Le contexte victorien et le grand mutisme des pères du socialisme scientifique
Marx et Engels pensent le monde depuis le cœur de l'Europe industrialisée, entre Londres et Manchester. Reste que la question de la sexualité n'entre pas dans leur logiciel analytique centré sur la lutte des classes. À cette époque, le mot même d'homosexualité n'existe pas encore en français ou en anglais, inventé tardivement en 1869 par l'écrivain Karl-Maria Kertbeny. Le truc c'est que pour nos deux philosophes allemands, tout ce qui s'éloigne de la reproduction de la force de travail est perçu au mieux comme une distraction, au pire comme une tare. On est loin du compte si l'on imagine un Marx précurseur des libérations sociétales.
Une grille de lecture économique imperméable aux minorités
Le capitalisme naissant brise les structures familiales traditionnelles, et c'est ce phénomène unique qui intéresse l'auteur du Manifeste. Point. Les relations de même sexe restent reléguées au rang de déviances individuelles sans intérêt révolutionnaire. Comment auraient-ils pu intégrer ces dynamiques alors que leur obsession exclusive résidait dans l'appropriation des moyens de production par le prolétariat ? Les écrits économiques ignorent superbement ces réalités, les reléguant à la superstructure morale de la bourgeoisie.
L'influence de la morale prussienne et de l'exil londonien
Marx vit une existence de père de famille bourgeois, précarisé mais profondément attaché aux conventions de son temps. Sa vision des mœurs est d'un conservatisme rigide. À ceci près que l'exil en Angleterre, sous le règne de la reine Victoria, renforce cette chape de plomb morale où les déviances sexuelles mènent directement au tribunal ou aux travaux forcés. L'ambiance générale ne pousse pas à la subversion des corps.
La correspondance de 1869 : là où ça coince vraiment entre théorie et vie privée
C'est dans les lettres échangées par les deux complices que le vernis craque. Le point de bascule survient le 22 juin 1869, lorsque Engels écrit à Marx une lettre d'une violence verbale inouïe. Il y critique l'ouvrage d'Karl Heinrich Ulrichs, un pionnier de la défense des droits des homosexuels (qu'il nommait alors uranistes) qui venait de lui envoyer son manifeste. La réaction d'Engels est épidémique. Il qualifie ces revendications de révélations contre nature et s'inquiète, sur un ton faussement paniqué, de voir ces personnes s'organiser politiquement.
L'affaire Jean-Baptiste von Schweitzer et l'ironie homophobe
Ce dégoût privé trouve une cible politique concrète en la personne de Jean-Baptiste von Schweitzer, successeur de Ferdinand Lassalle à la tête de l'Association générale des ouvriers allemands. Schweitzer avait été arrêté dans un parc à Mannheim en 1862 pour outrage public à la pudeur avec un jeune homme. Marx et Engels n'hésiteront pas à utiliser cette affaire pour disqualifier leur rival politique. (Une manœuvre politicienne assez classique, somme toute, mais qui en dit long sur leur éthique personnelle). Le futur auteur du Capital ricane dans ses notes, associant la pédérastie à une corruption morale typique des élites. C'est ici que je vois la limite flagrante de leur progressisme : leur émancipation humaine s'arrêtait aux portes de la chambre à coucher.
La peur d'une conspiration des uranistes
Dans sa missive de 1869, Engels formule une théorie du complot assez grotesque. Il affirme à Marx que si cette tendance prend de l'ampleur, les hétérosexuels finiront par être minoritaires dans les organisations ouvrières. Cette rhétorique de l'invasion montre une incompréhension totale du sujet, traité avec un mépris mêlé d'angoisse. Marx reçoit ces lignes sans ciller, approuvant le ton général par son silence complice et ses relances cyniques. Reste que cette hostilité n'est jamais théorisée ; elle est purement viscérale.
L'origine de la famille : l'explication matérialiste du couple hétéronormé
Pour dénicher un semblant de doctrine, il faut se tourner vers l'ouvrage d'Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, publié en 1884, un an après la mort de Marx, mais basé sur les notes de ce dernier. Le texte lie l'émergence de la famille monogame directement à la naissance de la propriété privée. Le but de l'institution familiale est de garantir la paternité pour la transmission de l'héritage. Or, dans ce schéma, la sexualité non reproductive n'a aucune place logique.
La vision de la Grèce antique comme une décadence
Engels aborde explicitement l'amour grec entre hommes dans cet ouvrage. Autant le dire clairement : il ne le tarit pas d'éloges. Il présente cette pratique comme une dégradation de l'amour, née du mépris des hommes grecs pour leurs propres épouses, réduites au statut de machines à faire des enfants. L'amour homosexuel y est décrit comme une pratique de substitution, une perversion historique plutôt qu'une orientation légitime. Résultat : le modèle idéal reste le couple hétérosexuel réhabilité par le socialisme.
