On a souvent tendance à ranger les Lumières dans un grand sac unique, comme si tous ces penseurs marchaient au même pas. C'est une erreur. Voltaire n'est pas Rousseau. Là où le citoyen de Genève rêve d'un contrat social refondant la cité sur une égalité quasi absolue, l'auteur du Dictionnaire philosophique reste un pragmatique, un homme qui aime le luxe, le confort et qui, avouons-le, ne voit pas d'un mauvais œil que quelqu'un d'autre que lui s'occupe de labourer les champs ou de préparer son dîner. Le truc c'est que, pour lui, l'égalité est une notion à géométrie variable qu'il faut disséquer avec précision pour ne pas tomber dans le contresens historique.
Le paradoxe voltairien : entre droit naturel et nécessité du rang
Le point de départ de la réflexion voltairienne se trouve dans son célèbre article "Égalité" publié en 1764. Il y affirme d'emblée que tous les hommes sont égaux dès lors qu'ils respirent, mangent et dorment. Nous partageons les mêmes fonctions biologiques, les mêmes besoins primaires et, surtout, la même fragilité face à la mort. Cette égalité de nature est le socle de sa tolérance. Puisque nous sommes tous pétris de la même boue, personne n'a le droit divin d'écraser son prochain sous prétexte d'une naissance plus illustre. C'est là que Voltaire est révolutionnaire : il désacralise le privilège de sang qui dominait la France de Louis XV.
1764, l'année où le Dictionnaire philosophique change la donne
Dans cet ouvrage, Voltaire ne mâche pas ses mots. Il explique que si la terre était gérée comme une immense famille sans propriété privée, l'égalité serait parfaite. Mais voilà, le monde est vieux, les terres sont occupées, et la société s'est structurée autour de la possession. Dès que la propriété entre en jeu, l'égalité naturelle s'évapore. Je reste convaincu que Voltaire n'était pas un cynique par plaisir, mais par observation. Il regardait autour de lui et voyait bien que l'ordre social ne tenait que par une forme de dépendance. Pour lui, la société est un corps où chaque membre a une fonction différente ; si tout le monde veut être la tête, le corps ne marche plus.
La condition humaine comme socle d'égalité biologique
Il y a chez lui une forme de fraternité de la souffrance. Nous sommes égaux dans la douleur et dans l'ignorance des grands mystères de l'univers. Cette vision nivelle les prétentions des puissants. Un roi qui souffre d'une rage de dents n'est pas plus noble qu'un paysan dans la même situation. Cette approche très physique de l'égalité lui permet de dénoncer les abus de l'Église et de la noblesse, qui prétendent à une supériorité d'essence. Mais attention, cette égalité biologique ne se traduit jamais, chez lui, par une volonté de donner le pouvoir au peuple.
Pourquoi une société parfaitement égale est une chimère selon l'auteur de Candide
Le problème, et c'est précisément là que ça coince pour beaucoup de lecteurs modernes, c'est que Voltaire considère l'inégalité sociale comme une "fatalité" nécessaire. Il ne la trouve pas forcément juste, il la trouve inévitable. Si tout le monde était riche et éduqué, qui accepterait de faire les métiers pénibles ? C'est une question qu'il pose de manière très crue. Pour lui, l'équilibre social repose sur le fait qu'une grande partie de la population doit travailler pour subsister, permettant ainsi à une élite de cultiver les arts, les sciences et la philosophie.
Le problème de la propriété et de la subordination
Pour illustrer son propos, il utilise souvent des images fortes. Imaginez un monde où tout le monde possède son petit lopin de terre et se suffit à lui-même. C'est charmant sur le papier, mais Voltaire nous dit que c'est impossible. Il y aura toujours un voisin plus robuste, plus intelligent ou simplement plus chanceux qui finira par dominer l'autre. La propriété engendre mécaniquement la hiérarchie. À ses yeux, vouloir supprimer cette hiérarchie, c'est vouloir supprimer le moteur même de la civilisation. On est loin du compte si l'on imagine un Voltaire précurseur du socialisme ; il est bien plus proche d'un libéralisme aristocratique.
L'analogie du cuisinier et du cardinal
C'est sans doute l'un des passages les plus célèbres de sa prose. Voltaire explique qu'un cuisinier peut se dire à lui-même : "Je suis un homme comme mon maître, je suis né comme lui, j'ai les mêmes organes". C'est vrai, et Voltaire lui donne raison sur ce plan. Mais si le cuisinier refuse de préparer le repas sous prétexte qu'il est l'égal du cardinal, alors le cardinal n'a plus qu'à faire sa soupe lui-même. Résultat : l'ordre social s'effondre. Le truc, c'est que Voltaire ne demande pas au cuisinier de se sentir inférieur en tant qu'homme, mais de respecter sa fonction contractuelle.
