L'identité nationale face au miroir : pourquoi le mot Français ne suffit pas toujours ?
Le terme est pourtant clair, net, sans bavure. Français. Inscrit sur la carte d'identité, martelé par les institutions, il semble faire consensus. Sauf que, dans la vraie vie, l'usage est autrement plus sinueux. Pour beaucoup, s'appeler Français, c'est l'évidence administrative, mais dès qu'on gratte un peu le vernis, on se rend compte que le mot est parfois jugé trop froid, trop institutionnel, voire un brin solennel. Or, l'identité n'est pas un bloc de granit monolithique. Elle respire. À vrai dire, là où ça coince, c'est quand on essaie de mettre dans le même sac le Lillois, le Marseillais et l'habitant de Cayenne. Résultat : on cherche des alternatives pour se sentir plus "chez soi" dans la langue.
Le poids de l'histoire et le mythe des ancêtres
Il y a cette vieille rengaine, vous savez, celle de "nos ancêtres les Gaulois". Même si les historiens s'accordent aujourd'hui pour dire que le brassage est tel que cette affirmation relève plus du roman national que de la génétique pure, le terme Gaulois reste ancré dans les têtes. On l'utilise souvent avec une pointe d'ironie, pour désigner ce côté râleur, rétif à l'autorité, qui caractériserait l'Hexagone. Reste que 72% des Français, selon certaines enquêtes d'opinion sur l'identité, se sentent d'abord citoyens de la République avant d'être des héritiers d'Astérix. Mais le mythe a la vie dure. Il ressurgit dès qu'on veut marquer une rupture avec le monde globalisé, une sorte de repli identitaire un peu folklorique, mais diablement efficace pour se définir face à l'étranger.
Une sémantique de l'appartenance fluctuante
Mais au fond, comment les Français s'appellent-ils eux-mêmes quand ils sont entre eux, loin des caméras ? On assiste à une sorte de glissement vers le "nous". C'est un pronom qui remplace souvent le nom propre. "Nous, les Français". Cette tournure inclut tout en excluant le reste du monde. Cependant, ce "nous" est fragile. Il suffit d'un match de football pour qu'il devienne les Bleus. Il suffit d'une crise sociale pour qu'il se scinde en citoyens ou en peuple. Car s'appeler "le peuple", c'est déjà une prise de position politique forte, une manière de dire que l'on n'est pas seulement des Français de papier, mais des acteurs d'une histoire en marche. On n'y pense pas assez, mais la façon dont on se nomme est le premier acte de notre vie civique.
La fragmentation régionale ou le triomphe du clocher sur le drapeau
Le truc c'est que la centralisation à la française, héritée de 1789, n'a jamais totalement réussi à gommer les racines. Demandez à un habitant de Quimper comment il se définit. Il y a de fortes chances pour que le mot Breton sorte avant celui de Français. C'est là que le bât blesse pour l'unité nationale parfaite. En Corse, par exemple, le sentiment d'appartenance à la nation française est souvent perçu comme une seconde peau, parfois encombrante, alors que l'identité de Corse (ou Corse de souche) est l'os, la structure même de l'individu. Ce n'est pas qu'une question de folklore ou de langue régionale, c'est une réalité sociologique majeure qui définit les interactions sociales au quotidien.
Le retour en force des gentilés locaux
On assiste depuis une quinzaine d'années à un regain de fierté pour les noms de territoires. On ne dit plus seulement qu'on vient du Sud, on se revendique Occitan ou Provençal. À Lyon, on est Gones, et on le clame. Ce besoin de se nommer par son petit coin de terre est une réponse directe à la mondialisation qui uniformise tout. Les Français utilisent ces termes comme des boucliers. (Et c'est tout de même fascinant de voir des jeunes de 20 ans reprendre des expressions de leurs grands-parents pour se différencier du voisin). C'est un peu comme si l'étiquette globale ne suffisait plus à exprimer la complexité de ce qu'on est. On est Français par le passeport, mais on est Ch'ti par le cœur et par l'accent.
Les DOM-TOM et l'identité plurielle
Le cas des départements et territoires d'outre-mer est encore plus flagrant. Là-bas, s'appeler Français est une évidence juridique, mais l'autodésignation passe par des termes comme Antillais, Réunionnais ou Mahorais. Ces noms portent en eux une histoire de colonisation, de métissage et de résistance culturelle que le simple mot "Français" est bien incapable de contenir. On est loin du compte si l'on pense que l'identité nationale lisse toutes ces aspérités. Au contraire, elle les juxtapose. Un Guyanais se sentira souvent plus proche d'un voisin sud-américain par certains aspects, tout en revendiquant haut et fort son appartenance à la République. C'est une dualité permanente, un dialogue qui ne s'arrête jamais entre le centre et la périphérie.
