Au commencement était le verbe : comment John Money a bousculé la grammaire du sexe
Remontons un peu le temps. Avant le milieu du XXe siècle, le mot "genre" appartenait presque exclusivement au dictionnaire des linguistes. On parlait de noms masculins ou féminins, de déclinaisons, de grammaire poussiéreuse. Point barre. Et puis, arrive John Money à l'université Johns Hopkins. Le gars travaille sur des cas cliniques d'hermaphrodisme (terme utilisé à l'époque) et il se rend compte que l'anatomie ne dicte pas toujours la psychologie. Le truc c'est que la biologie, avec ses 46 chromosomes et ses hormones, ne suffisait plus à expliquer pourquoi certains patients se sentaient "garçons" malgré des organes génitaux ambigus. Money lâche alors une bombe sémantique : le "gender role".
L'expérience clinique de 1955, l'année où tout bascule
On n'y pense pas assez, mais cette invention n'était pas née d'un désir de déconstruire la société, mais d'un besoin médical de catégorisation. Money voulait un outil pour décrire le comportement d'un individu dans la vie civile. Il a observé que dans environ 95% des cas, l'éducation l'emportait sur la génétique (une théorie qui sera plus tard violemment contestée, notamment avec l'affaire tragique de David Reimer). Mais le mal, ou le bien, était fait. Le mot était sorti du dictionnaire de français pour entrer dans le bloc opératoire et le cabinet du psy. C'est là où ça coince pour beaucoup aujourd'hui : l'origine est profondément ancrée dans une approche médicale qui cherchait, paradoxalement, à normaliser les individus plutôt qu'à les libérer de toutes contraintes.
La mutation féministe des années 70 ou la fin de la fatalité biologique
Si Money a inventé le mot, ce sont les théoriciennes comme Ann Oakley ou Gayle Rubin qui lui ont donné ses lettres de noblesse intellectuelles. On est loin du compte si on imagine que le concept est resté coincé dans les hôpitaux de Baltimore. En 1972, dans son ouvrage "Sex, Gender and Society", Ann Oakley enfonce le clou. Elle propose une césure nette : le sexe est biologique, le genre est culturel. C'est une distinction qui change la donne radicalement. Pourquoi ? Parce qu'elle permet de dire que si les femmes font le ménage, ce n'est pas parce qu'elles ont deux chromosomes X, mais parce que la société les a programmées ainsi. C'est le fameux "On ne naît pas femme, on le devient" de Simone de Beauvoir (1949), qui n'utilisait pas encore le mot "genre" mais en décrivait déjà tout le mécanisme interne.
De la sexologie à la sociologie : un glissement sémantique majeur
Honnêtement, c'est flou pour le grand public, mais cette transition est le moment où le concept devient une arme de guerre idéologique. On passe d'un constat médical individuel à une analyse de groupe. Les chercheurs commencent à compter. On réalise que dans les années 1970, moins de 10% des postes de direction dans les grandes entreprises occidentales sont occupés par des femmes. Le genre devient alors l'outil parfait pour expliquer ces disparités sans accuser la nature. Mais attention, je pense qu'on fait souvent l'erreur de croire que ces féministes voulaient supprimer les sexes. Pas du tout. Elles voulaient simplement qu'on arrête de s'en servir comme excuse pour justifier des salaires de misère ou l'absence de droit de vote, qui rappelons-le, n'a été acquis en France qu'en 1944.
Pourquoi la France a-t-elle boudé le concept pendant trente ans ?
Alors là, c'est l'exception culturelle française dans toute sa splendeur. Tandis que les "Gender Studies" fleurissaient sur les campus de l'Ivy League aux USA dès la fin des années 70, l'Hexagone regardait ça avec un mépris non dissimulé. Pourquoi ? Car pour les intellectuels français, le terme "genre" sentait trop l'influence anglo-saxonne. On préférait parler de "rapports sociaux de sexe". C'est plus lourd, certes, mais ça faisait plus "lutte des classes". Ce n'est qu'au tournant des années 1990 et 2000 que le mot commence à infuser réellement dans les universités françaises, porté par des figures comme Christine Delphy ou Joan W. Scott.
La résistance académique et le poids des traditions
Reste que cette résistance n'était pas qu'une affaire de vocabulaire. C'était une peur viscérale de voir l'universalisme républicain se fragmenter en identités particulières. À ceci près que la réalité du terrain était têtue. Les statistiques montraient des écarts de salaires de 20% à 25% à compétences égales dans les années 80. Difficile de continuer à nier que quelque chose, au-delà de la biologie, coinçait dans les rouages sociaux. Bref, la France a fini par importer le concept, mais en lui ajoutant sa propre sauce critique, souvent plus axée sur le matérialisme que sur la performance purement identitaire.