La survie économique au détriment de l'utopie
L'économie du XVIIIe siècle est une économie de rareté. Voltaire, qui a géré son domaine de Ferney avec une main de fer (et beaucoup de succès financier), sait que la production demande de la discipline. Il a transformé un village misérable en une petite cité horlogère prospère. Pour y arriver, il a fallu des patrons et des ouvriers. Dans son esprit, l'égalité économique est un fantasme dangereux qui ne peut mener qu'à la ruine commune. Il préfère une inégalité qui produit de la richesse et du travail à une égalité qui produirait de la misère pour tous.
Voltaire vs Rousseau : le match des conceptions sociales au XVIIIe siècle
On ne peut pas comprendre la position de Voltaire sans la confronter à celle de Jean-Jacques Rousseau. C'est l'un des duels intellectuels les plus fascinants de l'histoire. Rousseau publie en 1755 son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Son verdict est sans appel : la société et la propriété ont corrompu l'homme, qui était bon et égal à ses semblables dans l'état de nature. Voltaire a lu l'ouvrage et sa réaction a été cinglante. Il a écrit à Rousseau qu'on n'avait jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, et que lire son livre donnait envie de marcher à quatre pattes.
Le bon sauvage contre le citadin pragmatique
Là où Rousseau voit dans l'inégalité une chute morale, Voltaire y voit une étape logique de l'évolution humaine. Pour Voltaire, l'état de nature est une fiction inutile. Ce qui compte, c'est l'état civilisé. Il préfère les salons parisiens et le confort de ses châteaux aux forêts primitives. Pour lui, l'égalité de Rousseau est une régression, tandis que l'inégalité organisée de la civilisation est un progrès, à condition qu'elle soit tempérée par la raison. Sauf que cette tempérance est difficile à obtenir, et Voltaire le sait mieux que personne.
Deux visions irréconciliables du contrat social
Le malentendu entre les deux hommes est profond. Rousseau veut une égalité politique radicale où chaque citoyen est une partie égale du tout. Voltaire, lui, se méfie de la foule. Il appelle souvent le peuple "la canaille". Pour lui, l'égalité ne doit pas signifier que tout le monde participe au gouvernement. Il est partisan d'un despotisme éclairé : un souverain sage, guidé par les philosophes, qui assure la justice pour tous sans pour autant donner le droit de vote au premier venu. C'est une nuance de taille qui sépare les deux courants majeurs des Lumières.
L'égalité devant la loi, le seul vrai combat de Monsieur de Voltaire
S'il y a un domaine où Voltaire ne transige pas, c'est celui de la justice. S'il accepte que les hommes soient inégaux en fortune ou en pouvoir, il refuse catégoriquement qu'ils soient inégaux devant le juge. C'est son grand combat, celui qui l'occupe jusqu'à son dernier souffle. L'affaire Calas, l'affaire Sirven, le chevalier de La Barre : autant de moments où il s'insurge contre une justice qui frappe différemment selon que l'on est protestant, pauvre ou sans appui. L'isonomie, c'est-à-dire l'égalité de tous devant la loi, est pour lui la seule égalité qui vaille la peine d'être défendue bec et ongles.
L'isonomie contre le privilège arbitraire
Dans la France de l'Ancien Régime, les tribunaux sont des nids de privilèges. Un noble n'est pas jugé comme un roturier, et un catholique a plus de droits qu'un huguenot. Voltaire trouve cela absurde et barbare. Pour lui, la loi doit être une règle universelle, froide et impersonnelle. C'est un peu comme si l'on disait aujourd'hui que le code de la route doit s'appliquer de la même manière à une limousine qu'à une petite citadine. Peu importe la valeur du véhicule, la règle est la même. C'est cette vision qui a irrigué la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, bien plus que ses idées sur la répartition des richesses.
L'influence de l'Angleterre et des Lettres philosophiques (1734)
Lors de son exil en Angleterre (1726-1729), Voltaire a été frappé par le système politique britannique. Dans ses Lettres philosophiques, publiées en 1734, il loue une société où le commerce est respecté et où la loi protège le citoyen contre l'arbitraire royal. Il y voit une forme d'égalité civile qu'il rêve d'importer en France. En Angleterre, le plus petit marchand peut devenir riche et n'a pas à rougir devant un lord. Cette égalité de considération et de protection juridique est, selon moi, le cœur battant de son engagement politique. Il ne veut pas supprimer les classes sociales, il veut supprimer l'oppression d'une classe par une autre.