La contradiction du matérialisme historique face aux corps
Là où ça coince, c'est que la théorie marxiste prétend libérer l'humanité de toutes ses aliénations. Mais elle oublie celle du genre et de la sexualité. Les rapports de domination domestique sont analysés uniquement sous l'angle de la soumission de la femme au mari, assimilée à une relation de classe. L'homosexualité masculine ou féminine reste un impensé radical, une anomalie statistique que la révolution viendrait effacer en rétablissant des rapports sains entre les sexes.
Comparaison avec les socialistes utopiques : le rendez-vous manqué de la libération
La position de Marx apparaît encore plus rigide lorsqu'on la compare à celle d'autres penseurs de son siècle. On n'y pense pas assez, mais Charles Fourier, le célèbre socialiste utopique français, écrivait dès le début du dix-neuvième siècle des textes d'une liberté totale. Fourier intégrait toutes les passions humaines, y compris les amours homosexuelles, dans son modèle de société idéale, le Phalanstère. Marx et Engels ont pourtant lu Fourier avec attention.
Le rejet scientifique des utopies libertaires
Le socialisme scientifique s'est construit en opposition directe avec ces théories jugées fantaisistes. Pour Marx, l'urgence est à l'organisation du prolétariat, pas à la spéculation sur les harmonies amoureuses. Les fulgurances de Fourier sur la libération des passions sont balayées d'un revers de main comme des enfantillages petits-bourgeois. D'où ce rendez-vous manqué entre le mouvement ouvrier naissant et l'émancipation sexuelle, qui mettra plus d'un siècle à se nouer.
Le cas de Robert Owen et des communautés alternatives
En Angleterre, les partisans de Robert Owen tentent eux aussi de redéfinir les contours de la morale sexuelle au sein de leurs coopératives. Mais là encore, la critique marxiste se montre impitoyable face à ces tentatives isolées. Le structuralisme de Marx impose que la base économique change avant que la superstructure morale puisse évoluer. Attaquer l'homophobie de front au dix-neuvième siècle était à ses yeux une perte de temps monumentale, car seule la fin du capitalisme pouvait régler les maux de l'humanité. Honnêtement, c'est flou de savoir si Marx imaginait une disparition pure et simple de ces pratiques après la révolution, ou s'il s'en moquait éperdument. Une chose est sûre : le sujet était tabou.
Idées reçues et contresens historiques sur le marxisme face aux minorités sexuelles
Le mythe d'un Karl Marx théoricien de l'homophobie moderne
On entend souvent dire que l'auteur du Capital aurait théorisé le rejet des homosexuels. C'est faux. Le problème ne réside pas dans une haine conceptuelle, mais dans un angle mort total de la théorie marxienne originelle. Marx n'a jamais rédigé une seule ligne théorique sur l'inversion sexuelle. Autant le dire, l'analyse des structures économiques de 1867 laissait de côté ce que la bourgeoisie de l'époque qualifiait de déviance. Les contempteurs du philosophe confondent la structure de sa critique macroéconomique avec les dérives étatiques du siècle suivant.
L'amalgame grossier entre les écrits de Marx et la législation stalinienne
Reste que le raccourci historique a la vie dure. Beaucoup s'imaginent que l'article 121 du code pénal soviétique de 1934, punissant la sodomie de 5 ans de prison, découlait directement des manuscrits de 1844. Quelle erreur de perspective historique ! La criminalisation stalinienne répondait à une panique démographique et à un virage national-conservateur, bien loin des utopies initiales. Karl Marx était mort depuis 51 ans lorsque le régime soviétique a rétabli l'ordre moral tsariste. Associer mécaniquement sa pensée aux purges de Moscou relève de l'anachronisme pur et simple.
L'illusion d'une bienveillance progressiste implicite
À l'inverse, certains militants tentent de repeindre Marx en icône queer avant l'heure. Ne tombons pas dans le panneau. Le philosophe de Trèves partageait les préjugés culturels de son milieu rhénan et de son siècle. Le matérialisme historique se focalisait sur la lutte des classes, point barre. Les questions d'orientation affective restaient reléguées au rang de distractions bourgeoises ou de sous-produits de l'aliénation capitaliste. Traduction : Marx n'était ni le grand inquisiteur des homosexuels, ni leur libérateur secret.