L'argot et le langage de la rue : quand les Français se rebaptisent
Si vous traînez dans les quartiers populaires ou que vous écoutez la jeunesse actuelle, le mot Français subit des transformations radicales. Le verlan a fait son œuvre depuis les années 1980, transformant le Français en Céfran. Mais attention, ce n'est pas qu'un jeu de syllabes. Dire "je suis un Céfran", c'est adopter une posture, c'est marquer une distance avec la norme bourgeoise ou administrative. C'est une manière de se réapproprier une identité que l'on juge parfois trop rigide. À ceci près que le terme peut aussi être utilisé de manière péjorative par certains, ou au contraire comme un signe de reconnaissance entre pairs qui partagent les mêmes codes urbains.
L'émergence de nouveaux termes communautaires
On ne peut pas occulter l'usage de termes comme Gaulois ou Babtou (verlan de Toubab) dans certains milieux. Là, on quitte le terrain de la géographie pour celui de l'ethnotype, ce qui est toujours un terrain glissant en France. Le terme Babtou, initialement utilisé en Afrique de l'Ouest pour désigner le Blanc, est devenu en France une manière pour une partie de la jeunesse de désigner le Français "de souche". C'est un mot qui circule, qui se déforme, qui perd parfois son agressivité pour devenir un simple descripteur de groupe. Honnêtement, c'est flou. Les frontières sémantiques bougent sans cesse, et ce qui était une insulte hier devient une vanne amicale aujourd'hui. C'est la magie, ou le cauchemar, de la langue française en mouvement.
Le "Français moyen" et le "Beauf" : l'autodérision comme identité
Il existe aussi une tendance très française à s'appeler par ses défauts. Qui n'a jamais entendu quelqu'un se décrire comme un Français moyen ? C'est le portrait-robot de celui qui gagne entre 1800 et 2500 euros par mois, qui part en vacances en août et qui râle contre le prix de l'essence. Et puis, il y a le Beauf. Popularisé par le dessinateur Cabu, ce terme est devenu une catégorie à part entière. On ne s'appelle jamais beauf soi-même, sauf pour rire, mais on appelle ainsi le Français qu'on juge vulgaire ou étroit d'esprit. C'est une manière de définir ce que l'on n'est pas, ou ce que l'on refuse d'être au sein de la communauté nationale. On se définit par soustraction.
Comparaison avec nos voisins : une obsession singulière pour le nom ?
Si l'on regarde de l'autre côté de la Manche ou du Rhin, on remarque que les Anglais ou les Allemands n'ont pas forcément cette même crise de nerfs sémantique autour de leur propre nom. L'Anglais est British ou English, et l'affaire est souvent classée. En France, le besoin de préciser, de nuancer, de segmenter semble maladif. Pourquoi ? Peut-être parce que la France s'est construite sur une idée politique et non sur une base ethnique pure. Être Français, c'est adhérer à un contrat social. Mais comme le contrat est parfois difficile à remplir, on cherche des petits noms pour se rassurer. On se sent Européen quand on voyage loin, mais on redevient Parisien ou Bordelais dès qu'on pose le pied sur le tarmac.
L'influence du regard étranger
Parfois, les Français finissent par adopter la manière dont les autres les appellent. Les Américains parlent de Frenchies. C'est mignon, un peu condescendant, mais beaucoup de Français de l'étranger finissent par utiliser ce terme entre eux. C'est le côté "club privé". On est les Frenchies dans un monde de globetrotteurs. Mais dès qu'on revient sur le territoire national, cette appellation disparaît instantanément. Elle n'a plus de sens ici. Elle n'est qu'un costume de voyage. Car la vérité, c'est que la façon dont un habitant de la Creuse se perçoit n'a absolument rien à voir avec l'image d'Épinal que projette le mot Frenchie à l'autre bout du monde. Entre le fantasme et la réalité de l'autodésignation, il y a un fossé que seule la pratique quotidienne de la langue peut combler.
