John Money et l'invention du concept de genre en 1955
Tout commence véritablement en 1955. À cette époque, le monde médical est encore très rigide sur les questions de sexualité et d'identité. Money, lui, s'intéresse aux personnes intersexes, celles que l'on appelait alors les hermaphrodites. Il se rend compte que l'anatomie ne dicte pas toujours la manière dont un individu se perçoit. C'est là qu'il introduit le terme de gender role (rôle de genre) pour décrire les comportements et les sentiments qui nous font nous sentir homme ou femme. Or, avant lui, le mot genre était réservé à la grammaire. Rien d'autre.
Il faut bien comprendre que pour Money, l'identité de genre n'est pas innée. Elle serait, selon ses premières hypothèses, une construction sociale qui se fige dans les deux premières années de la vie. C'est un peu comme si l'esprit était une page blanche sur laquelle la culture et l'éducation viendraient écrire une identité. Cette vision radicale va ouvrir la porte à des pratiques médicales qui, vues d'aujourd'hui, font froid dans le dos. Mais à l'époque, il est perçu comme un pionnier, un visionnaire qui libère l'humain de ses chaînes biologiques. Reste que la théorie a besoin d'une preuve. Une preuve vivante.
Le virage sémantique qui a tout changé
Avant ce fameux papier de 1955, on parlait de sexe. Point final. Money a compris que pour faire avancer sa cause, il lui fallait un nouveau vocabulaire. En empruntant le terme de genre aux linguistes, il a créé un espace mental où le corps et l'esprit peuvent être dissociés. C'est précisément là que le débat s'est cristallisé. Si le genre est une construction, alors on peut le modifier, le façonner, voire le réassigner. Pour John Money, l'identité sexuelle est malléable jusqu'à l'âge de 18 mois environ, une fenêtre de tir qu'il jugeait stratégique pour l'intervention chirurgicale et éducative.
L'influence de l'université Johns-Hopkins
On ne peut pas comprendre l'ascension de Money sans parler de son institution. Johns-Hopkins était alors le temple de la recherche médicale aux États-Unis. En y créant la Gender Identity Clinic en 1966, Money a institutionnalisé ses idées. Ce n'était plus seulement la théorie d'un homme dans son coin, mais un protocole médical validé par l'élite scientifique. Du coup, ses thèses ont infusé très rapidement dans les milieux académiques, bien au-delà de la seule médecine. Les sociologues et les féministes de la deuxième vague y ont vu une opportunité incroyable de contester les rôles traditionnels imposés aux femmes.
L'expérience David Reimer ou le crash test tragique de la théorie
C'est ici que l'histoire devient sombre. Très sombre. Pour prouver que l'éducation l'emporte sur la biologie, Money va saisir une occasion dramatique en 1966. Suite à une circoncision ratée, le jeune Bruce Reimer perd son pénis. Ses parents, désemparés, consultent Money. Ce dernier les convainc de transformer Bruce en fille, de le renommer Brenda et de ne jamais lui dire la vérité. C'était l'expérience parfaite : un jumeau identique, Brian, servirait de témoin. La nature contre la culture dans un duel à mort.
Pendant des années, Money a publié des rapports triomphants. Selon lui, Brenda était une petite fille épanouie. Le monde entier l'a cru. On a enseigné ce cas dans toutes les universités comme la preuve ultime que le genre est social. Sauf que tout était faux. Brenda détestait les robes, se sentait profondément garçon et a fini par découvrir la vérité à l'adolescence. Elle est redevenue David, a subi de multiples opérations pour retrouver une apparence masculine, mais le traumatisme était trop lourd. David s'est suicidé en 2004, quelques années après son frère Brian. Ce fiasco monumental a été caché par Money pendant des décennies, et c'est le chercheur Milton Diamond qui a fini par lever le lièvre en 1997. Autant dire que le socle scientifique de la théorie du genre a pris un sacré coup de vieux avec ces révélations.
Simone de Beauvoir : la mère spirituelle avant l'heure ?
Si Money est le père technique, Simone de Beauvoir est sans aucun doute la mère intellectuelle. Son célèbre "On ne naît pas femme, on le devient", publié en 1949 dans Le Deuxième Sexe, est le terreau fertile sur lequel Money a planté ses graines. Elle n'utilisait pas le mot "genre" au sens moderne, mais l'idée était déjà là : la féminité est une construction imposée par la société patriarcale. Je trouve d'ailleurs que l'on oublie souvent à quel point la philosophie française a préparé le terrain pour les psychologues américains. Sans Beauvoir, les thèses de Money auraient probablement été reçues comme une simple curiosité médicale sans portée politique.
