Le choc de deux mondes : là où ça coince entre Ferney et l'ermitage
L'étincelle de 1755 et le séisme de Lisbonne
On n'y pense pas assez, mais tout commence par une secousse tellurique. Le 1er novembre 1755, la terre tremble à Lisbonne, faisant entre 30 000 et 60 000 morts. Voltaire, le patriarche de Ferney, en tire un poème désabusé sur la Providence, criant son indignation face à un Dieu qui laisserait faire une telle horreur. Rousseau, lui, répond avec une lettre qui va mettre le feu aux poudres. Le truc c'est que Jean-Jacques ose donner une leçon de morale au grand Voltaire. Il soutient que ce n'est pas la nature qui est coupable, mais l'homme, qui a entassé les victimes dans des maisons trop hautes. Voltaire encaisse mal. Imaginez un peu : ce petit Genevois autodidacte qui se permet de moucher le roi des lettres françaises ? C'est le début d'une haine qui va macérer pendant près de dix ans.
Une haine de classe déguisée en duel d'idées
Reste que le conflit est bien plus profond qu'une divergence métaphysique. Voltaire, c'est l'aristocratie de l'esprit, le luxe, le théâtre, et une fortune estimée à plusieurs millions de livres tournois. Rousseau ? Il se veut l'artisan, le défenseur de la vertu rustique, celui qui refuse les pensions royales. Cette posture de pureté exaspère Voltaire au plus haut point. Il voit en Rousseau un "fou", un "diogène" mal lavé qui joue la comédie de la pauvreté. Honnêtement, c'est flou de savoir si Voltaire craignait réellement l'influence de Rousseau ou s'il méprisait simplement son style, mais le résultat est là : il va passer du mépris à la persécution active. On est loin du compte quand on imagine les Lumières comme un bloc uni de tolérance. C'était une fosse aux lions.
L'arme du crime : le pamphlet anonyme qui a tout changé
La bombe du Sentiment des Citoyens
En décembre 1764, un petit opuscule circule à Genève. Son titre semble administratif, presque ennuyeux. Sauf que le contenu est une déflagration. Voltaire y accuse Rousseau d'être un "père dénaturé" qui a jeté sa progéniture à la rue. C'est le coup de poignard définitif. Voltaire connaît ce secret par le médecin Tronchin. Il rompt le sceau du secret médical par procuration pour humilier son rival. Jean-Jacques, qui s'érige en éducateur de l'humanité avec l'Émile, est dénoncé comme un lâche. La violence du texte est telle que Rousseau croit d'abord à une manœuvre du pasteur Vernes. Or, le style de Voltaire transpire entre les lignes, même sous couvert d'anonymat. Quelle ironie de la part du défenseur de Calas de s'attaquer ainsi à l'intimité d'un homme déjà aux abois.
Une stratégie de harcèlement coordonné
Voltaire ne s'arrête pas là. Il utilise son immense réseau, sa "clique" comme disait Rousseau, pour l'isoler. Dans ses correspondances, Voltaire surnomme Rousseau "l'omelette" ou "le bâtard du chien de Diogène". Mais pourquoi tant d'acharnement ? Car Rousseau a commis le crime de sèse-majesté philosophique en attaquant le théâtre dans sa Lettre à d'Alembert. Pour Voltaire, le théâtre est la civilisation même. En s'y opposant, Rousseau devient l'ennemi du progrès. D'où cette campagne de presse avant l'heure. On estime que Voltaire a écrit plus de 15 000 lettres dans sa vie, et une part non négligeable de celles des années 1760 sert à salir la réputation de l'exilé de Môtiers. Le harcèlement est total : intellectuel, social, et bientôt physique.
L'exil et la paranoïa : l'impact psychologique des manœuvres de Voltaire
La lapidation de Môtiers, un mythe ?
On raconte que la maison de Rousseau fut caillassée par des villageois fanatisés en 1765. Si certains historiens modernes nuancent l'ampleur des dégâts, le traumatisme pour Jean-Jacques est bien réel. Il voit la main de Voltaire partout. Et il n'a pas tout à fait tort. Voltaire excite les autorités genevoises et bernoises contre lui. Autant le dire clairement : Voltaire a transformé Rousseau en paria européen. Ce dernier est obligé de fuir en Angleterre, sous la protection précaire de David Hume, une autre relation qui finira en désastre médiatique orchestré en sous-main par les amis de Voltaire à Paris. Je pense que c'est ici que se joue la bascule mentale de Rousseau. La persécution n'est plus une vue de l'esprit, c'est une réalité quotidienne qui le pousse vers les Confessions, pour tenter de se justifier devant la postérité.
Le dégoût de la civilisation contre l'optimisme mondain
Mais au-delà des faits, qu'a fait Voltaire à Rousseau sur le plan de l'histoire des idées ? Il l'a forcé à se radicaliser. Sans les attaques de Voltaire, Rousseau n'aurait peut-être jamais poussé aussi loin son introspection. À ceci près que cette guerre a brisé toute possibilité de dialogue entre deux visions du monde. Voltaire veut réformer le système de l'intérieur, par le haut, avec les princes. Rousseau veut tout mettre à plat, estimant que la société est corrompue à 100%. Le conflit n'est pas qu'une affaire d'ego, c'est le divorce entre le réformisme bourgeois et la tentation révolutionnaire. Voltaire a traité Rousseau de "monstre" ; Rousseau a fini par voir en Voltaire le symbole d'une culture brillante mais sans âme.
