Introduction : Au-delà du champ de bataille visible
À première vue, la question semble simple, presque naïve. D'un côté, il y a les forces armées de la Fédération de Russie ; de l'autre, l'armée ukrainienne, qui défend son intégrité territoriale depuis les soubresauts de 2014 jusqu'à l'invasion à grande échelle de février 2022. Pourtant, lorsque l'on observe la complexité des relations internationales, des flux financiers, des cyberattaques et des alliances stratégiques, ce que l'on oublie souvent, c'est que les frontières traditionnelles d'un conflit armé se sont complètement évaporées.
Aujourd'hui, la confrontation ne se résume plus à des tranchées boueuses dans le Donbass ou à des bombardements de missiles balistiques. Là où ça coince, c'est lorsque l'on tente de poser une définition juridique et géopolitique stricte du mot « guerre ». S'agit-il d'un affrontement interétatique classique ? D'une guerre par procuration ? D'un choc civilisationnel global ? Autant le dire clairement : la réalité dépasse de loin les catégories simplistes que l'on nous sert habituellement dans les journaux télévisés. Entre les belligérants officiels, les soutiens logistiques massifs, les acteurs économiques invisibles et les diplomaties de l'ombre, ça change la donne pour analyser correctement l'état du monde actuel.
1. Le théâtre principal : Le face-à-face russo-ukrainien et ses racines profondes
Le point de départ incontestable de cette dynamique de guerre demeure l'affrontement direct entre Moscou et Kiev. Sur le plan strictement militaire, la Russie mène une campagne d'agression motivée, selon le narratif officiel du Kremlin, par des objectifs de « démilitarisation » et de « dénazification » de son voisin, ainsi que par la volonté d'endiguer l'élargissement de l'OTAN vers ses frontières orientales. En face, l'Ukraine mobilise l'ensemble de sa population et de ses ressources pour sa survie souveraine.
Cependant, réduire ce conflit à un simple duel bilatéral relève d'une vision dépassée. On n'y pense pas assez, mais l'Ukraine ne combat plus seulement avec ses propres stocks d'équipements militaires hérités de l'ère soviétique. Sa résistance repose sur un perfusionnement continu assuré par une coalition d'États tiers.
Le droit international offre une zone grise juridique considérable à ce sujet. Pour Moscou, la réponse ne fait aucun doute : le Kremlin répète à l'envi que la Russie est désormais confrontée à l'ensemble du bloc occidental réuni.
2. L'Occident face à Moscou : La guerre hybride et la logique des sanctions
De l'autre côté de l'échiquier, les puissances occidentales — regroupées autour des États-Unis, des membres de l'Union européenne et du Royaume-Uni — affirment avec constance qu'elles ne sont pas en guerre contre la Russie. Leur position officielle est limpide : elles soutiennent l'Ukraine dans son droit légitime à la défense, tel que le consacre la Charte des Nations unies, sans pour autant chercher l'affrontement direct avec une puissance dotée de l'arme nucléaire, ce qui risquerait de déclencher une conflagration mondiale.
Pourtant, on est loin du compte si l'on s'arrête à cette seule façade diplomatique. Car si les soldats de l'OTAN ne tirent pas directement sur les troupes russes sur le sol ukrainien, la palette des mesures déployées contre Moscou s'apparente, par bien des aspects, à un état de guerre économique, technologique et informationnel :
L'arsenal des sanctions massives :
Vingt et un trains de sanctions successifs adoptés par l'Union européenne et ses partenaires ont gelé les avoirs de la Banque centrale russe, exclu de nombreux établissements bancaires du système de messagerie financière SWIFT et ciblé directement les secteurs clés de l'énergie, de la haute technologie et des transports. La guerre technologique et industrielle : L'embargo sur les composants électroniques, les semi-conducteurs et les moteurs de drones vise explicitement à paralyser l'économie de guerre du Kremlin et à tarir ses sources de revenus industriels.
Le front informationnel et cybernétique : Les attaques informatiques, la lutte contre la désinformation étatique et le blocage de certains médias russes traduisent une conflictualité permanente qui se joue dans le cyberespace et les consciences.
Pour Vladimir Poutine et son gouvernement, cette architecture de sanctions et d'isolement diplomatique équivaut de facto à une guerre économique totale menée par l'Occident pour provoquer l'effondrement de la Russie de l'intérieur.
3. Les alliances de revers et la recomposition du « Sud global »
Là où l'analyse géopolitique devient fascinante — et particulièrement complexe —, c'est lorsqu'on élargit le regard au reste de la planète.
D'un côté, des nations apportent un soutien militaire direct ou indirect à l'effort de guerre russe.
De l'autre, des puissances économiques majeures comme la Chine, l'Inde ou le Brésil refusent de s'associer aux sanctions occidentales. La Chine, en particulier, joue un rôle de partenaire stratégique vital pour l'économie russe en absorbant ses exportations d'hydrocarbures et en lui fournissant des biens à double usage. Sans être formellement « en guerre » aux côtés de la Russie, Pékin offre un coussin de sécurité économique indispensable qui neutralise en grande partie l'efficacité des sanctions occidentales.
Note géopolitique : Nous ne sommes plus dans le schéma binaire de la Guerre froide où deux blocs s'affrontaient clairement. Nous assistons à une constellation d'intérêts croisés où certains pays font du commerce avec la Russie tout en ménageant l'Occident, brouillant ainsi toutes les pistes traditionnelles de la belligérance.
