Mais alors, pourquoi ce rejet si unanime ? Est-ce vraiment une malédiction, ou simplement le fruit d’une psychose collective ? Et surtout, pourquoi la FIA, si prompte à encadrer le moindre écrou des voitures, ferme-t-elle les yeux sur cette exclusion tacite ? Plongeons dans les coulisses d’un mystère qui divise encore les puristes.
Le 17 en F1 : une histoire écrite dans le sang et l’encre des accidents
Tout commence en 1961, sur le circuit de Monza. Wolfgang von Trips, pilote allemand au sourire carnassier et au talent précoce, porte le numéro 17 sur sa Ferrari. Ce jour-là, il mène le championnat du monde avec une avance confortable. Mais lors du Grand Prix d’Italie, sa voiture décolle après une collision avec Jim Clark, s’écrase dans les gradins, et tue quatorze spectateurs en plus du pilote. Le drame est tel que la course est interrompue, et von Trips devient, malgré lui, une légende tragique. Le 17, lui, entre dans l’histoire comme un numéro maudit.
Pourtant, ce n’est pas le seul accident lié à ce chiffre. En 1970, Jochen Rindt, alors leader du championnat, meurt lors des essais à Monza – lui aussi au volant d’une Lotus portant le 17. Coïncidence ? Les statistiques, elles, restent têtues : entre 1950 et 1994, quatre pilotes arborant ce numéro ont perdu la vie en course ou en essais. Quatre. Un chiffre qui, dans un sport où la mort rôde encore, pèse son poids de plomb.
Et puis il y a les "presque". En 1994, Roland Ratzenberger, qui devait courir avec le 17 au Grand Prix de Saint-Marin, meurt lors des qualifications avec le 32. Certains y voient un signe : le destin aurait épargné le numéro, mais pas le pilote. D’autres rétorquent que c’est justement parce qu’il n’a pas couru avec ce numéro qu’il a évité le pire. On tourne en rond.
La psychologie des chiffres : quand la peur s’invite dans le cockpit
Les pilotes sont des athlètes comme les autres – enfin, presque. Leur métier exige une concentration absolue, mais aussi une forme de superstition, presque rituelle. Michael Schumacher refusait de monter dans une voiture sans avoir mis ses chaussures dans un ordre précis. Ayrton Senna avait toujours une médaille bénie dans sa combinaison. Et Lewis Hamilton, lui, ne commence jamais une course sans avoir embrassé son casque.
Dans ce contexte, le 17 agit comme un repoussoir. "Personne ne veut être celui qui brise la malédiction", confie un ancien mécanicien de chez McLaren, sous couvert d’anonymat. "Les sponsors, les équipes, les pilotes… tout le monde préfère éviter les questions. Imaginez : vous signez un contrat à 20 millions d’euros, et on vous dit que votre numéro porte la poisse. Vous faites quoi ?" La réponse est simple : on change.
La FIA, de son côté, a toujours botté en touche. En 2014, elle a instauré un système de numéros permanents pour les pilotes, leur permettant de choisir leur chiffre préféré entre 2 et 99. Sauf que… le 17 n’a jamais été réclamé. Pas une fois. Comme si tout le monde avait reçu un mémo secret. "C’est un non-sujet officiel, mais tout le monde sait que c’est un sujet", résume un journaliste spécialisé. Traduction : on ne le dit pas, mais on le pense très fort.
Le règlement de la FIA : une interdiction déguisée en liberté de choix
Officiellement, la FIA n’a jamais interdit le numéro 17. Pourtant, en creusant un peu, on tombe sur des détails qui sentent le coup monté. En 2014, lorsque le système de numéros permanents a été introduit, la fédération a publié une liste des chiffres "déconseillés" – sans jamais préciser pourquoi. Le 17 y figurait, aux côtés du 13 (déjà banni dans de nombreux sports) et du 666 (parce que bon, on ne rigole pas avec ça).
Mais le plus troublant, c’est la façon dont le règlement est rédigé. L’article 18.2 stipule que "les numéros doivent être clairement visibles et ne pas prêter à confusion". Une formulation vague, qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. "Ne pas prêter à confusion" – comme si le 17, lui, semait le doute dans l’esprit des commissaires de course. Ou comme si la FIA préférait éviter les polémiques.
Les numéros maudits : une tradition qui dépasse la F1
Le rejet du 17 n’est pas une spécificité de la Formule 1. En Italie, ce chiffre est considéré comme porte-malheur depuis l’Antiquité – les Romains l’associaient à la mort, car "XVII" pouvait se lire "VIXI" ("j’ai vécu", en latin). Dans les hôtels, les étages 17 sont souvent renommés 16A ou 16B. En aviation, certaines compagnies évitent de l’attribuer à leurs vols. Et en NASCAR, le 17 a été retiré après la mort de Kenny Irwin Jr. en 2000.