La comparaison impossible : deux styles de combat diamétralement opposés
Le ricanement contre le sanglot
Si l'on compare leurs méthodes, le contraste est saisissant. Voltaire utilise l'ironie, le sarcasme, la brièveté dévastatrice. Une phrase de lui peut ruiner une carrière. Rousseau, lui, est dans l'épanchement, la longueur, la justification permanente. Là où ça coince, c'est que le public du XVIIIe siècle adore le spectacle de la joute. Mais le combat est inégal. Voltaire a les codes de la bonne société, il sait où frapper pour faire rire les salons. Rousseau, avec ses maladresses et son refus du jeu social, passe pour un déséquilibré. C'est une lutte entre un escrimeur d'élite et un boxeur qui frappe dans le vide. La stratégie de Voltaire a consisté à transformer chaque argument de Rousseau en symptôme de folie. C'est le gazlighting avant la lettre.
L'héritage d'une rupture irréconciliable
Est-ce que Voltaire a gagné ? À court terme, oui. Il a réussi à faire chasser Rousseau de presque partout. Or, sur le long terme, c'est Rousseau qui a infusé la sensibilité moderne. 1789 devra autant au Contrat Social qu'à l'esprit de Voltaire, mais c'est l'ombre de Rousseau qui planera sur la Terreur, ce que les partisans de Voltaire ne manqueront pas de souligner plus tard. Reste que cette querelle a laissé des traces indélébiles dans la culture française. On est soit voltairien, soit rousseauiste. On ne peut pas être les deux à la fois. Cette polarisation extrême, c'est peut-être le cadeau empoisonné que Voltaire nous a laissé en s'attaquant avec une telle virulence au "citoyen de Genève". Le lynchage a créé un martyr, et les martyrs sont toujours plus dangereux que les philosophes vivants.
Contre-vérités et faux-semblants : ce qu’on raconte à tort sur la brouille Voltaire Rousseau
Le problème avec les légendes scolaires, c’est qu'elles figent les hommes dans des caricatures de marbre. On s'imagine souvent que la haine entre ces deux titans fut immédiate. C’est faux. Au départ, Voltaire admirait la plume du Genevois, avant que la divergence de tempérament ne vienne tout gâcher. Vous avez sans doute entendu que leur querelle était purement philosophique, un simple débat d'idées sur le progrès ou la nature humaine. Erreur. Ce fut une guerre de tranchées personnelle, nerveuse, presque érotique dans sa violence verbale.
L'illusion d'une haine réciproque dès le premier jour
Reste que les faits bousculent cette vision simpliste. En 1745, Voltaire sollicite Rousseau pour retoucher les paroles de la Princesse de Navarre. À cette époque, le patriarche de Ferney traite Jean-Jacques avec une courtoisie presque paternelle. Le basculement s'opère bien plus tard, précisément avec le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Voltaire y répond par une boutade célèbre sur l'envie de marcher à quatre pattes. Mais ce n'est pas encore de la haine. C'est du mépris de classe. L'aristocrate de l'esprit ne supporte pas le plébéien de la vertu.
La fable d'un Voltaire défenseur de toutes les libertés
Autant le dire tout de suite : l'image d'Épinal du Voltaire champion de la tolérance universelle prend un sacré coup quand on analyse son comportement envers Rousseau. Certes, il a écrit le Traité sur la tolérance en 1763. Or, un an plus tard, il publie anonymement le Sentiment des citoyens. Ce pamphlet n'est pas une critique littéraire, c'est une délation criminelle. Il y révèle l'abandon des cinq enfants de Rousseau aux Enfants-Trouvés. Pourquoi ? Pour briser l'autorité morale de celui qu'il appelle le charlatan. On est loin de l'esprit des Lumières, à ceci près que la rancune était devenue le moteur de son génie.
Le coup de grâce méconnu : l'influence occulte de Ferney sur Genève
On oublie souvent que l'acharnement de Voltaire n'était pas que textuel. Il fut un lobbyiste redoutable. Établi à Ferney, juste à la frontière, il manipule les autorités genevoises comme des marionnettes pour nuire au petit Jean-Jacques. Ce n'est pas seulement le philosophe qui écrit, c'est le seigneur local qui intrigue. Voltaire possède un réseau de correspondants qui dépasse les 15 000 lettres. Résultat : il utilise cette toile pour isoler Rousseau, le présentant systématiquement comme un fou dangereux ou un séditieux.
L'instrumentalisation du théâtre pour humilier l'adversaire
La question du théâtre à Genève fut le véritable champ de bataille politique. Rousseau s'y opposait pour préserver la morale républicaine. Voltaire, lui, voulait imposer ses pièces pour civiliser ce qu'il considérait comme une bourgade de parpaillots austères. Mais quelle mouche l'a piqué de vouloir absolument jouer la comédie chez les calvinistes ? La réponse est simple : l'ego. En forçant l'installation d'un théâtre, il brisait l'influence de Rousseau sur sa propre ville natale. C'était une annexion culturelle brutale. (Rousseau ne s'en remettra d'ailleurs jamais vraiment, s'enfonçant dans une paranoïa qui, pour une fois, reposait sur des bases bien réelles).

