Le big bang sémantique de 1955 : John Money et la clinique de Baltimore
Remontons le temps. Nous sommes à l'université Johns Hopkins, dans le Maryland. John Money, un jeune chercheur ambitieux venu de Nouvelle-Zélande, planche sur des cas d'hermaphrodisme, terme qu'on ne prononce plus aujourd'hui au profit de l'intersexuation. Le truc c'est que Money remarque une faille dans le système médical de l'époque : le sexe des chromosomes ne correspond pas toujours à la manière dont les patients se perçoivent ou agissent en société. Résultat : il lui faut un mot. Un mot qui claque, qui sépare le corps de l'esprit. C'est là qu'il dégaine le terme gender role (rôle de genre) avant de glisser vers l'identité de genre. À cette époque, le monde médical est persuadé que tout est inné, gravé dans le marbre biologique. Money, lui, jette un pavé dans la mare en affirmant que l'être humain naît avec une neutralité psychosexuelle. Autant le dire clairement, pour lui, on est malléable comme de la pâte à modeler jusqu'à l'âge de 2 ou 3 ans. Mais cette théorie, si séduisante soit-elle pour certains sociologues, repose sur une vision presque mécanique de l'esprit humain qui fera plus tard couler beaucoup d'encre.
L'expérience tragique de David Reimer, le crash test du genre
On n'y pense pas assez, mais derrière les concepts abstraits se cachent parfois des drames humains fracassants. L'histoire de Bruce Reimer, rebaptisé Brenda après une circoncision ratée en 1966, est le cas d'école qui a servi de socle à la théorie de Money. Le psychiatre persuade les parents que Bruce peut devenir une fille parfaite si on l'élève comme telle dès son plus jeune âge. On est loin du compte. Malgré les hormones et l'éducation, Brenda ne s'est jamais sentie fille. (Une question se pose alors : peut-on vraiment réécrire le logiciel interne d'un enfant par la simple force de l'environnement ?) Money a crié au succès pendant des années, publiant des articles triomphants qui ont influencé des décennies de pratiques chirurgicales sur les enfants intersexes. Sauf que la réalité était bien plus sombre, et Bruce, redevenu David à l'âge adulte, finira par se suicider en 2004 après avoir dénoncé les manipulations du médecin. Cette affaire jette un froid polaire sur l'idée que qui a inventé l'identité de genre l'aurait fait sur des bases purement scientifiques et éthiques. C'est une nuance de taille que les manuels oublient souvent de préciser.
L'apport de Robert Stoller et la distinction entre sexe et psychisme
Pendant que Money s'agite sur la côte Est, Robert Stoller, un autre psychiatre basé en Californie, affine la machine. En 1968, il publie un ouvrage massif qui fait date. Là où Money mélangeait un peu tout, Stoller sépare radicalement le sexe (le biologique, les organes, le 100% organique) du genre (le ressenti, la construction mentale). Il travaille essentiellement avec des personnes transidentitaires et des enfants qu'on appelait alors efféminés. Or, Stoller est moins radical que Money. Il ne croit pas que tout est acquis, mais il insiste sur le fait que l'identité de genre est une force psychologique si puissante qu'elle peut entrer en conflit total avec l'anatomie. C'est un tournant majeur. Pourquoi ? Parce qu'on passe d'une vision purement comportementale à une exploration de l'intériorité. À cette époque, le terme commence à fuiter hors des hôpitaux pour atteindre les couloirs des facultés de lettres et de sciences humaines. Mais attention, on reste dans un cadre très psychiatrique, où l'on cherche avant tout à soigner ou à catégoriser ce que la médecine considère encore comme des déviances ou des pathologies.
