Le traumatisme de Suzuka et la décision radicale de Jean Todt
Le truc c'est que la Formule 1 a longtemps vécu avec une forme de déni face à sa propre dangerosité, jusqu'à ce que la réalité ne la rattrape brutalement lors d'un après-midi pluvieux au Japon. En 2014, sur le circuit de Suzuka, Jules Bianchi perd le contrôle de sa Marussia et percute une dépanneuse qui évacuait une autre monoplace. Le choc est d'une violence inouïe. Après neuf mois de lutte acharnée dans le coma, le jeune prodige niçois s'éteint le 17 juillet 2015. On n'y pense pas assez, mais c'est la première fois qu'un pilote succombait à des blessures reçues en course depuis le week-end noir d'Imola en 1994. Mais là où ça coince pour la FIA, c'est qu'il fallait marquer le coup au-delà des simples protocoles de sécurité habituels.
Une annonce qui a figé le temps moteur
Le 20 juillet 2015, soit trois jours seulement après l'annonce du décès, Jean Todt, alors président de la FIA, prend une décision sans précédent. Le numéro 17 ne sera plus jamais attribué. Point barre. Ce n'est pas une simple recommandation ou une tradition tacite entre pilotes, c'est une règle gravée dans le marbre du code sportif. Mais pourquoi ce numéro précisément ? Simplement parce qu'il était devenu l'identité visuelle de Jules dans le nouveau système de numérotation permanente instauré juste un an plus tôt. Honnêtement, c'est flou pour certains fans de la nouvelle génération, mais avant 2014, les numéros changeaient chaque saison en fonction du classement des constructeurs. Jules a été l'un des premiers à choisir le 17 pour la vie, ou du moins, c'est ce qu'on croyait.
La mise en place du système de numérotation permanente en 2014
Pour bien saisir pourquoi le numéro 17 n'est-il pas autorisé en Formule 1, il faut remonter à la genèse de la personnalisation des monoplaces. Avant cette révolution réglementaire de 2014, la grille était d'une monotonie statistique effarante. Le champion du monde prenait le 1, son coéquipier le 2, et ainsi de suite. Résultat : les spectateurs avaient un mal fou à identifier leur idole sans regarder la couleur du casque ou l'étroite caméra embarquée. La FIA a donc copié le modèle de la MotoGP ou de la NASCAR pour permettre aux pilotes de construire une véritable marque autour d'un chiffre fétiche.
Le paradoxe du choix initial de Jules Bianchi
C'est là que l'ironie du sort frappe avec une cruauté rare. Jules Bianchi ne voulait même pas du 17 à l'origine \! Ses premiers vœux se portaient sur le 7, le 27 ou le 77. Or, le destin a voulu que des pilotes mieux classés que lui la saison précédente – Kimi Räikkönen, Nico Hülkenberg et Valtteri Bottas – s'emparent de ces numéros avant qu'il ne puisse valider son formulaire. Il s'est donc rabattu sur le 17 par défaut. Qui aurait pu prédire que ce chiffre, choisi presque à contrecœur parmi les restes de la liste, deviendrait le symbole le plus sacré de l'histoire moderne du sport ? C'est ce genre de détails qui me fait dire que la F1 ne se résume pas à de la télémétrie ou à des budgets à 150 millions de dollars ; il y a une part de mystique là-dessous.
La gestion des numéros vacants et le cas spécifique du 17
Reste que le règlement actuel est très strict : un numéro est normalement réservé à un pilote pendant toute sa carrière et reste "gelé" pendant deux ans après son départ de la catégorie. Si Lewis Hamilton prenait sa retraite demain, personne ne pourrait toucher au 44 avant vingt-quatre mois. Sauf que pour le numéro 17, le gel est devenu éternel. On est loin du compte par rapport aux procédures habituelles de gestion des licences de la FIA. C'est une exception qui confirme la règle, un sanctuaire numérique au milieu d'une industrie qui, d'ordinaire, ne s'arrête jamais de produire des chiffres et des données de performance.
L'impact psychologique du numéro 17 dans le paddock actuel
Dans un milieu où la superstition frise parfois la paranoïa, l'absence du 17 sur la grille est un rappel permanent. Les pilotes sont des gladiateurs modernes, mais ils ne sont pas insensibles au vide laissé par ce numéro. Chaque fois qu'un rookie arrive et doit choisir son identité parmi les chiffres disponibles entre 2 et 99, il voit cette case manquante. À ceci près que personne ne s'en plaint. Au contraire, c'est devenu un point de ralliement. Est-ce que cela a changé la donne dans la manière dont les pilotes appréhendent le risque ? Probablement, car le 17 n'est pas seulement un interdit administratif, c'est un totem de sécurité préventive.
Le lien indéfectible entre Charles Leclerc et le numéro banni
On ne peut pas évoquer l'interdiction du numéro 17 sans parler de Charles Leclerc. Le pilote Ferrari était le protégé de Jules Bianchi, son "grand frère" de piste. Lorsqu'il a débarqué en F1, la question de l'héritage s'est posée, même si le règlement interdisait déjà formellement l'usage du 17. Charles a finalement opté pour le 16, car c'est le chiffre le plus proche du 17 (et parce que 1+6 font 7, son numéro favori). Mais le souvenir de Jules plane à chaque tour de circuit qu'il boucle au volant de sa monoplace rouge. Car oui, au-delà de la plaque de châssis, le 17 vit à travers les performances de ceux que Bianchi a inspirés.
Comparaison avec les numéros retirés dans les autres sports mécaniques
Si la F1 a sanctuarisé le numéro 17, elle n'est pas la seule discipline à avoir franchi ce pas symbolique, bien que cela reste extrêmement rare en Europe. En MotoGP, par exemple, le numéro 58 de Marco Simoncelli a été retiré après son accident fatal à Sepang en 2011. Le numéro 69 de Nicky Hayden a subi le même sort suite à son décès lors d'un accident de vélo. D'où cette observation : le sport mécanique a besoin de ces figures de proue éternelles pour justifier sa propre résilience face au danger de mort. Sauf qu'en Formule 1, le prestige attaché à chaque chiffre est tel que retirer le 17 a été perçu comme un sacrifice nécessaire pour laver l'affront d'une sécurité défaillante ce jour-là au Japon.
Une différence de culture majeure avec les États-Unis
Aux USA, on retire les numéros comme on collectionne les trophées. En NASCAR ou en IndyCar, c'est presque une monnaie d'échange honorifique. En revanche, le truc c'est qu'en Formule 1, on a toujours privilégié la continuité historique sur l'héroïsme individuel. Autant le dire clairement : si la FIA a fait cette entorse majeure à sa philosophie habituelle, c'est que l'onde de choc produite par l'accident de Jules Bianchi a dépassé tout ce que les dirigeants pouvaient imaginer. On n'est pas dans le marketing de la nostalgie, on est dans le respect pur, quasi religieux. La question n'est pas de savoir si un pilote oserait demander le 17 aujourd'hui, car la réponse est évidente : personne ne voudrait porter le poids de cette mémoire sur ses pontons.
