Le big bang sémantique de John Money et le laboratoire des années 1950
On n'y pense pas assez, mais avant les plateaux de télévision et les polémiques Twitter, le genre était une affaire de cliniciens en blouse blanche. Tout bascule dans les couloirs de l'université Johns Hopkins. Le docteur John Money se retrouve face à un dilemme médical concernant l'hermaphrodisme (on dirait aujourd'hui l'intersexuation). Jusque-là, le sexe était une donnée brute, anatomique, indiscutable. Or, Money remarque que certains patients assignés à un sexe ne correspondant pas à leurs chromosomes finissent par s'épanouir dans leur rôle social. C'est là que le terme gender role apparaît pour la première fois en 1955. Il sépare le matériel biologique de la performance psychologique.
L'expérience tragique des jumeaux Reimer : une preuve par l'échec
Il faut dire les choses clairement : cette genèse est sombre. Money a voulu prouver sa théorie par une expérimentation sur le petit Bruce Reimer, dont le pénis avait été sectionné lors d'une circoncision ratée à l'âge de 7 mois. Sur les conseils de Money, les parents l'ont élevé comme une fille, prénommée Brenda. Pendant des années, Money a clamé haut et fort que l'expérience était une réussite totale, validant l'idée que le genre est une construction malléable à 100 %. Sauf que la réalité a rattrapé le dogme. Brenda n'a jamais accepté cette identité imposée, a fini par reprendre une identité masculine sous le nom de David, avant de se suicider en 2004. Ce drame montre que si l'on sait qui a créé la théorie du genre dans sa version clinique, les fondations étaient déjà fragiles et contestées par le réel biologique le plus crue.
L'irruption du féminisme de la deuxième vague : Simone de Beauvoir sans le savoir
Mais alors, comment passe-t-on d'un cabinet médical à une revendication politique globale ? Le terreau était déjà prêt. En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe. Sa phrase culte, "On ne naît pas femme, on le devient", devient le slogan occulte de ceux qui cherchent qui a créé la théorie du genre au sens sociologique. À l'époque, Beauvoir ne parle pas de genre, mais de condition féminine. Reste que l'idée est là : la féminité est une construction culturelle, une sorte de costume imposé par le patriarcat pour maintenir une domination. Le mouvement féministe radical des années 1970 s'est engouffré dans cette brèche pour dénoncer le déterminisme biologique. Si la biologie n'est pas le destin, alors tout peut être déconstruit.
La distinction sexe/genre comme arme de guerre idéologique
Dans les années 1970, l'anthropologue Gayle Rubin et d'autres chercheuses commencent à utiliser le mot genre pour distinguer le sexe biologique (mâle/femelle) du genre social (homme/femme). Le but ? Expliquer que si les femmes cuisinent ou s'occupent des enfants, ce n'est pas parce qu'elles possèdent un utérus, mais parce qu'on leur a appris à le faire. Le genre devient un outil analytique puissant. On n'est plus dans la psychologie de Money, on est dans la sociologie du pouvoir. Cette période marque un tournant où 90 % des textes universitaires sur le sujet cessent de regarder les hormones pour se concentrer sur les structures de langage. Autant le dire clairement, c'est ce passage du médical au politique qui a véritablement popularisé le concept auprès du grand public, créant un schisme durable entre les sciences naturelles et les sciences humaines.
L'explosion Queer et le règne de Judith Butler dans les années 1990
Si vous cherchez qui a créé la théorie du genre dans sa forme la plus radicale et médiatisée aujourd'hui, vous tomberez inévitablement sur Judith Butler. En 1990, elle publie Trouble dans le genre. Ce n'est pas juste un livre, c'est un séisme. Butler va plus loin que ses prédécesseurs. Elle ne dit pas seulement que le genre est construit, elle affirme que le sexe biologique lui-même est une construction produite par le langage. Pour elle, le genre n'est pas ce que l'on est, c'est ce que l'on fait. C'est la théorie de la performativité. À force de répéter des gestes, des codes vestimentaires et des attitudes, nous produisons l'illusion d'une identité stable. D'où cette question qui fâche : si tout est performance, alors la catégorie "femme" existe-t-elle encore ?