La correspondance privée avec Engels : le dossier Schweitzer que l'on occulte
Quand le mépris épistolaire révèle les limites des pères du socialisme
Si l'on veut dénicher des propos explicites, il faut fouiller dans la correspondance privée des deux compères, notamment la fameuse lettre du 22 juin 1869. Friedrich Engels y commente de manière féroce la publication d'un manifeste pour la dépénalisation de l'homosexualité en Allemagne. L'ironie y est grinçante. Engels s'inquiète à moitié sérieusement que les homosexuels finissent par s'organiser en parti politique, redoutant une forme de pouvoir occulte. Marx, de son côté, ciblait régulièrement Jean-Baptiste von Schweitzer, un dirigeant socialiste lasallien arrêté pour détournement de mineur, en utilisant des quolibets moralisateurs.
Une grille de lecture strictement matérialiste (et datée)
Pourquoi tant d'animosité dans leurs échanges intimes ? Car pour eux, la sexualité non reproductive en dehors du cadre familial prolétarien apparaissait comme un stigmate de la décadence des classes dominantes. (On retrouve d'ailleurs des traces de cette vision dans l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État).
Mais comment leur en vouloir d'avoir manqué de recul ? La sexologie n'existait pas encore. L'appareil conceptuel marxiste liait la reproduction de la force de travail à la famille nucléaire traditionnelle. Sauf que les structures économiques évoluent plus vite que les mentalités des philosophes, et les grilles de lecture du XIXe siècle montrent ici leurs limites criantes.
Questions fréquentes sur le positionnement de Karl Marx
Existe-t-il des statistiques sur la répression des homosexuels sous les régimes se réclamant de Karl Marx ?
Oui, et les chiffres s'avèrent particulièrement édifiants pour quiconque étudie la trajectoire des régimes marxistes-léninistes. En Union Soviétique, après la décriminalisation de 1917 portée par la révolution bolchevique, le coup d'arrêt stalinien de 1934 a entraîné l'arrestation de plusieurs milliers d'hommes. Les historiens estiment qu'entre 800 et 1000 condamnations étaient prononcées chaque année sur la base de l'article 121. À Cuba, au cours des années 1960, le régime castriste a enfermé environ 25000 homosexuels et dissidents dans les Unités militaires d'aide à la production, les sinistres UMAP. Ces données chiffrées démontrent l'ampleur de la dérive autoritaire face à la question homosexuelle.
Karl Marx a-t-il réclamé la pénalisation de l'homosexualité ?
Aucun texte officiel, aucun discours public et aucun manifeste rédigé de la main de Karl Marx ne demande la punition ou l'interdiction de l'homosexualité. L'intellectuel allemand considérait que le droit pénal de l'État bourgeois servait principalement à défendre la propriété privée et à opprimer le prolétariat. Ses attaques, lorsqu'elles devenaient personnelles, visaient des rivaux politiques et non une catégorie de citoyens à exterminer. La focalisation sur sa figure occulte le fait que le droit prussien de son époque punissait déjà sévèrement ces pratiques via le paragraphe 175. Marx n'a tout simplement pas jugé utile de se positionner publiquement sur cette législation.
Le matérialisme historique permet-il de penser l'émancipation homosexuelle aujourd'hui ?
C'est précisément le grand paradoxe que soulignent les théoriciens contemporains du courant queer. Si Marx lui-même est resté muet, ses outils conceptuels permettent de disséquer la manière dont le capitalisme instrumentalise la sexualité. Le concept de marchandisation aide à comprendre le passage de l'oppression féroce au capitalisme rose contemporain. Les militants d'extrême gauche actuels se réapproprient la critique des rapports de production pour libérer les minorités. Résultat : la méthode marxiste survit aux préjugés personnels de son créateur pour devenir un moteur d'émancipation.
Le verdict : rompre avec l'idolâtrie pour juger la méthode
Cessons de chercher chez Karl Marx un catéchisme moral infaillible ou un bouc émissaire commode. L'homme appartenait à son époque, lourde, patriarcale et profondément hétéronormée. Sa correspondance privée transpire un mépris de classe teinté d'homophobie banale qui disqualifie le personnage sur le plan éthique moderne. Mais réduire le marxisme à ces dérapages épistolaires relève de l'aveuglement idéologique. La force du matérialisme historique réside dans sa capacité à être retourné contre les angles morts de Marx lui-même. Il faut trancher radicalement : on peut utiliser le scalpel critique du Capital pour disséquer l'homophobie systémique sans pour autant canoniser les préjugés de son auteur. L'émancipation des minorités sexuelles se fera avec les outils d'analyse économique marxistes, ou elle se dissoudra dans le grand bain tiède du marketing libéral.