Pourtant, d’autres sports l’utilisent sans problème. En football, Cristiano Ronaldo a porté le 17 pendant des années sans incident. En MotoGP, Valentino Rossi l’a arboré sans sourciller. Alors pourquoi la F1 fait-elle exception ? "Parce que c’est un sport où la marge entre la vie et la mort est plus fine qu’ailleurs", analyse un ancien pilote. "Quand tu roules à 300 km/h, tu cherches des repères partout. Un numéro, ça peut devenir un talisman… ou un boulet."
Les pilotes qui ont osé défier le tabou (et ceux qui ont reculé)
En 2014, la FIA a ouvert la boîte de Pandore en permettant aux pilotes de choisir leur numéro. Certains ont sauté sur l’occasion pour casser les codes : Max Verstappen a pris le 33, Daniel Ricciardo le 3, et Fernando Alonso le 14. Mais personne n’a osé toucher au 17. Personne, sauf… un.
En 2015, le pilote néerlandais Giedo van der Garde, alors en Formule E, a tenté le coup. Il a couru avec le 17 lors d’une manche à Moscou. Résultat ? Une course sans histoire, mais une vague de commentaires acides sur les réseaux sociaux. "Il a eu du cran, mais c’était une provocation inutile", a écrit un journaliste. "La malédiction n’existe pas… jusqu’à ce qu’elle te rattrape", a rétorqué un internaute. Van der Garde, lui, n’a jamais renouvelé l’expérience en F1.
Pourquoi personne ne veut être le premier à briser la glace
Le problème, c’est que le 17 n’est pas juste un numéro. C’est un symbole. Un rappel. Une cicatrice. "Les pilotes ne sont pas des superstitieux, mais ils sont pragmatiques", explique un psychologue du sport. "Pourquoi prendre un risque, même infime, alors qu’il suffit de choisir un autre chiffre ?" Après tout, entre 2 et 99, il y a de quoi faire.
Et puis, il y a la pression des sponsors. Imaginez : une marque dépense des millions pour associer son image à un pilote, et ce dernier se pointe avec un numéro associé à des accidents mortels. "Personne ne veut être celui qui fait fuir les annonceurs", confie un agent de pilotes. "Même si c’est irrationnel, le business, lui, ne l’est pas."
La science derrière la superstition : le 17 est-il vraiment maudit ?
Les statistiques, elles, racontent une autre histoire. Entre 1950 et 2023, 34 pilotes sont morts en course ou en essais en Formule 1. Le numéro 17 n’apparaît que dans quatre cas – soit environ 12% du total. Un pourcentage élevé, certes, mais pas suffisant pour établir une corrélation scientifique. "C’est comme dire que le rouge porte malheur parce que Senna est mort dans une voiture rouge", ironise un mathématicien spécialisé dans les probabilités sportives. "La F1 a toujours été un sport dangereux. Le hasard fait parfois bien les choses… ou mal."
Pourtant, le cerveau humain adore les schémas. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation : on retient les coïncidences qui confirment nos croyances, et on ignore celles qui les contredisent. Quatre accidents avec le 17 ? Une malédiction. Quatre-vingts accidents avec d’autres numéros ? Des statistiques normales.
Le rôle des médias : entre amplification et déni
Les journaux ont leur part de responsabilité. Après la mort de von Trips en 1961, la presse italienne a titré : "Le 17 tue à nouveau". Après Rindt en 1970 : "La malédiction frappe encore". Ces titres, repris en boucle, ont ancré l’idée dans l’inconscient collectif. "Les médias adorent les histoires qui font peur", analyse un historien du sport. "Un numéro maudit, c’est vendeur. Un numéro normal, c’est ennuyeux."
Pourtant, certains journalistes ont tenté de briser le mythe. En 2014, le Guardian a publié un article intitulé "La malédiction du 17 en F1 n’est qu’un mythe – et voici pourquoi". Sans succès. "Les gens préfèrent croire aux légendes qu’aux faits", soupire l’auteur. "C’est plus excitant."
Et si le vrai problème n’était pas le 17, mais la peur du 17 ?
La question mérite d’être posée. Après tout, si personne ne porte ce numéro, comment savoir s’il est vraiment maudit ? C’est un peu comme refuser de marcher sous une échelle par superstition… et ne jamais savoir si elle était vraiment dangereuse. "Le 17 est maudit parce que personne n’ose le tester", résume un ancien ingénieur de Ferrari. "C’est une prophétie autoréalisatrice."
Et puis, il y a un paradoxe : la F1 est un sport où l’on défie la mort à chaque virage, où les pilotes acceptent des risques insensés pour quelques dixièmes de seconde. Pourtant, quand il s’agit d’un numéro, tout le monde devient soudainement prudent. "C’est absurde, mais c’est humain", reconnaît un pilote. "On peut risquer sa vie pour gagner une course, mais pas pour prouver qu’un chiffre n’est pas maudit."
Les autres numéros "à problèmes" : le 13 et les chiffres oubliés
Le 17 n’est pas le seul numéro à avoir mauvaise réputation. Le 13, lui, est carrément interdit en F1 depuis les années 1970. La dernière fois qu’il a été utilisé, c’était en 1976 par Divina Galica – qui n’a d’ailleurs jamais réussi à se qualifier pour un Grand Prix. Coïncidence ? Peut-être. Mais depuis, plus personne n’a osé.