Le cas particulier des expatriés
Les 2,5 millions de Français vivant à l'étranger développent un rapport très particulier à leur propre nom. Ils se disent Expatriés, ou plus court, Expats. Ce mot devient leur nouvelle identité, effaçant presque leur origine régionale. Ils sont Français avant tout, parce que la distance gomme les nuances. Un Marseillais à Tokyo se sentira d'abord Français, alors qu'à Paris, il se sentira d'abord Marseillais. C'est la relativité de l'identité appliquée à la géographie. Et pourtant, même là, ils ne s'appellent pas seulement Français. Ils s'appellent les Français de l'étranger, comme s'il fallait ajouter un qualificatif pour ne pas être confondu avec ceux restés au pays. On ne s'en sort pas.
Les mirages du dictionnaire face aux réalités du terrain
Le problème avec les lexicographes, c'est qu'ils courent après une ombre. Beaucoup imaginent que l'appellation Français de souche est une catégorie administrative ou scientifique stable. Erreur de débutant. Cette expression, bien que présente dans le débat public, ne repose sur aucun critère biologique vérifiable dans un pays qui est un carrefour migratoire depuis l'époque romaine. Reste que 75% des citoyens se sentent agressés par cette catégorisation binaire qui simplifie outrageusement l'arbre généalogique national.
L'illusion d'une unité lexicale monolithique
On croit souvent que le terme Français suffit à tout englober, comme un couvercle sur une marmite bouillante. Sauf que les spécificités régionales agissent comme un acide sur cette étiquette globale. Un habitant de Quimper se dira Breton avant tout, tandis qu'un Marseillais placera son appartenance urbaine au-dessus de la cocarde tricolore. Autant le dire : la fragmentation identitaire régionale est une force centrifuge que l'État centralisateur peine à museler. Mais comment quantifier ce sentiment ? Les enquêtes d'opinion montrent que 42% des sondés privilégient leur identité locale en situation de stress social ou de compétition sportive régionale.
Le mythe du "Francien" originel
Une autre idée reçue voudrait que nous soyons les descendants directs et exclusifs des Francs. C'est une fable pour manuels scolaires poussiéreux. Car l'apport génétique est un cocktail indéchiffrable. Le terme autochtone en France n'a de sens que si l'on ignore les vagues successives d'Italiens, de Polonais et d'Espagnols arrivés au XXe siècle. Or, ces populations ont fini par s'approprier le nom de Français avec une ferveur qui dépasse parfois celle des lignées installées depuis le Moyen Âge. Résultat : l'autodésignation est moins une question de sang que de volonté politique.
L'amalgame entre citoyenneté et nationalité
Confondre les deux est un sport national. Pour beaucoup d'observateurs étrangers, être Français relève de la possession d'un passeport bordeaux. À ceci près que pour les Français eux-mêmes, l'appellation exige une adhésion à des valeurs immatérielles, parfois floues, comme la laïcité ou l'art de la contestation permanente. Est-on moins Français si l'on ne mange pas de fromage ? (La réponse est oui pour une minorité bruyante). Cette exigence culturelle tacite crée un sas d'entrée symbolique que les statistiques officielles ne capturent jamais totalement.
La variable invisible : le poids du regard extérieur
Vous ne vous appelez pas de la même manière selon que vous êtes à Guéret ou à Tokyo. C'est ici que réside l'aspect le plus méconnu de l'identité nationale. Le Français devient "Français" principalement lorsqu'il quitte l'Hexagone. À l'intérieur des frontières, on se définit par son métier, son quartier ou sa classe sociale. Une fois la frontière franchie, le chauvinisme de circonstance reprend le dessus. On observe un phénomène de cristallisation identitaire : l'expatrié, même critique envers son pays d'origine, devient le premier défenseur de l'exception culturelle française dès qu'on attaque son pain ou son système de santé.
Le rôle du langage dans l'auto-définition
Le français que nous parlons façonne notre nom. On ne se définit pas par une ethnie, mais par une langue partagée, ce qui est une rareté mondiale. La francophonie identitaire est un ciment plus puissant que n'importe quelle loi constitutionnelle. On estime à 89% la proportion de la population considérant la maîtrise parfaite de la langue comme le critère absolu pour "se dire" Français. Et si le véritable nom des Français était simplement "ceux qui parlent la langue de Molière" ? C'est une définition ouverte, presque hospitalière, qui permet d'intégrer des profils sociologiques radicalement opposés sous une même bannière sémantique.
