Une amitié impossible entre le patriarche de Ferney et le citoyen de Genève
Au début, tout semblait pourtant bien parti, ou presque. En 1745, Rousseau n'est encore qu'un secrétaire ambitieux et Voltaire est déjà la star absolue de l'Europe. Ils échangent quelques lettres polies. Mais le vernis craque vite. Le problème, c'est que ces deux-là ne respirent pas le même air. Voltaire vit pour le monde, pour le théâtre, pour le luxe qui, selon lui, fait tourner l'économie et civilise les mœurs. Rousseau, lui, se sent étouffé par les perruques poudrées. Il y a là une incompatibilité d'humeur radicale. Voltaire aimait la conversation ; Rousseau aimait la solitude. Voltaire était riche et le montrait ; Rousseau faisait de sa pauvreté une bannière de vertu.
Le premier véritable affrontement public survient en 1755. Rousseau vient de publier son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Il y soutient que la société corrompt l'homme, naturellement bon. La réaction de Voltaire est immédiate et cinglante. Il lui envoie une lettre restée dans les annales : « J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » C'est brillant, c'est drôle, et c'est d'une méchanceté absolue. Voltaire ne cherche pas à débattre, il cherche à humilier par l'ironie.
L'ironie comme arme de destruction massive
Pour Voltaire, l'idée que l'état de nature soit supérieur à la civilisation est une régression mentale. Il voit en Rousseau un homme qui veut détruire les hôpitaux, les bibliothèques et les théâtres pour nous ramener à l'âge de la cueillette. Or, pour le vieux philosophe, le progrès est une marche forcée vers la lumière, même si elle est imparfaite. Rousseau, à ses yeux, n'est qu'un sophiste qui utilise les outils de la raison pour prôner l'obscurantisme. Et c'est précisément là que le bât blesse : Voltaire ne supporte pas que l'on utilise l'intelligence pour faire l'éloge de l'ignorance.
La lettre sur la Providence : le point de non-retour
Le séisme de Lisbonne, en 1755, va achever de les séparer. 30 000 morts en quelques minutes. Voltaire écrit un poème désespéré sur la cruauté de la nature et l'absence de justice divine. Rousseau lui répond en substance : « C'est de votre faute ! Si vous n'aviez pas construit des maisons de six étages, il y aurait eu moins de morts. » Pour Jean-Jacques, l'homme est responsable de ses malheurs en s'agglutinant dans les villes. Voltaire est furieux. Il trouve cette analyse non seulement stupide, mais d'une insensibilité crasse face à la tragédie. Dès lors, le ton change. On ne se moque plus, on se déteste.
Pourquoi Voltaire considérait Rousseau comme un danger public ?
Il faut comprendre que Voltaire se bat sur plusieurs fronts. Il lutte contre « l'Infâme » (l'Église fanatique) et pour la liberté d'expression. Pour lui, Rousseau est un traître car il donne des arguments aux ennemis de la philosophie. Quand Rousseau publie la Lettre à d'Alembert sur les spectacles en 1758, où il condamne le théâtre comme une école de vice, Voltaire explose. Le théâtre, c'est sa vie, son église à lui ! Il y voit une attaque personnelle et une preuve que Rousseau est devenu un « déserteur » du camp des Lumières.
Mais le coup le plus bas viendra quelques années plus tard, en 1764. Voltaire, caché derrière l'anonymat d'un pamphlet intitulé Le Sentiment des Citoyens, révèle au monde entier le secret le plus honteux de Rousseau : il a abandonné ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés. « C'est un homme qui porte les restes d'un charlatan, et qui va de village en village et de montagne en montagne, traînant après lui la malheureuse femme dont il a eu des enfants, et qu'il a exposés à la porte d'un hôpital. » Là, on est loin de la joute philosophique. C'est une exécution publique. Voltaire veut détruire l'homme pour discréditer l'œuvre. Je trouve ça personnellement assez lâche, même si Rousseau n'était pas un saint.
Le paradoxe de la persécution
Ce qui rend Voltaire fou de rage, c'est aussi la posture de victime de Rousseau. Jean-Jacques se sent traqué, il fuit de pays en pays, il se croit au centre d'un complot universel. Voltaire, qui a pourtant connu la Bastille et l'exil, ne croit pas à cette sincérité. Il appelle Rousseau « ce bâtard de l'envie » ou « le chien de Diogène ». Pour lui, Rousseau cherche la célébrité par le scandale et la plainte, là où Voltaire la cherche par l'action et l'influence politique.
La haine des "petits Genevois"
Voltaire, installé à Ferney, juste à la frontière de Genève, s'implique dans la politique de la cité. Rousseau, le "Citoyen de Genève", se sent dépossédé de sa patrie par ce Français richissime qui corrompt la jeunesse genevoise avec ses pièces de théâtre. Voltaire disait souvent que Rousseau n'était qu'un « petit bourgeois de Genève » imbu de lui-même. La rivalité géographique a nourri la rancœur intellectuelle.
Civilisation contre état de nature : le duel idéologique
Au-delà des insultes, que disait Voltaire sur le fond ? Il attaquait la base même du système rousseauiste. Pour Rousseau, la propriété privée est le mal originel. Pour Voltaire, elle est le moteur de la liberté. Voltaire est un libéral avant l'heure ; il croit au commerce, à l'échange, à l'accumulation de richesses comme moyen de sortir de la barbarie. Rousseau est un proto-socialiste qui voit dans l'accumulation une source de corruption morale. Le truc c'est que ces deux visions sont irréconciliables.
