Pourtant, elle est déjà là. Dans les manifestations où l’on scande "Mon corps, mes choix" en arabe, en darija ou en créole. Dans les ateliers où des hommes apprennent à pleurer sans honte. Dans les tribunaux où l’on juge enfin le harcèlement de rue comme un délit. Mais aussi dans les divisions internes qui déchirent le mouvement : entre celles qui veulent brûler le système et celles qui préfèrent le réformer, entre les universalistes et les intersectionnelles, entre les militantes de terrain et les influenceuses féministes. Alors, la 5ème vague, révolution ou effet de mode ? On va essayer d’y voir clair – sans jargon, sans langue de bois, et avec quelques vérités qui dérangent.
D’où sort cette 5ème vague ? (Spoiler : personne n’est d’accord sur la réponse)
Parlons peu, parlons dates. Si la 1ère vague (années 1830-1920) a arraché le droit de vote, la 2ème (années 1960-1980) a imposé la pilule et le droit à l’avortement, et la 3ème (années 1990) a mis en lumière les questions de genre et de sexualité, la 4ème (années 2010) a été celle de #MeToo et des réseaux sociaux. Alors pourquoi une 5ème ? Parce que le monde a changé plus vite que les théories féministes, tout simplement. Et parce que les limites de la 4ème vague sont devenues criantes : un féminisme trop blanc, trop bourgeois, trop centré sur les violences sexuelles au détriment des autres combats.
Mais là où ça se corse, c’est que les historiennes ne s’accordent même pas sur le point de départ. Certains situent le début de la 5ème vague en 2017, avec l’affaire Weinstein et la déferlante #MeToo. D’autres en 2020, avec les manifestations Black Lives Matter qui ont forcé le féminisme à regarder en face son propre racisme. D’autres encore attendent de voir si cette vague prendra vraiment forme, ou si elle ne sera qu’un prolongement de la 4ème. (Et honnêtement, à force de compter les vagues comme des saisons de série télé, on finit par se demander si le concept lui-même n’est pas dépassé.)
Les marqueurs qui distinguent cette vague des précédentes
Ce qui saute aux yeux, c’est l’obsession pour l’intersectionnalité. Pas comme un mot à la mode, mais comme une grille de lecture indispensable. Dans la 5ème vague, on ne parle plus "des femmes" comme d’un bloc monolithique, mais des femmes noires, racisées, trans, handicapées, précaires, migrantes… Et surtout, on admet que leurs luttes ne sont pas les mêmes. Une femme blanche cadre supérieure et une femme noire ouvrière n’ont pas les mêmes priorités. Et ça, c’est une révolution en soi.
Autre différence majeure : la place des hommes. Dans les vagues précédentes, les hommes étaient soit des oppresseurs, soit des alliés bienveillants mais un peu encombrants. Aujourd’hui, on les invite à la table des discussions – mais pas n’importe comment. Les ateliers sur la masculinité, les groupes de parole pour hommes violents, les campagnes contre le harcèlement de rue qui ciblent les agresseurs… Tout ça, c’est nouveau. Et ça dérange. Parce que pour beaucoup de féministes, un homme qui parle de féminisme, c’est comme un renard qui donne des cours de sécurité dans un poulailler.
Enfin, il y a cette idée que le féminisme ne doit plus seulement changer les lois, mais aussi les mentalités. Et ça, c’est un travail de longue haleine. Prenez l’exemple de l’écriture inclusive : en 2017, c’était un débat marginal. Aujourd’hui, c’est devenu un marqueur politique. Les entreprises l’adoptent (ou pas) pour montrer leur engagement. Les politiques en parlent (ou pas) pour séduire un électorat. Et les médias en font des dossiers entiers. Résultat : on est loin du "on s’en fout, l’important c’est l’égalité" des années 2000.
L’intersectionnalité : le mot qui divise (et qui sauve le féminisme)
Si vous ne deviez retenir qu’un seul concept de la 5ème vague, ce serait celui-là. L’intersectionnalité, théorisée par la juriste Kimberlé Crenshaw en 1989, est devenue le cœur battant de cette nouvelle ère. Le principe ? Les oppressions (sexisme, racisme, classisme, validisme, etc.) ne s’additionnent pas, elles se multiplient. Une femme noire pauvre ne subit pas "le sexisme + le racisme + la pauvreté" : elle subit une oppression unique, qui naît de l’intersection de ces trois facteurs.