Le duel des définitions : quand la biologie et la culture se regardent en chiens de faïence
Autant le dire clairement, il y a deux manières de voir l'invention du genre. Soit vous y voyez une libération, un moyen de s'extraire d'un destin tracé par ses organes génitaux. Soit vous y voyez une construction artificielle qui nie une réalité physique pourtant vieille de plusieurs millions d'années. Résultat : deux camps irréconciliables. D'un côté, les partisans du "tout social" qui estiment que tout est construction. De l'autre, les tenants de l'essentialisme pour qui un homme reste un homme, point final. Mais la science moderne, elle, est bien plus nuancée. On sait aujourd'hui que le cerveau n'est pas "rose" ou "bleu" de naissance de manière binaire, mais qu'il existe une plasticité neuronale phénoménale. (D'ailleurs, saviez-vous que le cerveau humain ne finit sa maturation qu'aux alentours de 25 ans ?)
Le genre comme performance : la révolution Judith Butler
En 1990, Judith Butler publie "Trouble dans le genre". Là, on change de dimension. Elle ne se contente plus de dire que le genre est social, elle affirme qu'il est une "performance". En gros, on "fait" son genre chaque matin en s'habillant, en parlant, en marchant. C'est une idée qui a retourné le cerveau de toute une génération de doctorants. Est-ce que c'est vrai ? Ça divise les spécialistes. Certains pensent que c'est une vision trop radicale qui oublie la lourdeur du corps. Car oui, avoir des règles ou accoucher n'est pas exactement une "performance" théâtrale qu'on peut choisir de ne pas jouer d'un claquement de doigts. Mais cette approche a eu le mérite d'ouvrir la voie aux identités non-binaires et queers qui occupent aujourd'hui le devant de la scène médiatique, représentant environ 2% à 3% de la génération Z selon certains sondages récents.
L'illusion du consensus : les fables qui entourent la naissance de la sociologie du genre
Le problème avec les origines d'un concept aussi brûlant, c'est que la mémoire collective simplifie à l'outrance. On imagine souvent une ligne droite, un éclair de génie solitaire. Or, la réalité ressemble davantage à un champ de mines sémantique. Les erreurs de lecture pullulent, autant le dire franchement.
La confusion systématique entre Simone de Beauvoir et la terminologie clinique
On entend partout que l'invention du concept de genre revient à l'autrice du Deuxième Sexe. C'est une erreur de perspective majeure. Certes, Beauvoir pose en 1949 le socle philosophique avec sa célèbre formule sur le devenir femme, mais elle n'utilise jamais le mot genre dans son acception sociologique moderne. Elle parle de condition, de situation, d'altérité. Le terme technique, lui, émerge dans les laboratoires de psychologie américains des années 1950, bien loin des cafés de Saint-Germain-des-Prés. Cette nuance est de taille : confondre l'élan philosophique et l'outil taxonomique revient à confondre la découverte du feu et l'invention du moteur à combustion. Mais peut-on vraiment en vouloir au grand public de préférer la narration existentielle à la rigueur clinique de John Money ?
L'idée reçue d'une invention purement féministe
Une autre méprise consiste à croire que les études de genre ont été créées ex nihilo par des militantes radicales. Sauf que les premiers à avoir eu besoin de distinguer le sexe biologique de l'identité ressentie étaient des médecins traitant l'hermaphrodisme (terme de l'époque). En 1955, quand les premières données cliniques isolent le gender role, l'objectif est thérapeutique, presque normalisateur. Le féminisme de la deuxième vague s'est approprié cet outil médical pour le retourner contre le patriarcat dans les années 1970. Résultat : un concept né dans l'asepsie des hôpitaux est devenu le fer de lance d'une révolution culturelle mondiale. C'est un détournement historique fascinant, à ceci près que l'on oublie souvent la source initiale, très ancrée dans la biologie et la psychiatrie.
Le genre ne serait qu'une construction imaginaire
Beaucoup de détracteurs s'imaginent que si le genre est construit, il n'existe pas. Quelle erreur ! L'argent est une construction sociale, essayez donc de vivre sans. Les statistiques de l'INSEE rappellent d'ailleurs que les écarts de salaire stagnent à environ 14,9 pourcent à temps de travail égal, prouvant que cette construction a des effets matériels brutaux. Dire que le genre est inventé ne signifie pas qu'il est facultatif ou vaporeux. Au contraire, c'est une structure qui organise la répartition du pouvoir, des richesses et du temps domestique avec une efficacité redoutable.
