Le contexte victorien et le mutisme du matérialisme historique face aux mœurs
On n'y pense pas assez, mais Marx vivait dans une Europe où le mot "homosexuel" n'existait même pas avant 1869, date de son invention par Karl-Maria Kertbeny. Avant cela, on parlait de "sodomie" ou de "péchés contre nature", des termes juridiques et religieux qui saturaient l'espace mental de l'époque. Marx, lui, se focalisait sur la structure économique, la valeur-travail et la lutte des classes. Le reste ? De la superstructure. À ses yeux, les questions de mœurs étaient secondaires, voire parasitaires, par rapport à l'imminence de la révolution prolétarienne. Or, ce désintérêt n'était pas neutre. En ignorant la sphère de l'intime, il laissait le champ libre aux préjugés les plus crasses de son temps.
Une morale de classe paradoxalement bourgeoise
C'est là où ça coince pour les admirateurs contemporains du penseur de Trèves. Marx menait une vie de famille d'une respectabilité exemplaire, du moins en apparence, malgré une pauvreté chronique durant son exil londonien. Sa vision de la cellule familiale était celle d'un socle nécessaire à la reproduction de la force de travail, même s'il critiquait son exploitation par le capital. Reste que cette vision laissait peu de place à la marginalité sexuelle. Pour Marx, le prolétariat devait être une force virile, saine et organisée. Tout ce qui s'apparentait à une "déviation" était perçu, non pas comme une liberté individuelle, mais comme une décadence typique de l'aristocratie ou de la bourgeoisie oisive. On est loin du compte par rapport aux mouvements de libération LGBT+ qui tenteront, des décennies plus tard, de marier Marx et Freud.
La correspondance privée avec Engels : là où le vernis craque
Si l'œuvre publique est muette, les lettres privées entre Marx et Friedrich Engels sont, elles, beaucoup plus loquaces et, disons-le franchement, assez déplaisantes. Le truc c'est que les deux amis ne mâchaient pas leurs mots lorsqu'ils évoquaient les pionniers du mouvement de libération sexuelle de l'époque, comme Jean-Baptiste von Schweitzer ou Karl Heinrich Ulrichs. En 1869, Engels écrit à Marx une lettre devenue tristement célèbre où il tourne en dérision les "Urninge" (les uranistes), craignant que ces derniers ne finissent par réclamer des droits au sein des organisations ouvrières. Marx, loin de le recadrer, abonde souvent dans ce sens par un silence approbateur ou des remarques acerbes. Mais peut-on juger deux hommes nés au début des années 1820 avec les lunettes éthiques de 2026 ? La question est posée, car elle divise encore les spécialistes du marxisme aujourd'hui.
L'affaire Schweitzer ou la peur de la corruption des mœurs
Jean-Baptiste von Schweitzer était un leader syndicaliste de l'Association générale des travailleurs allemands (ADAV). En 1862, il est arrêté pour une affaire de mœurs dans un parc. Pour Marx et Engels, ce n'est pas une question de liberté privée. Résultat : ils utilisent cette arrestation pour discréditer politiquement Schweitzer, le soupçonnant d'être manipulé par la police prussienne à cause de son "vice". L'homosexualité est alors perçue comme une faille de caractère, un point de vulnérabilité que l'État réactionnaire pourrait exploiter contre le mouvement socialiste. Ce n'est pas de la haine pure au sens moderne, c'est une paranoïa politique mêlée à un dégoût viscéral pour ce qu'ils considèrent comme une pratique "contre-nature".
Le concept d'aliénation peut-il sauver Marx de lui-même ?
À ceci près que la propre théorie de Marx offre des outils pour critiquer sa propre homophobie. Dans les Manuscrits de 1844, il développe l'idée que l'homme est aliéné par le capitalisme, qui transforme ses fonctions humaines les plus naturelles en marchandises ou en contraintes. Si l'on suit cette logique, la répression de la sexualité fait partie intégrante de l'oppression subie par l'individu sous le règne de la marchandise. Pourtant, Marx n'a jamais franchi le pas de cette analyse appliquée aux minorités sexuelles. D'où ce décalage flagrant entre la puissance de son outil d'analyse et l'étroitesse de ses propres vues personnelles. Il voyait la forêt de l'exploitation économique, mais restait aveugle aux ronces de l'oppression patriarcale et hétéronormée qui griffaient pourtant les travailleurs.