Pourtant, ce concept fait grincer des dents. Certains y voient une division du mouvement féministe. D’autres, une théorie trop complexe pour être appliquée concrètement. Et puis il y a ceux qui l’accusent de détourner l’attention des "vrais" combats féministes – comprendre : ceux qui concernent les femmes blanches de classe moyenne. (Autant le dire clairement : cette critique-là sent souvent la mauvaise foi.)
Pourquoi l’intersectionnalité est devenue incontournable
Parce que les chiffres parlent d’eux-mêmes. En France, une femme noire a 3 fois plus de risques d’être au chômage qu’une femme blanche. Une femme voilée a 5 fois moins de chances d’être rappelée pour un entretien d’embauche. Une femme handicapée subit 2 fois plus de violences sexuelles qu’une femme valide. Et une femme trans a une espérance de vie de 35 ans dans certains pays. Comment parler d’égalité sans prendre en compte ces réalités ?
Le problème, c’est que l’intersectionnalité exige de repenser toute la stratégie féministe. Fini le "toutes unies contre le patriarcat". Place à des alliances ciblées, à des priorités différentes selon les groupes, à des combats qui peuvent sembler contradictoires. Par exemple : faut-il militer pour le voile dans l’espace public (au nom de la liberté religieuse) ou contre (au nom de la laïcité et de l’émancipation) ? Les féministes intersectionnelles répondent : ça dépend. Pour une femme voilée par choix, c’est une liberté. Pour une femme voilée sous la contrainte, c’est une oppression. Et entre les deux, il y a toute une palette de gris.
Cette complexité dérange. Elle oblige à sortir des slogans simplistes. Elle force à admettre que le féminisme n’a pas toutes les réponses. Et surtout, elle rappelle que l’ennemi n’est pas toujours là où on l’attend. (Spoiler : ce n’est pas toujours "les hommes". Parfois, c’est le capitalisme. Parfois, c’est le racisme. Parfois, c’est le féminisme lui-même.)
Les limites de l’intersectionnalité : quand la théorie se heurte au réel
Parce qu’il y a des limites, bien sûr. La première, c’est la surcharge cognitive. Comment militer pour les droits des femmes, des personnes racisées, des LGBTQ+, des handicapés, des précaires, des migrants… sans s’épuiser ? Comment prioriser ? Comment éviter de tomber dans le "tout est lié" qui, au final, ne mène nulle part ?
La deuxième limite, c’est le risque de fragmentation. Si chaque groupe a ses propres combats, comment construire un mouvement unifié ? Comment éviter que le féminisme ne devienne une addition de luttes parallèles, sans vision commune ? Certains craignent que l’intersectionnalité ne mène à une forme de communautarisme, où chaque minorité défend ses intérêts au détriment des autres.
Enfin, il y a le problème de la récupération. Les marques, les politiques, les médias adorent parler d’intersectionnalité… tant que ça reste théorique. Dès qu’il s’agit de passer à l’action (augmenter les salaires des femmes de ménage, régulariser les sans-papiers, financer des centres pour femmes handicapées), les beaux discours s’évaporent. Et c’est là que le bât blesse : l’intersectionnalité est devenue un argument marketing, alors qu’elle devrait être une arme politique.
Les hommes dans la 5ème vague : alliés, oppresseurs, ou les deux ?
Voilà un sujet qui fâche. Dans les vagues précédentes, les hommes avaient un rôle clair : celui de l’ennemi. Point. Aujourd’hui, on leur demande de participer à la lutte – mais sans prendre toute la place. Un équilibre délicat, qui suscite autant d’espoir que de méfiance.
Prenez les ateliers sur la masculinité. À Paris, Lyon, Marseille, des groupes se forment pour aider les hommes à déconstruire les stéréotypes de genre. On y parle de consentement, de charge mentale, de paternité, de vulnérabilité. Certains y voient une avancée majeure : enfin, les hommes prennent leur part de responsabilité dans la lutte féministe. D’autres y voient une diversion : pourquoi perdre du temps à éduquer les oppresseurs plutôt qu’à soutenir les opprimées ?