Beauvoir dénonçait l'aliénation des femmes par leur fonction reproductrice. Elle voulait que l'existence précède l'essence. Pour elle, le corps biologique est une réalité, mais il ne devrait pas être un destin. C'est une nuance de taille. Là où Money a tenté de forcer la nature par la chirurgie et le mensonge, Beauvoir appelait à une libération par la conscience et la culture. Mais dans l'esprit du grand public, les deux visions se sont mélangées pour former ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie du genre. On est passé d'une revendication d'égalité à une remise en question de la binarité elle-même.
Pourquoi Judith Butler a ringardisé l'approche purement médicale
On fait un saut dans le temps. En 1990, Judith Butler publie Trouble dans le genre. Là, on change de dimension. Si Money s'intéressait à la clinique, Butler s'intéresse au langage et au pouvoir. Elle introduit le concept de performativité. Pour elle, le genre n'est pas ce que l'on est, c'est ce que l'on fait. C'est une répétition de gestes, de codes et de paroles qui finit par créer l'illusion d'une identité stable. Bref, le genre est une sorte de théâtre permanent.
Butler va beaucoup plus loin que Money. Elle ne se contente pas de dire que le genre est social ; elle affirme que le sexe biologique lui-même est une construction discursive. Selon elle, la manière dont nous nommons et classons les corps est déjà imprégnée de préjugés culturels. C'est une position radicale qui a déplacé le centre de gravité de la théorie du genre de la psychologie vers les "Cultural Studies". Aujourd'hui, quand on parle de théorie du genre dans les médias ou à l'école, on est souvent plus proche de Butler que de Money. Mais sans le travail de sape initial du médecin de Baltimore, Butler n'aurait jamais pu construire son édifice intellectuel.
Les 4 piliers qui soutiennent l'édifice du genre aujourd'hui
Pour y voir plus clair dans ce maquis idéologique, il faut décomposer la structure actuelle de la pensée sur le genre. Ce n'est pas un bloc monolithique, mais un assemblage de plusieurs concepts qui se nourrissent les uns les autres. Voici comment on peut résumer la situation actuelle :
La distinction entre sexe biologique et identité sociale
C'est la base. Le sexe est lié aux chromosomes (XX ou XY), aux hormones et aux organes génitaux. Le genre, lui, est la perception interne de soi. Cette distinction est désormais acceptée par la majorité des grandes institutions de santé, comme l'OMS. Le problème, c'est que la frontière entre les deux est de plus en plus poreuse dans les discours militants.
L'influence prépondérante de la culture sur les comportements
L'idée est que nos préférences (couleurs, métiers, hobbies) ne sont pas inscrites dans nos gènes. Si les garçons aiment le bleu et les camions, ce serait uniquement parce qu'on leur a appris. Les études montrent pourtant que la part de la biologie n'est pas nulle (environ 30 à 40 % selon certaines recherches en neurosciences), mais la théorie du genre tend à minimiser ce facteur au profit de l'environnement social.
La remise en question de la binarité
Si le genre est une construction, alors pourquoi se limiter à deux options ? C'est l'émergence des identités non-binaires, genderfluid ou queer. On ne parle plus d'un interrupteur (on/off) mais d'un curseur sur un spectre. C'est là que ça coince pour une partie de la population qui voit dans cette déconstruction une menace pour les repères fondamentaux de la société.
La performativité et le langage inclusif
Puisque le langage crée la réalité, il faut changer le langage pour changer la société. C'est l'origine de l'écriture inclusive et des nouveaux pronoms. L'idée est de déconstruire les structures de domination nichées au cœur de notre grammaire. C'est une application directe des thèses de Butler, bien loin des préoccupations chirurgicales de Money.
Pourquoi la théorie du genre suscite-t-elle autant de crispations ?
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de gens. Et ce flou génère de la peur. On a l'impression que l'on veut nier la réalité biologique de l'homme et de la femme. Mais la vraie tension se situe ailleurs. Elle réside dans l'application de ces théories à l'éducation des enfants. Quand on commence à expliquer à des petits de 6 ans que leur sexe n'est qu'une option parmi d'autres, cela heurte des convictions profondes, qu'elles soient religieuses ou simplement basées sur le bon sens populaire.
Mais il y a aussi une dimension politique. La théorie du genre est devenue le fer de lance de ce qu'on appelle parfois le progressisme radical. Pour ses partisans, c'est un outil de libération contre le patriarcat. Pour ses détracteurs, c'est une idéologie dangereuse qui déconnecte l'individu de la réalité physique. Et au milieu, les données scientifiques manquent encore pour trancher définitivement sur la part exacte de l'inné et de l'acquis dans l'identité sexuelle. On est dans une zone grise où l'émotion l'emporte souvent sur la raison.