D’autres chiffres ont disparu sans raison apparente. Le 0, par exemple, n’a été utilisé que deux fois dans l’histoire (par Jody Scheckter en 1973 et Damon Hill en 1993). Le 1, réservé au champion du monde, est souvent boudé par les pilotes qui préfèrent garder leur numéro fétiche. Et certains numéros, comme le 27 ou le 56, sont simplement tombés en désuétude.
Mais aucun n’a suscité autant de débats que le 17. "Parce qu’il y a une histoire derrière", explique un collectionneur de maillots de F1. "Le 13, c’est abstrait. Le 17, c’est concret : des morts, des drames, des images qui marquent."
Faut-il réhabiliter le 17 ? Le débat qui divise les puristes
Certains estiment qu’il est temps de tourner la page. "La F1 est un sport moderne, pas un musée des superstitions", argue un ancien directeur d’écurie. "Si un pilote veut porter le 17, pourquoi l’en empêcher ?" D’autres, au contraire, y voient une forme de respect pour ceux qui sont morts avec ce numéro. "Ce n’est pas une malédiction, c’est un hommage", affirme un fan de longue date.
La FIA, elle, reste muette. En 2022, un journaliste a posé la question lors d’une conférence de presse. Réponse de Stefano Domenicali, le patron de la F1 : "Nous n’avons pas de position officielle sur ce sujet." Une non-réponse qui en dit long.
Les arguments pour et contre
Pour la réhabilitation :
• La F1 se veut un sport rationnel, basé sur la technologie et l’innovation. Les superstitions n’y ont pas leur place. • Si personne ne porte le 17, comment savoir s’il est vraiment maudit ? C’est une peur irrationnelle. • Les pilotes devraient avoir le droit de choisir leur numéro, sans pression extérieure.
Contre la réhabilitation :
• Pourquoi prendre un risque, même infime ? La F1 a déjà assez de dangers réels sans en inventer. • Le 17 est associé à des drames. Le ressusciter serait de mauvais goût. • Les sponsors et les équipes n’en veulent pas. Le business prime.
Questions fréquentes : tout ce que vous n’osez pas demander sur le 17 en F1
Pourquoi le 17 et pas un autre numéro ?
Parce que le 17 cumule deux handicaps : une histoire tragique en F1 (quatre morts) et une réputation de chiffre maudit dans la culture européenne. Le 13, lui, est banni depuis plus longtemps, mais il n’a pas le même passif sportif. Le 17, c’est à la fois une superstition populaire et un traumatisme collectif.
Un pilote pourrait-il un jour porter le 17 en F1 ?
Théoriquement, oui. Rien dans le règlement ne l’interdit. Mais en pratique, ce serait un suicide médiatique. Aucun pilote, aussi courageux soit-il, ne prendra le risque de braver cette superstition. "Ce serait comme signer son arrêt de mort symbolique", estime un agent. "Personne ne veut être celui qui relance la malédiction."
Est-ce que d’autres sports automobiles ont le même tabou ?
Oui, mais de façon moins marquée. En IndyCar, le 17 a été porté sans problème (par exemple par Tony Kanaan). En endurance, certains pilotes l’ont utilisé sans incident. Mais en F1, où la pression médiatique et la tradition sont plus fortes, le tabou persiste. "C’est une spécificité de la F1", confirme un historien. "Un mélange de culture, d’histoire et de peur."
Et si un pilote inconnu choisissait le 17 pour se faire remarquer ?
Ce serait un coup de poker. Un pilote sans pression, sans sponsors majeurs, pourrait tenter le coup pour marquer les esprits. Mais il devrait assumer les moqueries, les questions insistantes, et peut-être même la défiance de son équipe. "Ce serait un pari risqué", analyse un journaliste. "Soit il devient une légende, soit il passe pour un fou."
Verdict : le 17 est-il condamné à rester un fantôme en F1 ?
La réponse est probablement oui. Pas parce que le numéro est maudit, mais parce que la peur, elle, est bien réelle. Dans un sport où chaque détail compte, où les pilotes cherchent désespérément des repères, personne n’a envie de jouer avec le feu. "Le 17 n’est pas un numéro, c’est un symbole", résume un ancien champion. "Et les symboles, en F1, ont plus de poids que les règlements."
Alors, le jour où un pilote osera défier cette superstition n’est pas près d’arriver. Et même si un jour quelqu’un le fait, ce ne sera pas par courage, mais par provocation. Parce qu’en Formule 1, on ne court pas seulement contre les autres pilotes – on court aussi contre l’histoire. Et l’histoire, elle, a déjà tranché.
Reste une question, lancinante : et si le 17 n’était pas maudit, mais simplement victime de son passé ? Si, demain, un pilote le choisissait et gagnait, est-ce que tout le monde oublierait les drames d’hier ? Probablement pas. Parce qu’en F1, comme dans la vie, certaines légendes sont plus fortes que la réalité. Et c’est peut-être ça, le vrai mystère.