Le piège de l’allié performatif
Le pire, dans cette histoire, c’est l’allié performatif. Vous savez, ce mec qui poste un story Instagram pour la Journée des droits des femmes, qui utilise l’écriture inclusive dans ses mails, qui cite Judith Butler à tout bout de champ… mais qui ne change rien à ses comportements. Celui qui dit "je suis féministe" pour séduire, pour se donner bonne conscience, ou pour éviter les conflits. Celui qui, au fond, n’a pas envie de remettre en question ses privilèges.
Et c’est là que le bât blesse. Parce que le féminisme ne se résume pas à des likes ou à des déclarations d’intention. Il exige des actes. Des petits (écouter une femme sans l’interrompre, par exemple) et des grands (renoncer à un poste au profit d’une collègue moins bien payée). Or, beaucoup d’hommes préfèrent le féminisme théorique au féminisme pratique. Parce que le premier ne coûte rien. Le second, si.
Faut-il exclure les hommes du féminisme ?
La question fait débat. Pour certaines féministes radicales, la réponse est claire : oui. Les hommes ne peuvent pas être féministes, parce qu’ils bénéficient du système patriarcal. Point. Pour d’autres, c’est plus nuancé : les hommes peuvent être des alliés, à condition de ne pas prendre toute la place. Et puis il y a ceux qui pensent que le féminisme a besoin des hommes – ne serait-ce que pour changer les mentalités.
Je reste convaincu que la présence des hommes dans le féminisme est nécessaire, mais dangereuse. Nécessaire, parce que le patriarcat ne tombera pas sans eux. Dangereuse, parce qu’ils ont tendance à tout recentrer sur eux. Combien de fois a-t-on vu un homme s’approprier une discussion sur les violences conjugales pour parler de "sa" sensibilité ? Combien de fois a-t-on entendu un homme expliquer à une femme ce qu’est le féminisme ? (Un conseil : si vous êtes un homme et que vous lisez ces lignes, ne faites pas ça. Vraiment.)
Alors, quelle place pour les hommes dans la 5ème vague ? Celle d’alliés discrets, peut-être. Celle de complices qui écoutent plus qu’ils ne parlent. Celle de militants qui acceptent de se taire quand il le faut. Bref, une place en retrait – mais pas absente.
Le féminisme décolonial : quand la lutte contre le patriarcat rencontre celle contre le colonialisme
Si l’intersectionnalité est le cœur de la 5ème vague, le féminisme décolonial en est l’un des bras armés. Né dans les années 2000, ce courant affirme que le féminisme occidental ne peut pas prétendre à l’universalité. Pourquoi ? Parce qu’il a été façonné par l’histoire coloniale, par le racisme, par l’impérialisme. Et parce qu’il a souvent servi d’alibi à des politiques néocoloniales.
Prenez l’exemple de l’Afghanistan. En 2001, les États-Unis et leurs alliés ont justifié leur intervention militaire par la nécessité de "libérer les femmes afghanes". Résultat : 20 ans de guerre, des milliers de morts, et des femmes afghanes toujours opprimées – mais cette fois, sous la coupe des talibans. Le féminisme, utilisé comme arme de guerre. Pas très glorieux, n’est-ce pas ?
Pourquoi le féminisme blanc a du mal à entendre les féministes décoloniales
Parce que ça remet en cause ses fondements. Le féminisme blanc (celui qui domine dans les médias, dans les universités, dans les institutions) a longtemps cru que ses combats étaient universels. Or, les féministes décoloniales lui rappellent que non. Que le voile, par exemple, n’est pas forcément un symbole d’oppression. Que le mariage forcé n’est pas une "tradition" à éradiquer, mais une violence à combattre avec les concernées. Que les luttes féministes en Occident ne sont pas les mêmes qu’en Afrique, en Asie ou en Amérique latine.
Et ça, ça dérange. Parce que ça oblige à admettre que le féminisme occidental a une dette envers les femmes racisées. Une dette historique (esclavage, colonisation, exploitation) et une dette politique (le féminisme blanc a souvent ignoré, voire méprisé, les luttes des femmes non blanches).