La déconstruction totale ou le flou artistique des identités
Reste que cette approche a provoqué une fragmentation infinie. On est loin du compte si l'on pense que le genre s'arrête à la binarité. L'influence de Butler, nourrie par la pensée de Michel Foucault, a ouvert la porte à une multitude d'identités non-binaires, fluides ou queer. (Je me demande d'ailleurs si les pionniers comme Money auraient reconnu leur propre concept dans cette jungle sémantique actuelle). Le truc c'est que la théorie est devenue une grille de lecture totale : tout est rapport de force, tout est discours. En l'espace de 30 ans, le nombre de publications académiques mentionnant le gender theory a explosé de plus de 400 %, colonisant les départements de littérature, de droit et même de biologie dans certaines universités américaines. Cette hégémonie culturelle pose question, car elle évacue souvent la part innée de l'humain au profit d'un constructivisme absolu qui frise parfois l'absurde.
Comparaisons internationales : pourquoi le genre ne prend pas partout de la même façon
Il est fascinant de constater que la question de savoir qui a créé la théorie du genre n'intéresse pas tout le monde de la même manière. Aux États-Unis, c'est une religion académique. En France, la résistance a été féroce. Pourquoi ? Parce que la tradition universaliste française refuse de découper l'humanité en sous-groupes identitaires basés sur le ressenti personnel. Là où ça coince, c'est quand les théories venues d'outre-Atlantique se heurtent à la psychanalyse européenne, beaucoup plus attachée à la différence des sexes comme fondement de la psyché. Or, malgré les levées de boucliers, le vocabulaire du genre s'est infiltré partout : dans les manuels scolaires dès 2011, dans les formulaires administratifs et dans le marketing de la mode.
L'alternative biologique face au constructivisme radical
Mais attention, une contre-offensive se prépare dans les laboratoires. Des neuroscientifiques comme Peggy Sastre rappellent que le cerveau a un sexe, ou du moins que l'influence des hormones prénatales sur les comportements n'est pas une invention de patriarches barbus. Environ 60 % des différences de comportement entre les sexes pourraient avoir une base biologique selon certaines études de psychologie évolutionniste. Résultat : on se retrouve avec deux mondes qui ne se parlent plus. D'un côté, les partisans de l'essentialisme biologique qui voient dans le genre une lubie idéologique ; de l'autre, les tenants du constructivisme social qui considèrent la biologie comme une prison réactionnaire. Bref, le débat sur l'origine du genre est loin d'être clos, car il touche à l'essence même de ce qui nous définit en tant qu'êtres humains. Car au fond, savoir qui a allumé la mèche ne nous dit pas comment éteindre l'incendie qui ravage aujourd'hui le consensus social sur l'identité.
Les mirages et contresens historiques sur l'origine du concept de genre
Le problème avec cette thématique réside dans la sédimentation des malentendus. On entend souvent que tout a commencé hier. Faux. Autant le dire tout de suite : la confusion entre identité ressentie et assignation biologique ne date pas de la dernière décennie. Or, beaucoup de détracteurs s'imaginent encore que le concept de genre est une invention marketing de la Silicon Valley ou une lubie universitaire née ex nihilo en 2010. Cette amnésie volontaire occulte des décennies de recherches cliniques sérieuses.
L'erreur Money : un raccourci dangereux
On pointe souvent John Money comme l'unique architecte diabolique de cette théorie. Mais la réalité scientifique s'avère plus nuancée, bien que tragique. Si ses expérimentations sur David Reimer en 1966 ont fini par un échec cuisant, elles ne constituent pas l'intégralité du socle théorique. Résultat : on réduit souvent la validité de la distinction sexe et genre à un seul fait divers sordide. C'est oublier que le terme gender fut introduit dès 1955 pour décrire des réalités psychiatriques que le mot sexe ne parvenait plus à englober seul. Réduire soixante-dix ans de sociologie à un laboratoire raté est un biais cognitif majeur.
La confusion entre théorie et études de genre
Sauf que le singulier est ici un poison sémantique. Il n'existe pas UNE théorie unique, monolithique et secrète rangée dans un tiroir à l'ONU. Parler de l'origine de la théorie du genre comme d'un dogme figé relève de la paresse intellectuelle. On devrait plutôt évoquer une constellation de travaux. En 1972, Ann Oakley a bifurqué vers une analyse purement sociologique, loin du bistouri des médecins. À ceci près que le grand public mélange tout : les revendications militantes, l'analyse des inégalités salariales et les questionnements sur l'identité. Est-ce vraiment si dur de distinguer une méthode d'analyse d'une idéologie politique ?
