On nous serine sans cesse que la dette est un poison, une épée de Damoclès qui menace de s'abattre sur nos enfants, or, la réalité est autrement plus nuancée. Pour comprendre pourquoi un pays décide de ne pas emprunter, il faut plonger dans des mécaniques financières qui tiennent plus du coffre-fort géant que de la gestion de "bon père de famille" dont rêvent certains politiciens. Entre les paradis fiscaux, les rentes pétrolières et les enclaves de jeu, le club des pays sans dettes est un cercle très fermé, presque ésotérique, où les règles habituelles de la macroéconomie semblent suspendues dans le vide.
Pourquoi la plupart des États sont-ils devenus accros à l'emprunt ?
Regardons les choses en face. Pour un pays moderne, ne pas avoir de dette, c'est un peu comme être un étudiant qui n'aurait jamais contracté de prêt pour ses études ou une entreprise qui refuserait d'investir dans de nouvelles machines. C'est possible, mais c'est souvent le signe d'une économie qui stagne ou, au contraire, d'une richesse tellement insolente qu'elle n'a plus besoin du levier financier. La dette publique sert normalement à financer des infrastructures, des écoles et des hôpitaux, avec l'idée que la croissance générée par ces investissements remboursera les intérêts. Sauf que, dans la pratique, la machine s'est emballée pour la plupart des membres de l'OCDE.
Le truc c'est que l'emprunt est devenu une drogue de confort. Pourquoi augmenter les impôts ou tailler dans les dépenses quand on peut simplement émettre des obligations que les investisseurs s'arrachent ? Mais là où ça coince, c'est quand la charge de la dette devient supérieure au budget de l'éducation nationale. On n'y pense pas assez, mais la dette n'est pas un problème de stock, c'est un problème de flux. Tant que vous pouvez payer les intérêts, tout va bien. Mais pour les pays dont nous allons parler, cette question ne se pose même pas. Ils ont choisi une autre voie, souvent par nécessité géographique ou par opportunisme historique.
Macao, le champion insolent de l'excédent budgétaire
Si l'on devait décerner une médaille d'or de la virginité financière, elle irait sans conteste à Macao. Cette région administrative spéciale de Chine est le seul endroit au monde avec une économie d'envergure qui ne traîne absolument aucun boulet financier. Comment font-ils ? La réponse tient en un mot : le jeu. Macao est le Las Vegas de l'Asie, mais avec des stéroïdes financiers. Les recettes fiscales provenant des casinos sont tellement massives qu'elles couvrent non seulement toutes les dépenses publiques, mais permettent aussi de distribuer chaque année un chèque aux résidents. Oui, vous avez bien lu, l'État vous donne de l'argent au lieu de vous en demander.
Le casino du monde et ses retombées fiscales
Le modèle de Macao repose sur une manne fiscale prévisible et gigantesque. Environ 80 % des revenus du gouvernement proviennent directement des taxes sur les jeux de hasard. Avec des revenus annuels qui dépassaient les 30 milliards de dollars avant la pandémie, l'administration locale s'est constituée un matelas de sécurité qui ferait pâlir d'envie n'importe quel ministre des Finances européen. Mais je reste convaincu que ce modèle est d'une fragilité extrême. On l'a vu lors des confinements : quand les casinos ferment, les revenus s'évaporent. Pourtant, même dans la pire crise de son histoire récente, Macao n'a pas eu besoin de lever de la dette, piochant simplement dans ses réserves accumulées pendant des décennies de faste.
Une gestion des réserves qui frise l'obsession
Là où Macao se distingue, c'est dans sa loi fondamentale qui impose un budget équilibré. C'est une règle d'or constitutionnelle, pas une vague promesse électorale. Résultat : l'excédent est systématiquement réinjecté dans un fonds de réserve. À l'heure actuelle, ces réserves s'élèvent à plus de 600 milliards de patacas (la monnaie locale), soit environ 75 milliards de dollars. Pour une population de moins de 700 000 habitants, c'est colossal. C'est un peu comme si chaque citoyen disposait d'un compte épargne d'État de plus de 100 000 dollars. Mais, et c'est là une nuance de taille, cette absence de dette limite aussi la capacité de l'État à intervenir massivement sur des projets de long terme sans vider ses coffres.
Le Sultanat de Brunei : quand l'or noir efface l'ardoise
On change de décor pour se rendre sur l'île de Bornéo. Le Brunei est un petit État qui défie toutes les lois de l'économie classique. Ici, pas d'impôt sur le revenu, pas de TVA, et bien sûr, une dette publique qui flirte avec le 0 % (environ 2 % du PIB selon les années, ce qui est négligeable). Le secret ? Le pétrole et le gaz naturel. Le pays exporte des hydrocarbures depuis les années 1930 et a su transformer cette ressource finie en une rente perpétuelle. Le Sultan de Brunei, l'un des hommes les plus riches de la planète, gère le pays comme une immense propriété privée où la notion de déficit est presque vulgaire.