Prenez l’exemple des féministes noires. Aux États-Unis, elles se battent depuis des décennies contre les violences policières, contre les stérilisations forcées, contre les discriminations à l’embauche. En France, elles luttent contre les contrôles au faciès, contre les expulsions de sans-papiers, contre le racisme systémique. Pourtant, leurs combats sont souvent relégués au second plan, derrière ceux des femmes blanches. Comme si leurs vies valaient moins.
Le féminisme décolonial en pratique : des exemples concrets
Heureusement, les choses bougent. En France, des collectifs comme "Mwasi" ou "Lallab" portent la voix des femmes noires et musulmanes. Au Canada, des autrices comme Leanne Betasamosake Simpson ou Robyn Maynard analysent les liens entre colonialisme et patriarcat. En Amérique latine, des mouvements comme "Ni Una Menos" luttent contre les féminicides en articulant genre et classe.
Et puis il y a les victoires, petites mais symboliques. Comme cette décision de la Cour européenne des droits de l’homme, en 2021, qui a reconnu que la France avait discriminé une femme voilée en lui refusant un emploi. Ou comme cette loi espagnole de 2022, qui reconnaît le travail domestique comme une activité économique à part entière. Des avancées qui montrent que le féminisme décolonial n’est pas qu’une théorie : c’est une force politique.
Reste que le chemin est long. Parce que le féminisme décolonial bouscule trop de certitudes. Parce qu’il oblige à regarder en face les privilèges de race et de classe. Et parce qu’il rappelle que le féminisme, pour être vraiment universel, doit d’abord être pluriel.
Le féminisme numérique : entre empowerment et piège des réseaux sociaux
Instagram, TikTok, Twitter… Les réseaux sociaux ont transformé le féminisme en un phénomène viral. En 2017, #MeToo a déferlé sur la toile, révélant l’ampleur des violences sexuelles. En 2020, #BlackLivesMatter a forcé le féminisme à s’interroger sur son propre racisme. En 2023, #PayeTaSchnek a mis en lumière le harcèlement de rue. Bref, les réseaux sociaux sont devenus un terrain de lutte à part entière.
Mais attention : derrière les likes et les partages, il y a des pièges. Des pièges qui menacent la crédibilité du mouvement, et qui transforment parfois le féminisme en un simple produit de consommation.
Les réseaux sociaux : un outil de mobilisation sans précédent
Jamais le féminisme n’a été aussi visible. Grâce aux réseaux sociaux, des millions de femmes peuvent partager leurs expériences, dénoncer les injustices, s’organiser. Prenez l’exemple de l’Argentine : en 2018, le hashtag #NiUnaMenos a permis de mobiliser des centaines de milliers de personnes contre les féminicides. En Inde, #MeToo a donné la parole à des actrices et des journalistes victimes de harcèlement. En France, #BalanceTonPorc a libéré la parole des femmes sur les violences sexuelles.
Les réseaux sociaux ont aussi permis de populariser des concepts complexes. L’intersectionnalité, la charge mentale, le mansplaining… Autant de notions qui étaient confinées aux cercles universitaires il y a 10 ans, et qui sont aujourd’hui connues du grand public. Et ça, c’est une révolution.
Mais – car il y a un mais – les réseaux sociaux ont aussi leurs limites. La première, c’est l’effet de bulle. Sur Twitter ou Instagram, on a l’impression que le féminisme est partout. En réalité, il reste marginal dans beaucoup de milieux. Dans les usines, dans les campagnes, dans les quartiers populaires, les femmes se battent encore pour des droits basiques. Et leurs luttes, souvent, ne font pas le buzz.
Le piège de l’activisme performatif
Le deuxième piège, c’est l’activisme performatif. Vous savez, ces posts où l’on affiche son soutien à une cause… sans rien faire de concret. Ces stories où l’on partage un article sur les violences conjugales… sans jamais donner à une association. Ces tweets où l’on dénonce le patriarcat… tout en likant des comptes qui objectifient les femmes.
