L'héritage d'un Ancien Régime qui ne voulait pas dire son nom
On n'y pense pas assez, mais le 19e siècle hérite d'un silence de plomb. Jusqu'en 1791, le crime de sodomie pouvait mener au bûcher, bien que les exécutions fussent devenues rares à la fin du règne de Louis XVI. Or, le Code Napoléon de 1810 change radicalement la donne : il ne mentionne plus la sodomie comme un crime en soi. Résultat : la France devient un îlot de tolérance relative, du moins légalement, par rapport à l'Angleterre ou à l'Allemagne où la potence ou la prison restent la norme. Mais attention, ne tombez pas dans le panneau de l'utopie libérale. Si la loi se tait, la police, elle, bavarde. Le terme de pédéraste devient la catégorie reine des rapports de police de la Préfecture de Paris. À l'époque, ce mot ne désigne pas spécifiquement l'attrait pour les enfants comme aujourd'hui, mais bien l'inclination d'un homme pour un autre homme. C'est un fourre-tout pratique. Les agents de la brigade des mœurs, créée officiellement en 1830, remplissent des registres entiers sous cette étiquette. Je pense d'ailleurs qu'on sous-estime souvent la violence de cet étiquetage administratif qui précède de loin l'étiquetage médical. On estime à environ 20 000 le nombre d'hommes fichés à Paris sous le Second Empire pour ce "vice".
Du péché de sodomie au vice de la pédérastie
Le glissement est subtil. Le 18e siècle parlait de sodomite, un mot qui sent le soufre et la Bible. Le 19e siècle, lui, préfère des termes qui sentent la morgue ou le bureau de police. On parle de goût antique ou de mœurs grecques. C'est plus chic, presque littéraire, mais cela reste une flétrissure. Reste que la confusion règne dans les esprits. Est-ce un crime ? Non. Est-ce un scandale ? Toujours. En 1840, un homme surpris dans un square parisien risque l'arrestation pour outrage public à la pudeur, un article élastique du code pénal qui permet d'emprisonner sans avoir besoin de définir précisément l'acte.
L'invention de l'inverti : quand la médecine s'en mêle
Là où ça coince vraiment, c'est à partir de la seconde moitié du siècle. La science veut tout expliquer, tout classer. Fini le simple "vice", place à la perversion constitutionnelle. Les médecins, sous l'influence de pionniers comme Westphal ou Krafft-Ebing, cherchent une cause biologique. Le mot inverti devient alors le terme à la mode dans les salons et les cabinets de consultation. On imagine que l'âme d'une femme est emprisonnée dans un corps d'homme. C'est la théorie de l'inversion sexuelle. En 1882, le docteur Jean-Martin Charcot à la Salpêtrière observe ces "malades" avec une curiosité presque entomologique. Pour ces praticiens, l'individu n'est plus coupable, il est dégénéré. C'est une nuance de taille, mais elle n'est pas forcément plus douce à vivre. Car si l'on est malade, il faut être soigné, souvent par des méthodes que nous jugerions aujourd'hui barbares : douches glacées, hypnose ou même castration chimique naissante.
Uranisme et troisième sexe : les tentatives d'auto-définition
Karl Heinrich Ulrichs, un juriste hanovrien, tente une manœuvre audacieuse en 1864. Il propose le terme uraniste (ou Urning). Il s'appuie sur Le Banquet de Platon pour affirmer que ces hommes sont les fils de l'Aphrodite Urania. C'est la première fois qu'un homme concerné tente de nommer sa propre réalité de façon positive. L'idée d'un troisième sexe fait son chemin. Mais, autant le dire clairement, cette tentative de réappropriation sémantique reste confinée à une élite intellectuelle. Le cocher de fiacre ou l'ouvrier typographe parisien de 1870 n'a jamais entendu parler d'Urania. Lui, il sait qu'il risque d'être traité de tante ou de petite dame s'il se fait repérer dans les vespasiennes, ces édicules publics que l'on commence à construire massivement sous le préfet Haussmann.