La diffusion du concept dans les années 70
Le glissement sémantique s'opère lentement, presque par capillarité. À la fin des années 60, l'idée que le genre est une identité propre commence à infuser chez les féministes de la deuxième vague. On pense à des figures comme Ann Oakley qui, dès 1972, s'empare du concept pour dénoncer les stéréotypes imposés aux femmes. Car si le genre est une construction, alors l'oppression l'est aussi. D'où l'intérêt soudain des sociologues pour les travaux de Money et Stoller. Reste que la greffe ne prend pas tout de suite partout. En France, par exemple, on regarde ces théories anglo-saxonnes avec un certain mépris intellectuel, préférant parler de différence des sexes ou de rapports sociaux de sexe. On est encore dans une ère où le déterminisme biologique pèse 90% du poids des discussions sérieuses. Bref, le concept voyage, mais il change de peau à chaque frontière, passant de l'outil clinique à l'outil de contestation politique sans crier gare.
Quand la sociologie braque le dictionnaire médical
Là où ça coince souvent dans les débats actuels, c'est qu'on oublie que la sociologie a littéralement braqué le concept de Money pour le retourner contre l'institution médicale. Dans les années 1980, le genre n'est plus seulement une étiquette pour les patients intersexes, il devient une grille de lecture globale pour analyser toute la société. On passe de "comment cet individu se sent" à "comment la société fabrique des hommes et des femmes". Cette mutation change la donne. Désormais, l'identité de genre n'est plus une donnée fixe qu'un médecin doit valider après 50 heures d'entretien, mais un processus fluide. Je pense sincèrement qu'on a ici le point de bascule le plus crucial : le moment où le savoir médical perd le monopole de la définition de l'humain. C'est une révolution silencieuse qui se joue dans les séminaires universitaires, loin du grand public, mais qui prépare le terrain pour les explosions médiatiques des années 2010.
Le rôle méconnu de la sexologie européenne
Il serait injuste de tout attribuer aux Américains, même s'ils adorent tirer la couverture à eux. Des pionniers européens, comme Magnus Hirschfeld à Berlin au début du 20ème siècle, avaient déjà senti le vent tourner. Dès 1910, Hirschfeld parlait de transvestitisme et suggérait que les êtres humains possédaient tous une part de masculin et de féminin. Mais ses travaux ont été brûlés par les nazis en 1933, effaçant ainsi trente ans de recherche d'avant-garde. Si Hirschfeld avait survécu, peut-être que la réponse à la question de savoir qui a inventé l'identité de genre serait plus complexe et moins centrée sur les cliniques américaines d'après-guerre. C'est une perte sèche pour l'histoire des idées. (Et si la science avait pris ce chemin plutôt que celui, plus rigide, des années 50 ?) On peut imaginer qu'on aurait gagné quelques décennies de compréhension mutuelle.
Comparaison des approches : entre innéisme et constructivisme
Pour y voir clair, il faut mettre en face deux visions du monde qui s'affrontent encore aujourd'hui. D'un côté, les partisans d'un genre biologique où 99% de nos comportements seraient dictés par nos hormones et notre structure cérébrale. De l'autre, les tenants d'un constructivisme radical pour qui l'identité de genre est une performance sociale répétée chaque jour. Entre les deux, c'est le no man's land. Pourtant, les données chiffrées des études récentes sur les jumeaux suggèrent une héritabilité de l'identité de genre située entre 40% et 60%, ce qui laisse une marge énorme à l'influence de l'environnement et du vécu personnel. Ce n'est donc pas un match à un seul gagnant. Honnêtement, c'est flou, et quiconque prétend avoir la réponse définitive ment probablement par omission.
Tableau rapide des courants de pensée
Le courant biocentré voit l'identité comme une émanation du corps. Le courant psychosocial, initié par Money, la voit comme une empreinte précoce mais acquise. Enfin, le courant queer, qui arrivera plus tard, la voit comme une fiction nécessaire ou un acte de résistance. Ce qui est fascinant, c'est que ces trois visions cohabitent dans notre langage actuel sans qu'on s'en rende compte. Quand vous dites que vous vous "sentez" homme ou femme, vous utilisez sans le savoir le vocabulaire de Money, celui-là même qui a été forgé pour gérer des crises cliniques à Baltimore il y a 70 ans. C'est un héritage lourd à porter, surtout quand on sait sur quelles bases fragiles il a été construit. Car, à ceci près que la médecine a évolué, le concept, lui, est resté étrangement figé dans sa structure de base, même si ses applications ont explosé.