Les erreurs de lecture courantes sur les travaux de Money
Confondre théorie du genre et idéologie du genre
C'est l'erreur la plus fréquente. La "théorie" est un ensemble d'outils d'analyse utilisés en sciences sociales pour comprendre les rapports hommes-femmes. L'"idéologie", c'est quand on utilise ces outils pour imposer une vision politique du monde. Money était un clinicien, pas un militant politique au sens moderne. Il cherchait des solutions pour des patients en souffrance, même si ses méthodes étaient éthiquement discutables.
Croire que Money a agi seul
On l'a vu avec Beauvoir et Butler, Money n'est qu'un maillon d'une chaîne. S'il est le père, il a eu beaucoup de parrains et de marraines. Réduire la théorie du genre à un seul homme, c'est ignorer tout le courant de la déconstruction post-moderne qui a balayé l'Occident dans la seconde moitié du XXe siècle. Foucault, Derrida et bien d'autres ont aussi leur part de responsabilité dans cet héritage.
Penser que l'échec de David Reimer annule tout le concept
C'est un argument souvent utilisé par les conservateurs. Mais pour les partisans du genre, l'échec de Reimer prouve seulement qu'on ne peut pas forcer une identité sur quelqu'un par la chirurgie, ce qui ne remet pas en cause l'idée que l'identité est un ressenti subjectif. C'est un peu le serpent qui se mord la queue. L'échec de l'expérience est interprété de deux manières diamétralement opposées selon le camp où l'on se place.
Questions fréquentes sur les origines du genre
Qui a inventé le mot genre pour désigner l'identité ?
C'est John Money, en 1955. Avant lui, on utilisait exclusivement le mot "sexe". Il a introduit les termes de "gender role" et "gender identity" pour différencier l'aspect biologique de l'aspect psychologique et social.
Est-ce que la théorie du genre est une science ?
C'est un champ d'études interdisciplinaire (les Gender Studies). Si elle s'appuie sur des données de psychologie et de sociologie, elle comporte une forte dimension philosophique et militante. Ce n'est pas une science dure comme la physique ou la biologie, où les résultats sont reproductibles et universels.
Pourquoi parle-t-on souvent de Judith Butler ?
Parce qu'elle a transformé une question médicale en question politique et philosophique. Son livre de 1990 est la bible du mouvement queer. Elle a permis de sortir le concept de genre des hôpitaux pour le faire entrer dans la culture populaire et les politiques publiques.
Quelle est la position de la biologie actuelle ?
La plupart des biologistes reconnaissent que le sexe est binaire (mâle/femelle) chez l'immense majorité des humains (99,98 %). Cependant, ils admettent aussi que le cerveau humain est plastique et que les comportements ne sont pas dictés à 100 % par les hormones. Le débat porte sur le dosage, pas sur l'existence même de ces facteurs.
Ce qu'il faut retenir de cette généalogie complexe
Au bout du compte, la théorie du genre est un héritage empoisonné. D'un côté, elle a permis une meilleure prise en charge des personnes souffrant de dysphorie de genre et a ouvert les yeux sur les inégalités sociales entre les sexes. De l'autre, elle s'appuie sur les travaux d'un homme, John Money, dont la rigueur scientifique a été démentie par les faits et dont l'éthique était pour le moins douteuse. C'est un paradoxe fascinant : une idée qui domine aujourd'hui une grande partie de la pensée occidentale est née d'un mensonge médical et d'un drame humain.
Je reste convaincu que nous n'avons pas encore fini de solder les comptes de cette histoire. On ne peut pas balayer d'un revers de main des millénaires d'évolution biologique au nom d'une construction sociale, tout comme on ne peut pas ignorer que la société façonne nos comportements de manière profonde. Le problème, c'est que le débat est devenu tellement polarisé qu'il est presque impossible d'avoir une discussion nuancée. On est soit un "transphobe" soit un "woke", sans aucune place pour la complexité. Pourtant, entre les délires expérimentaux de Money et la réalité vécue par des millions de gens, il y a un espace pour une compréhension plus fine de ce qui fait de nous des hommes ou des femmes. Mais pour cela, il faudrait accepter de regarder la vérité en face, même quand elle est dérangeante.
Résultat : le nom de John Money restera à jamais lié à cette révolution. Qu'on le voie comme un libérateur ou comme un apprenti sorcier, il a changé la face du monde moderne. Mais n'oublions jamais David Reimer. Son sacrifice involontaire est le rappel brutal que la réalité biologique finit toujours par se rappeler à nous, d'une manière ou d'une autre. La théorie peut être séduisante sur le papier, mais elle se brise parfois contre le mur de la nature humaine. Soit dit en passant, c'est peut-être là la leçon la plus importante de toute cette affaire.