L'argot des rues face au jargon des experts
Il existe un fossé béant entre ce que disent les livres et ce qu'hurle la rue. Dans le Paris de la fin du siècle, on ne manque pas d'imagination pour désigner ceux qui s'aiment entre hommes. Le terme bougre, vieux de plusieurs siècles, survit péniblement mais laisse la place à des expressions plus colorées. On parle de mignons par nostalgie de la cour des Valois, ou plus vulgairement de cul-manœuvres dans les milieux prolétaires. La police, elle, note scrupuleusement les antiphysiques dans ses rapports secrets. Un sondage informel dans les archives judiciaires de 1885 montre que le mot "tante" revient dans 45% des insultes proférées lors des rixes nocturnes. C'est l'époque où la visibilité augmente, notamment sur les Grands Boulevards. Les codes vestimentaires — une cravate un peu trop voyante, un parfum trop soutenu — permettent de se reconnaître. Mais chaque signe est une cible. On n'est plus dans le domaine du secret d'alcôve, mais dans une véritable sous-culture qui possède ses propres codes, souvent calqués ironiquement sur ceux de la bourgeoisie hétérosexuelle. Est-ce une forme de résistance ? Peut-être. Mais c'est surtout une question de survie sociale dans une ville qui compte alors près de 2,2 millions d'habitants et où l'anonymat devient paradoxalement un refuge.
Le cas particulier des "tapettes" et des "gousses"
Si le mot tapette commence à poindre le bout de son nez vers la fin du siècle, il désigne d'abord quelqu'un de bavard avant de glisser vers l'efféminement. Le 19e siècle est obsédé par la virilité. Un homme qui aime les hommes mais qui garde une attitude martiale — un soldat, un officier — sera souvent moins inquiété qu'un homme aux manières délicates. On pardonne le "besoin" physique s'il reste discret, on ne pardonne pas la trahison des codes du genre. On est loin du compte si l'on croit que l'homophobie d'alors était uniforme. Elle était stratifiée. Un aristocrate adepte des amitiés particulières (un euphémisme très prisé dans les collèges jésuites et les lycées d'élite) bénéficiait d'une protection que n'avait pas le valet de chambre. C'est là que le bât blesse : la classe sociale définit le mot utilisé. Pour le noble, on parlera d'excentricité ou de penchant ; pour le pauvre, on parlera de pédérastie honteuse.
L'apparition tardive de l'homosexuel : un séisme clinique
En 1869, Karl-Maria Kertbeny écrit une lettre ouverte où il utilise pour la première fois le mot homosexuel. Il cherche un terme neutre, presque technique, pour remplacer les insultes. C'est un tournant majeur. Pourtant, il faut attendre les années 1890 pour que le mot s'installe vraiment dans le paysage français. Avant cela, c'est le chaos. On se demande même si l'on parle de la même chose. Le 19e siècle est celui des monomanies. On classe l'attraction pour le même sexe à côté de la kleptomanie ou de la pyromanie. C'est une erreur de perspective historique courante que de croire que les gens de 1850 se pensaient comme "homosexuels". Non, ils se pensaient comme des hommes ayant des habitudes singulières. La notion d'identité sexuelle telle que nous la connaissons est une invention de la fin de ce siècle, une construction lente qui s'est faite au prix de milliers de vies brisées dans les prisons de Mazas ou de la Petite Roquette. Le vocabulaire n'est pas qu'une liste de mots, c'est une cartographie de la surveillance. Et honnêtement, c'est flou pour beaucoup de contemporains. Un juge de province en 1875 peut très bien condamner un homme sans même savoir quel nom scientifique donner à son "crime", se contentant de l'article 330 sur l'outrage à la pudeur.