Ce que les archives cachent : la dimension coloniale de la bicatégorisation
On oublie un aspect sombre de cette affaire. Pourquoi avons-nous eu besoin de figer ces définitions au XXe siècle ? Reste que la vision binaire du genre, telle que théorisée par l'Occident, a souvent servi d'outil de domination. Avant l'imposition des normes européennes, de nombreuses cultures possédaient trois, quatre ou cinq catégories de sexe-genre.
L'effacement des savoirs non-occidentaux
L'histoire officielle nous raconte que qui a inventé le concept de genre est forcément un homme blanc ou une femme occidentale. Pourtant, les Berdaches en Amérique du Nord ou les Hijras en Inde vivaient cette fluidité bien avant que l'université Johns Hopkins ne publie ses premières thèses. En 1990, des chercheurs comme Oyèrónké Oyěwùmí ont démontré que dans la culture Yoruba, la hiérarchie n'était pas basée sur le genre avant la colonisation. L'invention du genre, dans sa forme rigide actuelle, est aussi une exportation culturelle qui a écrasé des systèmes sociaux bien plus complexes. Est-ce là une forme d'impérialisme sémantique ? Probablement. On a inventé un mot pour nommer quelque chose que d'autres pratiquaient déjà sans avoir besoin de le théoriser sous un microscope.
Les questions que tout le monde se pose sur l'origine du genre
Est-ce que le genre existait avant le mot ?
Le concept de genre en tant que structure sociale a toujours existé, mais il n'était pas nommé comme tel. Historiquement, on parlait de nature ou de destin biologique pour justifier les hiérarchies. Les recherches en anthropologie montrent que 85 pourcent des sociétés connues pratiquent une division sexuelle des tâches, mais la distinction théorique entre le corps et la fonction sociale est récente. Ce n'est qu'avec l'essor des sciences sociales que nous avons pu extraire cette mécanique de l'évidence naturelle pour en faire un objet d'étude. (Et il était grand temps de cesser de blâmer les hormones pour chaque comportement humain).
Qui a popularisé le terme dans les universités françaises ?
La France a longtemps résisté à l'importation de cette terminologie, la jugeant trop américaine ou trop subversive. Il a fallu attendre la fin des années 1980 et surtout les années 1990 pour que des chercheuses comme Christine Delphy ou Joan Scott imposent le terme dans le paysage académique. En 2024, on compte plus de 50 laboratoires de recherche dédiés à ces questions en France, signe d'une institutionnalisation réussie. Cependant, le débat reste électrique, car le mot genre continue de heurter une certaine vision de l'universalisme républicain à la française.
Le genre est-il synonyme de transidentité dans l'invention initiale ?
Absolument pas, car l'invention du genre visait au départ à stabiliser l'identité des personnes intersexes. Dans les protocoles de 1955, l'idée était de s'assurer que l'enfant soit élevé en cohérence avec un sexe assigné, même si sa biologie était ambiguë. Le lien direct avec la transidentité s'est renforcé plus tard, quand les individus ont utilisé la malléabilité du concept pour revendiquer une autodétermination. Aujourd'hui, environ 0,5 pourcent de la population mondiale se déclare transgenre ou non-binaire, utilisant un outil théorique qui, ironiquement, avait été conçu pour les faire rentrer dans des cases préétablies.
Pourquoi il faut arrêter de chercher un inventeur unique
La quête du nom propre est une impasse intellectuelle. On veut un coupable ou un héros. Mais le genre n'est pas une application mobile que l'on télécharge, c'est une mutation de notre regard sur nous-mêmes. Prétendre qu'une seule personne possède la paternité de cette idée est une paresse de l'esprit. Le genre est une découverte collective, un bricolage permanent entre la biologie, le droit et la révolte. Je prends ici une position claire : le genre n'est pas une théorie, c'est un fait politique. On peut contester les méthodes de John Money ou les envolées de Judith Butler, mais on ne peut plus ignorer que la masculinité et la féminité sont des performances régies par des codes historiques. Bref, l'invention du genre nous a enfin permis de sortir de la caverne biologique pour regarder le soleil de la construction sociale en face, quitte à ce que cela nous brûle les yeux.