Quatre erreurs classiques sur la pensée politique de Voltaire
On fait souvent dire à Voltaire ce qu'il n'a jamais pensé. À force de le transformer en icône de la République, on a gommé les aspérités de son discours. Il est temps de remettre les pendules à l'heure sur quelques points qui fâchent ou qui surprennent.
Confondre égalité civile et égalité économique
Voltaire n'est pas un pré-communiste. Il n'a aucun désir de redistribuer les terres. Au contraire, il pense que la peur de la faim est un moteur nécessaire au travail. C'est une vision très dure, typique de la bourgeoisie montante du XVIIIe siècle. Pour lui, l'égalité consiste à ce que le riche ne puisse pas voler le pauvre impunément, mais pas à ce que le riche cesse d'être riche. Il défend la sécurité de la propriété privée avant tout, car c'est elle qui garantit, selon lui, la liberté individuelle.
Faire de Voltaire un démocrate avant l'heure
C'est sans doute le plus gros contresens. Voltaire n'aime pas la démocratie, qu'il assimile souvent au gouvernement de la populace ignorante. Il craint le fanatisme des masses. Pour lui, le peuple doit être guidé, éduqué certes, mais pas forcément souverain. Sa conception de l'égalité exclut le suffrage universel. Il préfère un système où le mérite et l'intelligence (souvent corrélés à l'éducation et donc à la fortune dans son esprit) dirigent les affaires publiques. C'est une position que l'on pourrait qualifier d'élitiste, mais qu'il justifie par la nécessité de protéger la raison contre les passions populaires.
Questions fréquentes sur Voltaire et l'égalité
Voltaire était-il favorable au suffrage universel ?
Absolument pas. Le concept même de suffrage universel lui aurait paru absurde, voire dangereux. Pour Voltaire, la politique est une affaire de connaissances et de raison. Il pensait que la grande majorité de la population n'avait ni le temps ni les capacités intellectuelles pour s'occuper des lois. Son égalité s'arrête aux portes de l'urne. Il prônait plutôt une collaboration entre les esprits éclairés et le pouvoir monarchique pour réformer la société par le haut, sans passer par la consultation populaire.
Quelle est la citation la plus célèbre de Voltaire sur l'égalité ?
On cite souvent : "L'égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle et en même temps la plus chimérique". Cette phrase résume tout. Elle reconnaît le droit théorique de chaque individu à être traité comme un humain, tout en admettant que dans la pratique, les rapports de force et les besoins de la société rendent l'égalité parfaite impossible. C'est cette tension permanente qui fait la richesse (et la difficulté) de sa pensée.
Voltaire méprisait-il vraiment le "bas peuple" ?
Le mot est fort, mais il y a une part de vérité. Voltaire utilise souvent le terme "canaille" pour désigner la foule prompte à s'enflammer pour des superstitions ou à suivre des démagogues. Cependant, il s'est battu pour les droits de ces mêmes personnes lorsqu'elles étaient victimes d'injustice. Son mépris n'est pas une haine de classe, mais une méfiance intellectuelle. Il pense que l'ignorance est le plus grand mal et que tant que le peuple ne sera pas éclairé, il sera dangereux de lui donner les clés de la cité.
Verdict : Une égalité de protection plutôt que de condition
Au final, que reste-t-il de la conception de l'égalité chez Voltaire ? On est loin d'une vision romantique ou utopique. Son égalité est une égalité de dignité humaine et une égalité de protection juridique. C'est déjà énorme pour son époque. Il a brisé l'idée que certains hommes naissaient avec une âme supérieure à d'autres ou avec des droits divins sur la vie de leurs semblables. Mais il s'est arrêté là où commence la remise en question de l'ordre social et économique. Son modèle, c'est une société où chacun reste à sa place, mais où personne n'est au-dessus des lois.
Honnêtement, c'est flou pour ceux qui cherchent en lui un révolutionnaire pur et dur. Voltaire est un homme de nuances, un réformateur qui préfère les petits pas concrets aux grands soirs sanglants. Il a compris que l'égalité absolue est un mirage qui peut mener à la tyrannie, tout comme l'inégalité absolue mène à l'esclavage. En cherchant un juste milieu fondé sur la loi et la raison, il a posé les bases de notre conception moderne de l'État de droit, même si son élitisme nous semble aujourd'hui daté. C'est peut-être là son plus grand héritage : nous avoir appris que la justice est plus importante que l'uniformité.