Les contresens historiques sur l'origine de l'identité de genre
Le problème avec la mémoire collective, c'est qu'elle simplifie les trajectoires complexes jusqu'à la caricature. On entend souvent que le concept sortirait tout droit d'une officine de sociologues radicaux des années 1990 alors que la réalité scientifique s'avère bien plus ancienne, et surtout, bien plus médicale. John Money, psychologue et sexologue à la Johns Hopkins University, n'a pas inventé le ressenti intérieur des individus, mais il a bel et bien forgé le terme de rôle de genre en 1955. Sauf que beaucoup confondent encore l'outil clinique et l'idéologie militante.
L'illusion d'une invention purement militante
Croire que l'identité de genre est une pure construction politique est une erreur de débutant. À l'origine, le terme servait à expliquer pourquoi certains patients nés avec des ambiguïtés génitales ne se reconnaissaient pas dans le sexe assigné à la naissance. On parle d'une époque où l'on tentait de quantifier la psyché humaine avec des échelles de mesure qui nous sembleraient aujourd'hui préhistoriques. Mais le passage du cabinet médical à la sphère publique a brouillé les pistes. Résultat : on occulte souvent les travaux de Robert Stoller qui, dès 1968, distinguait clairement le sexe biologique de l'identité de genre pour traiter ses patients. Cette distinction n'était pas un cri de ralliement, mais un constat empirique face à la souffrance clinique. Vous pensez peut-être que tout cela est récent ? Erreur, les premiers protocoles datent d'il y a plus de 70 ans.
Le mythe du genre comme synonyme de sexe biologique
Autant le dire tout de suite : l'amalgame entre biologie et identité de genre constitue le principal frein à la compréhension du sujet. La biologie nous donne des gamètes, mais l'identité de genre décrit la conviction intime d'appartenir à une catégorie sociale et psychologique. Or, cette distinction a mis des décennies à infuser dans le dictionnaire médical. (On notera l'ironie de voir des débats passionnés ignorer que la Classification Internationale des Maladies a mis jusqu'en 2019 pour retirer la transidentité des troubles mentaux). La science n'est pas une ligne droite. Elle tâtonne. Elle se trompe parfois lourdement, comme ce fut le cas lors de l'expérimentation tragique sur David Reimer, qui a prouvé par l'absurde que l'identité de genre n'est pas malléable par la simple éducation.
L'amalgame entre orientation sexuelle et identité profonde
Qui vous attire n'est pas qui vous êtes. Cette confusion persiste pourtant avec une ténacité agaçante. Une personne peut changer d'identité de genre sans que son orientation sexuelle ne bouge d'un iota. Car l'un relève du désir, l'autre de l'ontologie pure. Reste que dans l'esprit du grand public, le package LGBT semble former un bloc monolithique où tout se mélange. C'est faux. Les recherches de la fin du XXe siècle ont démontré que ces deux axes sont totalement indépendants sur le plan neurologique et psychologique.
La part d'ombre des protocoles cliniques initiaux
On oublie trop souvent que derrière les définitions académiques se cachent des vies brisées par des protocoles expérimentaux. À ceci près que les pionniers du concept, comme Money, étaient persuadés d'une neutralité totale à la naissance. Ils pensaient que l'on pouvait sculpter l'identité de genre comme de la pâte à modeler jusqu'à l'âge de deux ans. Cette vision ultra-constructiviste a mené à des chirurgies précoces sans consentement qui font aujourd'hui l'objet de vifs regrets médicaux. Mon avis sur la question ? On a troqué un déterminisme biologique rigide contre un déterminisme éducatif tout aussi violent.