Voltaire ne comprenait pas comment on pouvait glorifier le "bon sauvage". Pour lui, l'homme préhistorique n'était qu'une bête brute, misérable et ignorante. L'idée que nous étions plus heureux avant l'invention des arts et des sciences lui semblait être une insulte à l'intelligence humaine. Il disait souvent que Rousseau préférait l'instinct à la raison, ce qui, dans le dictionnaire voltairien, est l'insulte suprême. Sauf que Rousseau ne prônait pas vraiment un retour à la grotte, mais une réforme de la société pour retrouver une authenticité perdue. Mais Voltaire n'avait aucune envie de faire dans la nuance.
L'affaire du Sentiment des Citoyens : le point de rupture moral
Revenons sur ce pamphlet de 1764, car c'est le moment où la dispute bascule dans l'ignominie. Voltaire n'a pas seulement dénoncé l'abandon des enfants, il a aussi accusé Rousseau d'avoir une maladie vénérienne et d'être un fou furieux. Pourquoi une telle violence ? Parce que Rousseau, dans ses Lettres écrites de la montagne, avait osé critiquer Voltaire publiquement en le traitant d'impie. Voltaire, qui craignait toujours les foudres des autorités religieuses, ne pouvait pas laisser passer ça. Il a frappé là où ça faisait mal.
Rousseau a été dévasté par cette révélation. C'est d'ailleurs ce qui l'a poussé à écrire les Confessions, pour se justifier devant la postérité. On peut dire que sans la méchanceté de Voltaire, l'un des plus grands chefs-d'œuvre de la littérature mondiale n'aurait peut-être jamais vu le jour. C'est l'ironie de l'histoire : en voulant enterrer Rousseau, Voltaire lui a offert l'immortalité littéraire. On est loin du compte si l'on pense que Voltaire a gagné ce match-là.
Voltaire vs Rousseau : qui gagne le match de la postérité ?
Honnêtement, c'est flou. Pendant la Révolution française, les deux ont été portés en triomphe au Panthéon. Robespierre adorait Rousseau, tandis que les girondins préféraient Voltaire. Voltaire, c'est l'esprit critique, la tolérance, le combat contre le fanatisme religieux. Rousseau, c'est la souveraineté du peuple, l'égalité, l'émotion. On a besoin des deux, mais ils sont comme l'huile et l'eau. Ils ne se mélangent pas.
Aujourd'hui, on cite Voltaire pour défendre la liberté d'expression (« Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais... », même s'il n'a jamais écrit cette phrase exacte). On cite Rousseau pour parler d'écologie, de démocratie directe ou d'éducation. Voltaire disait que Rousseau finirait par être oublié comme un mauvais rêve. Il s'est trompé. Rousseau disait que Voltaire finirait par être détesté pour sa méchanceté. Il s'est trompé aussi. Ils sont les deux faces d'une même pièce de monnaie : la modernité.
Questions fréquentes sur leur dispute
Est-ce que Voltaire et Rousseau se sont déjà rencontrés physiquement ?
Non, jamais. C'est l'un des grands rendez-vous manqués de l'histoire. Ils ont vécu à quelques kilomètres l'un de l'autre pendant des années (Ferney et Môtiers), ils se sont écrit, ils se sont espionnés, ils se sont insultés par livres interposés, mais ils ne se sont jamais retrouvés face à face. On n'ose imaginer l'ambiance si cela avait été le cas. Voltaire aurait sans doute été d'une politesse glaciale et ironique, tandis que Rousseau se serait probablement muré dans un silence hostile ou aurait éclaté en sanglots.
Pourquoi Voltaire a-t-il révélé que Rousseau avait abandonné ses enfants ?
Parce qu'il voulait prouver que Rousseau était un hypocrite. Rousseau donnait des leçons d'éducation à toute l'Europe avec son livre Émile ou De l'éducation. Voltaire trouvait insupportable qu'un homme qui n'avait pas élevé ses propres enfants dise aux autres comment faire. C'était une attaque ad hominem destinée à détruire l'autorité morale du « Citoyen de Genève ». C'est précisément là que Voltaire a franchi une ligne rouge, passant de la critique d'idées à la délation personnelle.
Quelle est la citation la plus célèbre de Voltaire sur Rousseau ?
C'est sans aucun doute celle de la lettre de 1755 sur le « marcher à quatre pattes ». Elle résume à elle seule tout le mépris de Voltaire pour la philosophie du retour à la nature. Mais il y en a d'autres, plus sombres, comme lorsqu'il l'appelait « l'ennemi de la nature et des hommes » ou quand il disait : « Jean-Jacques n'est qu'un méchant singe qui mord ceux qui lui donnent à manger. » Voltaire ne faisait pas dans la dentelle quand il était en colère.
L'essentiel d'une rupture historique
Au final, ce que Voltaire disait de Rousseau nous en apprend plus sur Voltaire lui-même que sur Jean-Jacques. Voltaire était l'homme du XVIIIe siècle triomphant, celui qui croyait que la raison, les sciences et les arts allaient sauver l'humanité. Rousseau était déjà l'homme du XIXe siècle, celui du romantisme, du doute face au progrès et de la primauté du sentiment sur la logique. En attaquant Rousseau, Voltaire attaquait l'avenir, un avenir qu'il pressentait mais qu'il ne comprenait pas, ou qu'il refusait de valider.
Leur mort à tous les deux en 1778, à seulement deux mois d'intervalle, marque la fin d'une époque. Ils se sont battus toute leur vie, mais ils ont fini par partager le même destin : être les piliers d'un monde nouveau qu'aucun des deux n'aurait totalement aimé. S'il faut trancher, je dirais que Voltaire avait raison sur les dangers de l'irrationalisme de Rousseau, mais que Rousseau avait raison sur la vacuité d'une civilisation sans âme. Reste que leur duel demeure la plus belle joute intellectuelle de notre histoire, un rappel que même les plus grands esprits peuvent être d'une petitesse effrayante quand leur ego est en jeu.