Une analyse technique de la reproduction sociale
Dans le livre I du Capital, Marx analyse la production de la plus-value avec une précision chirurgicale. Pour que le capitaliste puisse accumuler, il faut que l'ouvrier se reproduise. Cette reproduction passe par le mariage et la famille nucléaire. Tout ce qui sortait de ce cadre productif était perçu comme une perte d'énergie révolutionnaire. Bref, l'homosexualité n'avait pas de place dans son équation mathématique de l'exploitation. Autant le dire clairement : pour le Marx de 1867, l'homosexualité était une non-question, un résidu de l'histoire qui disparaîtrait sans doute avec l'avènement d'une société nouvelle, ou qui, au pire, n'était qu'une distraction bourgeoise face à la baisse tendancielle du taux de profit.
Marx face à Ulrichs : le rendez-vous manqué avec le premier militant
Karl Heinrich Ulrichs, considéré comme le premier activiste gay de l'histoire, a envoyé ses brochures à Marx et Engels. Quelle a été la réaction ? Un haussement d'épaules dédaigneux. Engels, dans sa correspondance, se moque ouvertement des théories d'Ulrichs qui affirmait que les homosexuels constituaient un "troisième sexe". Là où ça change la donne, c'est que Marx aurait pu y voir une forme d'oppression structurelle à intégrer dans sa lutte globale. Il ne l'a pas fait. Au contraire, il a préféré voir en Ulrichs un original dangereux pour la crédibilité du mouvement ouvrier. Cette méfiance systématique montre que le marxisme originel était teinté d'un hygiénisme social qui visait à "nettoyer" le prolétariat de ses éléments marginaux.
Comparaison avec le socialisme utopique de Fourier
Il est fascinant de comparer Marx à Charles Fourier, ce socialiste utopique qu'il critiquait tant. Fourier, lui, imaginait dès les années 1800 une société de "l'attraction passionnée" où toutes les formes de sexualité, y compris ce qu'on appellerait aujourd'hui l'homosexualité, auraient leur place légitime. Marx trouvait cela fantaisiste. Pour lui, Fourier était un rêveur incapable de comprendre les rapports de force matériels. Pourtant, sur le plan de la libération humaine, l'utopiste était bien plus en avance que le matérialiste. Cette rigidité marxiste a pesé lourd sur l'histoire des pays socialistes au 20ème siècle, où l'homosexualité a souvent été réprimée au nom de la lutte contre la "décadence bourgeoise", une rhétorique dont les germes étaient déjà présents dans les silences de 1848.
Les impasses de l'anachronisme : ce que Marx n'a jamais dit sur les minorités sexuelles
Le problème avec les lectures contemporaines réside dans cette manie de vouloir transformer un théoricien du XIXe siècle en icône progressiste ou, à l'inverse, en réactionnaire patenté selon nos critères actuels. On entend souvent que Marx aurait théorisé l'homosexualité comme une déviance bourgeoise. Sauf que c'est faux. Marx n'a produit aucun traité, aucune ligne théorique majeure dans Le Capital ou l'Idéologie Allemande sur la question de l'orientation sexuelle. Les rares mentions existantes se cachent dans une correspondance privée, souvent acide, avec Engels.
L'erreur du lien automatique entre capitalisme et vice
On imagine parfois que pour Marx, la sexualité non reproductive était le signe d'une décadence de la classe dominante. Certes, le puritanisme de l'époque imprégnait les esprits. Mais Marx se focalisait sur les rapports de production. Pour lui, la famille était une unité économique. L'homosexualité masculine ou féminine n'entrait tout simplement pas dans son logiciel d'analyse des plus-values. Croire qu'il voyait là un sabotage de la force de travail est une extrapolation moderne sans fondement textuel. Reste que cette absence de condamnation formelle ne vaut pas pour autant approbation militante. À l'époque, en 1869, la notion même d'identité homosexuelle émergeait à peine sous la plume de Kertbeny.
Le fantasme d'un Marx précurseur de la libération sexuelle
À l'autre extrême, certains courants du freudo-marxisme ont tenté de brosser le portrait d'un Karl libérateur des corps. Quelle ironie. Marx était un bourgeois rhénan dans ses mœurs privées, attaché à une certaine respectabilité. Il n'a jamais envisagé que la révolution prolétarienne doive passer par une déconstruction des genres ou des désirs. Autant le dire : le philosophe de Trèves aurait probablement été déconcerté par les revendications LGBTQIA+ actuelles. Son horizon était la fin de l'aliénation par le travail, pas l'émancipation par l'identité sexuelle. Or, cette distinction est souvent gommée par ceux qui cherchent à tout prix une filiation intellectuelle directe là où il n'y a qu'un silence historique pesant.