L'or noir comme bouclier souverain
Le Brunei illustre parfaitement ce qu'on appelle "l'État rentier". Les revenus ne viennent pas du travail des citoyens, mais de l'exploitation du sous-sol. Du coup, l'État n'a aucun besoin de solliciter les marchés internationaux pour boucler ses fins de mois. Mais attention, ce paradis sans dette a un prix : une dépendance totale aux cours du baril. Si le pétrole s'effondre durablement, le Brunei devra soit commencer à taxer ses citoyens (ce qui serait une révolution sociale), soit enfin découvrir ce qu'est un bon du Trésor. Pour l'instant, ils s'en sortent grâce à un fonds souverain, la Brunei Investment Agency, qui place ses billes partout dans le monde, des hôtels de luxe parisiens aux gratte-ciels londoniens.
Liechtenstein et les micro-États : la stratégie du coffre-fort
En Europe, le Liechtenstein fait figure d'ovni. Coincé entre la Suisse et l'Autriche, ce petit pays de 160 kilomètres carrés n'a virtuellement aucune dette. C'est fascinant de voir comment une si petite structure parvient à maintenir une stabilité pareille alors que ses voisins croulent sous les obligations. Le secret réside dans une fiscalité attractive qui a attiré des milliers d'entreprises et une gestion publique d'une rigueur chirurgicale. Le prince régnant lui-même est un banquier, ce qui aide sans doute à comprendre la valeur d'un bilan comptable propre. On est loin du compte des grands pays industrialisés qui utilisent l'inflation pour grignoter leurs dettes.
Le cas des îles Vierges britanniques ou de Niue est similaire, bien que plus anecdotique. Ces territoires vivent souvent d'une seule ressource (tourisme, services financiers ou vente de noms de domaine internet) et n'ont tout simplement pas les structures bancaires pour supporter une dette massive. Pour eux, l'emprunt est un luxe qu'ils ne peuvent pas s'offrir, car personne ne voudrait leur prêter de l'argent à des taux raisonnables sans garantie souveraine forte. Bref, leur absence de dette est autant un choix qu'une contrainte géographique et financière.
Dette brute vs Dette nette : le piège sémantique des économistes
C'est ici que je dois apporter une nuance qui contredit souvent les gros titres. Quand on dit qu'un pays n'a "pas de dette", on parle généralement de la dette brute. Mais les économistes préfèrent regarder la dette nette, c'est-à-dire ce que l'État doit, moins ce qu'il possède. Et là, le paysage change radicalement. Prenez la Norvège. Si vous regardez sa dette brute, elle tourne autour de 40 % de son PIB. C'est raisonnable, mais ce n'est pas zéro. Pourtant, si vous regardez ses actifs, notamment son fonds souverain de plus de 1 400 milliards de dollars, la Norvège a une dette nette largement négative. En clair : elle pourrait rembourser toutes ses dettes demain matin et il lui resterait assez d'argent pour acheter la moitié de la France.
Pourquoi la Norvège continue-t-elle d'emprunter ?
Vous allez me dire : "Mais pourquoi s'embêter à avoir des dettes quand on est aussi riche ?". C'est une question rhétorique que beaucoup de gens se posent légitimement. La réponse est purement technique : pour maintenir un marché obligataire actif. Un pays a besoin que les banques et les assureurs puissent acheter ses titres de dette pour stabiliser son système financier local. C'est un paradoxe total. On emprunte de l'argent dont on n'a pas besoin, juste pour que le système continue de tourner rond. C'est pour cela que je trouve les classements sur la dette brute souvent trompeurs. Un pays avec 0 % de dette peut être bien plus pauvre et fragile qu'un pays avec 100 % de dette mais des actifs colossaux.
Le cas particulier de l'Estonie
L'Estonie a longtemps été le bon élève de la zone euro avec une dette publique tournant autour de 8 % ou 10 %. C'est presque rien par rapport aux 110 % de la France ou aux 140 % de l'Italie. Mais est-ce un signe de santé absolue ? Pas forcément. L'Estonie a dû faire des sacrifices brutaux, notamment après la crise de 2008, pour maintenir ce niveau. Résultat : des infrastructures qui ont parfois pris du retard et une protection sociale moins généreuse que chez ses voisins scandinaves. On voit bien ici que l'absence de dette est un choix politique qui a des conséquences directes sur le quotidien des gens. Ce n'est pas une solution miracle, c'est un arbitrage permanent entre le présent et le futur.
Est-ce vraiment un cadeau de ne rien devoir à personne ?
Je vais être franc : je trouve l'obsession du "zéro dette" assez surévaluée, voire dangereuse. Dans le monde actuel, un État qui n'emprunte pas est un État qui n'utilise pas sa signature pour investir. Imaginez que vous puissiez emprunter à 1 % pour construire un pont qui rapportera 5 % de croissance à votre économie. Si vous refusez de le faire par principe, vous appauvrissez votre pays sur le long terme. C'est ce qu'on appelle le coût d'opportunité. Les pays sans dettes comme Macao ou le Brunei sont des anomalies statistiques, pas des modèles reproductibles.