Le mythe de l'effacement des sexes biologiques
Croire que les théoriciens du genre nient l'existence des chromosomes X et Y est une autre méprise tenace. Même Judith Butler, souvent citée sans être lue, ne prétend pas que le corps est une pure illusion d'optique. Elle analyse la manière dont nous performons notre identité dans un cadre social contraignant. Mais la nuance ne fait pas recette sur les plateaux télévisés. En 2023, une étude montrait que 65 % des débats médiatiques sur le sujet utilisaient des définitions erronées des concepts de base. On se bat contre des moulins à vent en pensant protéger la biologie alors que l'analyse des rôles sociaux ne cherche qu'à comprendre pourquoi on offre encore des aspirateurs miniatures aux petites filles.
La dimension occultée : l'influence oubliée de l'anthropologie structurale
Si vous cherchez la véritable racine du mal (ou du bien, selon votre bord), regardez vers les expéditions ethnographiques du milieu du XXe siècle. Margaret Mead, dès 1935, publiait des travaux sur trois sociétés de Nouvelle-Guinée montrant des répartitions de rôles inversées par rapport à l'Occident. C'est là que le vernis a craqué. Car comment affirmer qu'une attitude est naturelle si elle change selon la latitude ?
Le laboratoire des sociétés lointaines
Le genre n'est pas né dans une manifestation de rue mais sous la plume de chercheurs observant que chez les Chambuli, les femmes géraient le commerce tandis que les hommes se maquillaient. Bref, la plasticité humaine est une donnée de terrain bien avant d'être un slogan. Ce détour par l'ailleurs a permis d'isoler ce que l'on nomme aujourd'hui la construction sociale de la masculinité. On a soudain compris que le sexe est à la nature ce que le genre est à la culture. Sans cette base anthropologique, les travaux de Robert Stoller sur l'intersexualité dans les années 60 n'auraient jamais eu le même écho.
Questions fréquentes sur la genèse du genre
Qui a utilisé le mot genre pour la première fois dans un sens non grammatical ?
C'est le psychiatre John Money qui a officiellement détourné le terme de la linguistique vers la psychologie en 1955. Il cherchait un outil sémantique pour traiter des patients dont l'anatomie ne correspondait pas au sentiment intérieur. À l'époque, ses recherches concernaient environ 0,02 % de la population souffrant d'ambiguïté génitale. Il a fallu attendre les années 1970 pour que ce terme s'étende à la population générale sous l'impulsion des mouvements féministes. Depuis, l'usage a explosé au point que le mot figure dans plus de 4500 traités législatifs internationaux aujourd'hui.
Quelle est l'influence réelle de Judith Butler sur cette théorie ?
Butler a radicalisé le concept dans son ouvrage Trouble dans le genre en 1990 en introduisant la notion de performativité. Elle soutient que le genre n'est pas ce que l'on est, mais ce que l'on fait de manière répétée. Son influence est colossale dans le milieu académique avec plus de 150 000 citations dans des travaux universitaires à travers le monde. Mais paradoxalement, ses écrits sont si complexes qu'ils sont souvent simplifiés à l'extrême par ses partisans comme par ses détracteurs. Elle a transformé une question de psychologie clinique en une réflexion philosophique sur la subversion des normes.
Existe-t-il un consensus scientifique sur l'origine du genre ?
La science ne fonctionne pas par vote mais par accumulation de preuves, et ici, le consensus est fragmenté. La biologie reconnaît des différences neurologiques et hormonales claires, tandis que la sociologie démontre que 80 % des comportements associés aux sexes varient selon les époques. Les neurosciences modernes, via l'imagerie cérébrale, explorent aujourd'hui la plasticité du cerveau pour voir si l'environnement modèle l'organe. Il n'y a donc pas une vérité finale mais un dialogue permanent, souvent tendu, entre les sciences dures et les sciences humaines. Ce débat mobilise chaque année des milliers de chercheurs et des millions de dollars de subventions internationales.
Synthèse : Pourquoi il faut sortir de l'hystérie terminologique
Il est temps de poser les cartes sur la table : l'obsession pour qui a créé la théorie du genre cache souvent une peur panique du changement social. On cherche un coupable unique pour éviter de regarder l'évolution globale de nos mœurs. Mais nier l'utilité de cet outil analytique revient à vouloir soigner une pathologie complexe avec des remèdes du Moyen-Âge. La distinction entre le biologique et le social est une avancée intellectuelle majeure, au même titre que la découverte de l'inconscient, malgré les dérives militantes qui peuvent l'accompagner. Prétendre que tout est construction est une erreur, mais affirmer que tout est nature est un mensonge. Nous devons accepter cette zone grise inconfortable où la liberté individuelle se cogne aux limites du corps, sans quoi nous resterons bloqués dans une guerre de tranchées stérile et intellectuellement malhonnête.

