Au-delà du mythe : comprendre la fusion entre Karl Marx et Friedrich Engels
Le truc c'est que l'on plaque souvent nos catégories contemporaines sur un XIXe siècle qui fonctionnait différemment. Entre 1844, année de leur rencontre décisive au Café de la Régence à Paris, et la mort de Marx en 1883, les deux hommes ont entretenu une correspondance monumentale. On parle de milliers de lettres. Dans ce flot de papier, l'affection est palpable, presque physique par moments. Mais attention à ne pas faire de contresens historique majeur. À cette époque, l'amitié virile, l'Amitié avec un grand A, autorisait un lyrisme et une proximité émotionnelle que notre époque, plus pudique ou plus prompte à l'étiquetage sexuel, interprète immédiatement comme de l'homosexualité. Reste que leur dynamique était loin d'être équilibrée, Engels acceptant de s'effacer, de travailler dans l'usine familiale à Manchester pour financer le train de vie et les recherches de son "Maure", le surnom affectueux qu'il donnait à Karl.
Une rencontre à 180 degrés sous le signe de l'absinthe et de la théorie
Quand ils se voient à Paris pendant dix jours mémorables en septembre 1844, le déclic est instantané. Marx a 26 ans, Engels en a 24. Ils passent leurs nuits à discuter, à boire, à confronter leurs manuscrits. C'est là que tout bascule. Imaginez deux cerveaux qui s'emboîtent comme les rouages d'une montre de précision. D'où vient cette rumeur de liaison ? Sans doute du fait qu'Engels a sacrifié sa propre carrière de théoricien de premier plan pour devenir le second violon de Marx. On n'y pense pas assez, mais Friedrich était un brillant esprit, auteur de "La Situation de la classe laborieuse en Angleterre" avant même de s'associer à Marx. Ce sacrifice de soi, cette dévotion qui dure 39 ans, ressemble à s'y méprendre à un engagement amoureux.
L'argent, le nerf d'une guerre intime et politique
Pendant vingt ans, Engels a envoyé des mandats, des billets de 5 et 10 livres, allant jusqu'à verser une rente annuelle de 350 livres à la famille Marx pour qu'ils ne crèvent pas de faim à Londres. C'est colossal. Sauf que cet argent ne servait pas qu'à payer le boucher. Il achetait la liberté de Marx. Peut-on financer la vie d'un homme pendant quatre décennies sans une forme d'amour dévorant ? Là où ça coince pour la thèse de l'homosexualité, c'est que les deux compères partageaient aussi un goût très hétérosexuel pour les femmes, avec des complications biographiques assez gratinées (on pense à l'enfant illégitime de Marx, Freddy Demuth, qu'Engels a officiellement reconnu pour sauver l'honneur de son ami). Quel geste de dévotion ultime, n'est-ce pas ?
La piste d'une homosexualité refoulée dans le contexte victorien
Certains chercheurs, comme ceux influencés par la théorie queer, suggèrent que Karl Marx et Friedrich Engels étaient-ils amants dans le secret des non-dits victoriens. Honnêtement, c'est flou. On sait qu'Engels vivait en union libre avec Mary Burns, une ouvrière irlandaise, puis avec sa sœur Lizzie. Marx, lui, était marié à Jenny von Westphalen, avec qui il a eu sept enfants. Mais la place qu'occupait Engels dans le cœur de Karl était, de l'aveu même de Jenny, une source de tensions domestiques. Il y avait une sorte de ménage à trois intellectuel. Est-ce que cela signifie qu'ils partageaient une couche ? Probablement pas. Par contre, leur intimité psychologique était plus profonde que celle qu'ils entretenaient avec leurs compagnes respectives. C'est une certitude.
Le langage codé des lettres de Manchester
Si l'on analyse le style de leurs échanges, on est frappé par une liberté de ton incroyable. Ils s'insultent, se moquent des autres socialistes avec une méchanceté jubilatoire, et se confient leurs problèmes de santé les plus intimes, comme les célèbres furoncles de Marx qui l'empêchaient de s'asseoir pour écrire "Le Capital". 80 % de leur correspondance traite de stratégie politique et d'économie, mais les 20 % restants sont d'une tendresse brute. Engels écrit par exemple qu'il ne peut envisager la vie sans son alter ego. C'est fort. Mais est-ce sexuel ? Le vocabulaire de l'époque est piégeux. Ce qui nous semble aujourd'hui être une déclaration d'amour était alors le standard de la camaraderie révolutionnaire entre deux exilés traqués par toutes les polices d'Europe.
Le rejet des mœurs "bourgeoises" comme écran de fumée
Il faut aussi dire les choses clairement : Marx et Engels n'étaient pas des progressistes au sens moderne sur les questions d'orientation sexuelle. Dans leurs écrits privés, ils utilisaient parfois des termes méprisants pour qualifier l'homosexualité (le "vice grec"). Ironique, quand on sait que certains les soupçonnent aujourd'hui de l'avoir pratiquée. Cela change la donne :