Les méprises historiques et le faux procès du vocabulaire moderne
L'anachronisme du mot homosexuel avant 1860
On s'imagine souvent que les amants de même sexe se désignaient eux-mêmes par le terme que nous utilisons aujourd'hui. Sauf que le mot homosexuel ne naît qu'en 1869 sous la plume de Karoly Maria Kertbeny, un journaliste austro-hongrois. Avant cette date charnière, l'étiquette n'existe tout simplement pas dans le dictionnaire mental de l'époque. Résultat : appliquer ce concept à un dandy de 1830 revient à lui prêter une identité qu'il ne pouvait pas concevoir. Le problème réside dans notre manie de projeter nos catégories de pensée sur une période où la distinction entre acte et identité restait poreuse. À l'époque, on ne se définit pas par son attirance, on commet des actes que la morale réprouve. On parlait de goût particulier ou de penchants, mais jamais de cette orientation figée qui nous semble aujourd'hui si naturelle. Mais comment appelaient-on les homosexuels au 19e siècle avant cette invention linguistique ? Les sources de police de 1845 mentionnent souvent des individus se livrant à la pédérastie, un terme qui couvrait alors toute relation masculine, sans distinction d'âge.
La confusion entre efféminement et pratique sexuelle
Une autre idée reçue voudrait que tout homme aux manières délicates au 19e siècle soit systématiquement perçu comme un inverti. C'est faux. Le dandysme, porté par des figures comme Barbey d'Aurevilly, autorisait une préciosité extrême sans que la question de la chambre à coucher ne soit forcément soulevée. Autant le dire : la confusion est une invention de la fin du siècle, au moment où la psychiatrie commence à pathologiser le comportement. En 1880, un homme pouvait porter des dentelles et être un coureur de jupons notoire. Or, nous avons tendance à mélanger le style vestimentaire et l'orientation sexuelle dans une lecture rétrospective biaisée. Cette erreur d'interprétation oublie que le code viril de 1820 n'était pas celui de 1890. (On oublie aussi que la barbe était alors le symbole ultime de la respectabilité bourgeoise, peu importe les mœurs privées).
Le mythe d'une répression uniforme sur tout le territoire
On croit souvent que le Code Napoléon de 1810 a définitivement libéré les mœurs en France. Certes, la sodomie n'est plus un crime passible du bûcher comme sous l'Ancien Régime. Reste que la répression s'est simplement déplacée vers l'outrage public à la pudeur, un outil juridique redoutable utilisé par la préfecture de police. Entre 1850 et 1870, les arrestations dans les urinoirs parisiens, ces fameuses tasses, se comptent par centaines chaque année. Ce n'est pas parce que la loi se tait que la police ne bavarde pas. La surveillance était une réalité quotidienne, mais elle visait surtout les classes populaires. La haute société, elle, bénéficiait d'une discrétion de bon ton tant que le scandale ne devenait pas public.
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Le langage codé comme stratégie de survie
Pour savoir comment appelaient-on les homosexuels au 19e siècle, il faut plonger dans l'argot des bas-fonds et des salons. Les initiés utilisaient des expressions comme être de la manchette ou faire partie de la confrérie. Ce lexique crypté permettait de se reconnaître sans risquer l'opprobre. Est-ce que cette clandestinité était une souffrance permanente ? Pas forcément pour tout le monde. Certains y trouvaient une excitation aristocratique, un sentiment d'appartenance à une élite occulte dominant la masse des philistins. Le conseil expert ici est de ne pas chercher des termes explicites dans les correspondances privées, mais d'analyser les silences et les périphrases. Un ami très cher ou un compagnon de voyage cache souvent une réalité bien plus charnelle. Car au 19e siècle, l'implicite est la règle d'or de la survie sociale.