4. Vers une redéfinition des conflits modernes
En définitive, chercher à répondre précisément à la question « Qui est en guerre contre la Russie ? » nous oblige à abandonner les grilles de lecture du XXe siècle. Entre la guerre ouverte sur le terrain ukrainien, la confrontation indirecte par la livraison d'armes et les sanctions financières, et l'alignement géopolitique de certains États autoritaires, les frontières de la guerre sont devenues poreuses.
La suite de cet article démontrera comment cette architecture d'affrontements multiples redessine durablement les équilibres de la planète, transformant chaque secteur — de l'énergie à l'intelligence artificielle — en un nouveau front invisible.
Les alliances de revers et le nouveau partage global de la puissance
Au-delà du théâtre strictement européen, la question de savoir qui est en guerre — ou du moins en confrontation ouverte — avec la Russie trouve des réponses complexes à l'échelle planétaire. Le conflit en Ukraine a agi comme un puissant révélateur des failles de l'ordre international libéral, incitant de nombreuses puissances émergentes à redéfinir leur neutralité ou, à l'inverse, à matérialiser un soutien implicite ou explicite à Moscou.
Pour comprendre la dynamique globale qui entoure la Russie, il convient d'analyser l'axe que celle-ci tisse avec des partenaires stratégiques majeurs tels que la Chine, l'Iran ou la Corée du Nord.
Le partenariat "sans limites" avec Pékin : Si la Chine se garde bien d'intervenir militairement de manière directe aux côtés de la Russie, elle constitue son principal soutien économique et diplomatique. En absorbant les flux d'hydrocarbures russes à prix réduits et en maintenant des exportations de composants technologiques à double usage, la Chine permet à l'économie de guerre russe de ne pas s'effondrer. Pour Pékin, affaiblir l'hégémonie occidentale tout en évitant des sanctions secondaires trop destructrices est un équilibre subtil, mais bel et bien constitutif d'une rivalité systémique globale contre les États-Unis et leurs alliés.
L'axe militaro-industriel avec Téhéran et Pyongyang : La nature de la confrontation s'est également matérialisée par l'intégration de nouveaux acteurs dans la chaîne logistique militaire russe. La livraison de drones de conception iranienne et, ultérieurement, de munitions et de contingents ou de soutien balistique nord-coréens témoigne d'une interconnexion des crises. De fait, ces nations se trouvent engagées dans une logique de confrontation frontale avec le bloc occidental, faisant de la Russie le fer de lance d'un front révisionniste.
La guerre hybride : le nouveau visage du front invisible
Réduire la guerre menée contre ou par la Russie aux seuls champs de bataille du Donbass ou aux paquets successifs de sanctions économiques serait occulter une réalité contemporaine majeure : la guerre hybride.
Sur le sol européen et dans les espaces numériques mondiaux, les lignes de front sont devenues poreuses. Les services de renseignement occidentaux documentent régulièrement une recrudescence d'actions ciblées attribuées aux réseaux d'influence russes ou à des groupes de cybercriminels agissant par procuration :
Les cyberattaques massives : Visant des infrastructures critiques (hôpitaux, réseaux d'énergie, ministères), ces offensives numériques cherchent à tester la résilience des démocraties libérales sans pour autant franchir le seuil du "casus belli" formel de l'article 5 de l'OTAN.
Le sabotage et la déstabilisation : Des incidents répétés sur des câbles sous-marins, des voies ferrées ou des sites logistiques en Europe occidentale rappellent que la confrontation se joue en sous-main.
La guerre informationnelle et l'ingérence électorale : À travers la manipulation de l'information, la prolifération de fausses nouvelles (fake news) et l'amplification des polarisations politiques au sein des sociétés occidentales, le Kremlin mène une guerre psychologique permanente pour saper la cohésion de ses adversaires de l'intérieur.
Dans ce contexte, les pays européens ne se considèrent pas comme "belligérants" au sens juridique du terme — ce qui signifierait un engagement direct de troupes —, mais ils admettent volontiers se trouver dans une zone grise où la paix n'existe plus.
Conclusion : Vers une recomposition durable des équilibres mondiaux
En somme, répondre à la question « Qui est en guerre contre la Russie ? » exige de dépasser la vision binaire d'un duel bilatéral entre Moscou et Kiev. Si l'Ukraine supporte le poids tragique de l'affrontement armé direct sur son sol pour préserver sa souveraineté, elle est indissociablement liée à une coalition occidentale — regroupant les membres de l'Union européenne et les pays de l'OTAN — qui fournit l'architecture financière, technologique et militaire indispensable à sa survie.
Parallèlement, la confrontation s'est judiciarisée et globalisée à travers des sanctions économiques inédites, une guerre des narratifs et un basculement vers une économie de guerre mondialisée. Face à ce bloc euro-atlantique soudé autour du soutien à Kiev, la Russie a accéléré son rapprochement avec des puissances non occidentales, structurant durablement un monde multipolaire fragmenté.
Plus qu'une simple guerre territoriale localisée en Europe de l'Est, le conflit ukrainien agit comme le catalyseur d'une transition géopolitique historique, dont les ondes de choc redéfinissent pour longtemps les contours de la sécurité internationale.