La piste occultée : l'influence de l'anthropologie d'Engels et ses conséquences
Si l'on veut vraiment comprendre le rapport du marxisme originel à l'intime, il faut se pencher sur l'influence de Lewis Henry Morgan sur le duo de Manchester. Marx a annoté frénétiquement les travaux sur les sociétés anciennes. Mais c'est Engels qui, dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, a cristallisé une vision où la monogamie hétérosexuelle devient le corollaire de la propriété. À ceci près que cette critique visait l'oppression des femmes, et non la libération des amours interdits. Marx suivait ces travaux de près. Résultat : le marxisme a légué une méthode d'analyse de la famille comme superstructure, mais a laissé une page blanche sur la diversité des désirs. (On notera que cette lacune a permis aux régimes staliniens ultérieurs de justifier une répression féroce au nom d'une prétendue morale prolétarienne).
Le conseil d'expert ici est simple : ne cherchez pas chez Marx une validation, cherchez-y un outil. Sa force n'est pas dans son opinion sur le comportement de tel ou tel individu, mais dans sa capacité à décortiquer comment les normes sociales sont produites par des conditions matérielles. Est-ce que la criminalisation de l'homosexualité servait les intérêts de la bourgeoisie industrielle de 1850 ? Probablement, pour stabiliser la reproduction de la main-d'œuvre. Mais Marx lui-même n'a pas franchi le pas de cette démonstration. Et vous ? Pouvez-vous utiliser le matérialisme historique pour penser les luttes actuelles sans trahir l'esprit de l'auteur ? C'est là que réside le véritable défi intellectuel, loin des citations sorties de leur contexte pour servir de munitions dans des guerres culturelles stériles.
Questions fréquentes sur le marxisme et les mœurs
Marx a-t-il soutenu les premiers militants homosexuels comme Ulrichs ?
Absolument pas, et c'est même le point de friction le plus documenté de sa biographie intellectuelle. En 1869, Engels envoie à Marx un livre de Karl Heinrich Ulrichs, pionnier de la défense des Urnings, et sa réaction est d'une violence verbale qui ferait frémir aujourd'hui. Les deux hommes échangent des plaisanteries douteuses, comparant ces revendications à des comportements contre-nature. Il faut savoir qu'en Europe, à cette période, plus de 85% des penseurs socialistes partageaient ces préjugés victoriens. Marx n'a jamais répondu publiquement aux appels d'Ulrichs, préférant ignorer un sujet qu'il jugeait périphérique, voire distrayant, par rapport à la lutte des classes qui mobilisait 100% de son énergie vitale.
Le marxisme est-il intrinsèquement homophobe à cause de ses racines ?
Il serait dangereux de confondre l'homme et la méthode de réflexion qu'il a engendrée. Si les écrits privés de Marx reflètent les tares de son siècle, le matérialisme dialectique offre des leviers puissants pour déconstruire l'homophobie comme outil de division des masses. Car le capitalisme utilise souvent les clivages moraux pour briser la solidarité ouvrière. Aujourd'hui, de nombreux chercheurs utilisent les concepts de Marx pour analyser comment le marché récupère les identités sexuelles à travers le pinkwashing. La théorie survit donc à l'étroitesse d'esprit de son créateur, prouvant que l'outil est souvent plus intelligent que l'artisan qui l'a forgé.
Existe-t-il des chiffres sur la répression des homosexuels sous les régimes se réclamant de Marx ?
Les données historiques montrent un tableau tragique et paradoxal qui mérite une analyse fine. En 1917, la Révolution russe a initialement décriminalisé l'homosexualité, faisant de l'URSS un pays en avance sur son temps pendant près de 15 ans. Cependant, sous Staline, l'article 121 du code pénal a été introduit en 1934, conduisant à l'arrestation de plus de 1000 hommes par an pour le seul motif de sodomie. Dans les années 1960, Cuba a également enfermé des milliers de personnes dans les UMAP, des camps de travail forcé, avant de faire son autocritique des décennies plus tard. Ces chiffres prouvent que l'application politique du marxisme a souvent trahi l'idéal d'émancipation humaine totale pour sombrer dans un conservatisme social paranoïaque.
Le verdict : une rupture nécessaire avec l'idole
Marx n'était pas l'allié des homosexuels, il était leur contemporain indifférent ou moqueur. Prétendre le contraire relève d'une gymnastique intellectuelle malhonnête qui dessert la vérité historique. Mais refuser d'utiliser ses concepts pour cette raison serait une erreur stratégique monumentale. Le marxisme doit être dépassé par ses propres outils pour inclure les réalités que Marx lui-même était incapable de voir depuis son bureau du British Museum. On ne libère pas une classe sociale en ignorant la chair et le désir. J'affirme que le salut des luttes actuelles ne se trouve pas dans le respect religieux des textes sacrés de 1848, mais dans leur subversion radicale. Il est temps de cesser de demander la permission à un fantôme pour penser la révolution des corps.