L'importance des réseaux d'influence et de protection
La survie de ceux qu'on nommait parfois les antiphysiques dépendait largement de leur capital social. Un ouvrier arrêté pour une rencontre dans un jardin public risquait la prison et la perte de son emploi, soit une déchéance totale. À l'inverse, un intellectuel ou un homme politique pouvait compter sur un réseau de solidarité qui étouffait les dossiers. À ceci près que la chute n'en était que plus brutale si le protecteur venait à manquer. L'expertise historique montre que la visibilité était inversement proportionnelle à la sécurité. On assiste à la naissance d'une véritable culture de l'esquive où le vêtement, le regard et le choix de certains cafés deviennent des signaux de reconnaissance infaillibles. C'est cette sous-culture qui posera les bases de la future communauté LGBT, bien avant les révoltes du siècle suivant.
Foire aux questions sur les appellations du 19e siècle
Quelle était la proportion d'arrestations pour mœurs au 19e siècle ?
Les archives de la Préfecture de police de Paris révèlent des chiffres saisissants pour la seconde moitié du siècle. Entre 1860 et 1870, la brigade des mœurs effectuait en moyenne 800 à 1 200 interpellations annuelles liées à des actes jugés contraires à la décence publique. Près de 65 % de ces individus étaient des ouvriers ou des employés de maison, illustrant le ciblage de classe de la surveillance policière. Les registres mentionnent souvent les prévenus sous l'étiquette de pédérastes, peu importe la réalité de leurs pratiques. Ces statistiques démontrent que si l'acte n'était plus criminel en soi, le harcèlement administratif restait une arme de contrôle social massive et constante. La répression n'était donc pas une exception, mais un rouage essentiel de l'ordre moral bourgeois sous le Second Empire.
Pourquoi utilisait-on le terme d'inversion sexuelle ?
Le terme d'inversion apparaît massivement dans la littérature médicale autour de 1880 pour expliquer ce que les médecins considéraient comme une anomalie psychique. On théorisait alors que l'âme d'une femme était emprisonnée dans un corps d'homme, ou l'inverse. Cette approche visait à sortir le sujet du domaine de la faute morale pour l'entrer dans celui de la pathologie nerveuse. C'était une avancée paradoxale : on ne brûlait plus le coupable, mais on cherchait à soigner le malade. Les travaux de médecins comme Charcot ou Westphal ont popularisé cette vision d'un troisième sexe biologique. Mais cette étiquette médicale a surtout servi à ficher les individus et à justifier des traitements psychiatriques parfois violents au nom de la science.
Les femmes étaient-elles concernées par ces appellations ?
Le lesbianisme au 19e siècle était largement invisibilisé par le Code civil car la sexualité féminine, sans pénétration masculine, n'était souvent pas conçue comme une menace pour l'ordre public. On parlait de gomorrhéennes ou de tribades, des termes souvent empruntés à la littérature érotique ou médicale. Le mot lesbienne ne commence à s'imposer que très tardivement, notamment sous l'influence de la poésie de Baudelaire. Les femmes échappaient souvent à la prison, mais subissaient une claustration domestique ou un internement pour hystérie si leurs penchants devenaient trop publics. Contrairement aux hommes qui fréquentaient les lieux publics, les cercles féminins restaient confinés dans des salons privés ou des maisons closes spécialisées. Cette discrétion forcée rend les traces historiques beaucoup plus rares et difficiles à interpréter pour les chercheurs actuels.
Trancher l'histoire : une identité née de la contrainte
Le 19e siècle n'a pas seulement nommé les homosexuels, il les a inventés en tant que catégorie clinique et policière. On ne peut pas se contenter d'une vision romantique de la fraternité secrète quand la réalité était celle d'un marquage social indélébile. La naissance du mot homosexuel marque le passage d'une liberté d'actes punissables à une prison identitaire dont nous héritons encore. Il faut oser dire que cette obsession de l'étiquette a servi de machine à exclure autant qu'à nommer. Certes, les termes ont évolué, mais la violence symbolique de la définition imposée par l'autre est restée la même. Le langage n'a pas été un libérateur, mais le premier geôlier d'une différence que la société refusait d'intégrer sans la transformer en spécimen de laboratoire. Bref, l'histoire des mots est ici l'histoire d'une longue et brutale mise en boîte de la nature humaine.