D'où vient cette peur viscérale de la dette ? Probablement d'une confusion entre une dette de ménage et une dette d'État. Un ménage doit mourir et donc rembourser. Un État, en théorie, est éternel. Il peut faire rouler sa dette indéfiniment, tant que sa croissance et sa démographie soutiennent la confiance des prêteurs. Le problème, ce n'est pas la dette en soi, c'est ce qu'on en fait. Si c'est pour payer les retraites et le chauffage des bâtiments publics, c'est une impasse. Si c'est pour financer la fusion nucléaire ou la décarbonation de l'industrie, c'est une bénédiction. Malheureusement, on est souvent dans le premier cas de figure.
Les idées reçues sur la faillite des États surendettés
On entend souvent que si la dette dépasse 100 % du PIB, c'est la faillite assurée. C'est faux. Regardez le Japon. Leur dette dépasse les 260 % du PIB depuis des années. Est-ce que les Japonais meurent de faim ? Est-ce que le pays s'écroule ? Absolument pas. Pourquoi ? Parce que la dette japonaise est détenue à 90 % par les Japonais eux-mêmes via leurs banques et leurs fonds de pension. Ils se doivent de l'argent à eux-mêmes. À l'inverse, un pays comme l'Argentine peut faire faillite avec une dette bien moindre, car elle est libellée en dollars et détenue par des fonds étrangers qui n'ont aucune pitié en cas de retard de paiement.
Reste que la situation actuelle de certains pays africains ou sud-américains est dramatique. Pour eux, l'absence de dette serait un rêve, mais ils sont piégés dans un cycle où ils empruntent juste pour rembourser les intérêts des prêts précédents. C'est là que la notion de "dette odieuse" apparaît : des emprunts contractés par des dictateurs qui ne profitent jamais au peuple. Dans ces cas-là, le zéro dette n'est pas un objectif, c'est une question de survie nationale. Mais pour nous, en Europe, la question est plus de savoir comment stabiliser la trajectoire que de chercher à atteindre le niveau du Liechtenstein.
Questions fréquentes sur les pays sans créanciers
Est-il possible pour la France de n'avoir aucune dette ?
Honnêtement, c'est flou, mais la réponse courte est non. Pour que la France revienne à zéro dette, il faudrait soit une croissance de 10 % par an pendant trente ans (impossible), soit une austérité tellement violente qu'elle déclencherait une guerre civile, soit une inflation massive qui ruinerait tous les épargnants. Soit dit en passant, la France n'a pas eu un budget à l'équilibre depuis 1974. On a pris l'habitude de vivre au-dessus de nos moyens, et revenir en arrière demanderait un changement de paradigme social que personne n'est prêt à accepter.
Quel est le pays le plus endetté au monde en 2024 ?
Le Japon reste le leader incontesté en termes de ratio dette/PIB, mais en valeur absolue, ce sont les États-Unis qui détiennent le record avec plus de 34 000 milliards de dollars de dette. C'est un chiffre qui donne le vertige, c'est un peu comme si chaque Américain naissait avec une ardoise de 100 000 dollars sur la tête. Mais tant que le dollar reste la monnaie de réserve mondiale, Washington peut dormir sur ses deux oreilles. Le jour où ce ne sera plus le cas, le réveil sera brutal.
Pourquoi les petits pays ont-ils moins de dettes ?
C'est souvent une question de flexibilité. Un petit pays peut changer son modèle économique en dix ans. Il peut devenir un paradis fiscal, un centre technologique ou une destination touristique de luxe très rapidement. Pour une nation de 60 millions d'habitants, c'est un paquebot beaucoup plus lourd à manœuvrer. De plus, les petits pays ont souvent peur que les marchés financiers ne les boudent en cas de crise, donc ils font preuve d'une prudence naturelle que les grandes puissances ont perdue depuis longtemps.
Le verdict : la fin du dogme du zéro dette
Au final, le pays qui n'a aucune dette publique est souvent une curiosité géographique ou fiscale. Que ce soit Macao avec ses tapis verts, le Brunei avec ses puits de pétrole ou le Liechtenstein avec ses fondations privées, ces modèles ne sont pas transposables à grande échelle. La dette n'est pas l'ennemi absolu, c'est l'outil d'un État qui croit en son avenir. Le vrai danger, ce n'est pas d'emprunter, c'est d'emprunter pour ne rien construire. On est loin du compte si l'on pense que supprimer la dette règlera tous nos problèmes de croissance.
Je reste convaincu que la santé d'un pays se mesure mieux à la qualité de ses services publics et à la solidité de son tissu industriel qu'à la virginité de son bilan comptable. Bien sûr, voir un compteur à zéro comme à Macao est séduisant, mais préférez-vous vivre dans une enclave de jeu hyper-dépendante ou dans une démocratie endettée mais diversifiée ? La question mérite d'être posée. L'essentiel est de sortir de cette vision binaire où la dette est soit un diable, soit une solution magique. C'est un instrument, et comme tout instrument, tout dépend de la main qui le manie. Résultat : le zéro dette restera, pour encore longtemps, l'apanage de quelques confettis sur la carte du monde.