Le problème, c’est que les réseaux sociaux récompensent la visibilité, pas l’engagement. Résultat : beaucoup de gens se contentent de cliquer, de partager, de liker. Sans jamais passer à l’action. Sans jamais remettre en question leurs propres comportements. Sans jamais prendre de risques.
Et puis il y a le risque de récupération. Les marques adorent le féminisme… tant qu’il reste consensuel. Dès qu’il devient politique, elles reculent. Prenez l’exemple de Nike : en 2018, la marque a lancé une campagne avec Colin Kaepernick, le joueur de football américain qui s’était agenouillé pendant l’hymne national pour protester contre les violences policières. Résultat : des ventes en hausse, une image progressiste. Mais quand Nike a été accusée d’exploiter des ouvrières au Bangladesh, la marque a fait profil bas. Le féminisme, oui. Mais pas au point de perdre des clients.
Comment éviter les pièges du féminisme numérique ?
D’abord, en gardant les pieds sur terre. Les réseaux sociaux sont un outil, pas une fin en soi. Ils permettent de mobiliser, de sensibiliser, de créer des communautés. Mais ils ne remplacent pas le travail de terrain. Les manifestations, les pétitions, les ateliers, les groupes de parole… Tout ça reste indispensable.
Ensuite, en évitant de tomber dans le piège de l’individualisme. Le féminisme n’est pas une question de likes ou de followers. C’est une lutte collective. Une lutte qui exige de l’engagement, du temps, de l’énergie. Pas seulement des posts.
Enfin, en restant critique. Les réseaux sociaux sont un miroir déformant. Ils donnent l’impression que le féminisme est partout, alors qu’il reste minoritaire. Ils mettent en avant les combats les plus visibles, alors que les luttes les plus importantes sont souvent les plus discrètes. Bref, ils simplifient une réalité complexe.
Alors oui, le féminisme numérique est une force. Mais une force qui doit rester ancrée dans le réel. Sinon, elle risque de se transformer en un simple produit de consommation. Et ça, ce serait une défaite pour le mouvement.
Les divisions internes : quand le féminisme se déchire
Le féminisme n’a jamais été un bloc monolithique. Mais aujourd’hui, les divisions sont plus visibles que jamais. Entre universalistes et intersectionnelles, entre militantes de terrain et influenceuses, entre féministes "historiques" et nouvelles générations… Les tensions sont palpables. Et parfois, elles menacent l’unité du mouvement.
Universalisme vs intersectionnalité : le grand débat
D’un côté, les universalistes. Pour elles, le féminisme doit défendre les droits de toutes les femmes, sans distinction de race, de classe ou de religion. Leur argument ? L’égalité ne se négocie pas. Une femme est une femme, point. Et les différences culturelles ou religieuses ne doivent pas servir d’excuse pour justifier les inégalités.
De l’autre, les intersectionnelles. Pour elles, le féminisme doit prendre en compte les spécificités de chaque groupe. Leur argument ? On ne peut pas lutter contre le sexisme sans lutter contre le racisme, le classisme, l’homophobie. Une femme blanche de classe moyenne n’a pas les mêmes priorités qu’une femme noire ouvrière. Et ignorer ces différences, c’est reproduire les inégalités.
Le débat est vif. Pour les universalistes, l’intersectionnalité divise le mouvement. Pour les intersectionnelles, l’universalisme nie les réalités des femmes racisées, pauvres ou marginalisées. Et entre les deux, il y a un fossé difficile à combler.
Prenez l’exemple du voile. Pour les universalistes, le voile est un symbole d’oppression. Pour les intersectionnelles, c’est plus compliqué : certaines femmes le portent par choix, d’autres par contrainte. Et dans les deux cas, leur parole doit être entendue. Comment concilier ces deux visions ?
Les féministes historiques vs les nouvelles générations
Autre clivage : celui entre les féministes "historiques" et les nouvelles générations. Les premières ont lutté pour le droit de vote, pour la pilule, pour l’avortement. Les secondes militent pour l’intersectionnalité, pour la déconstruction des genres, pour la fin du patriarcat. Et parfois, elles s’affrontent.
Pour les féministes historiques, les nouvelles générations sont trop radicales, trop divisées, trop centrées sur les réseaux sociaux. Pour les nouvelles générations, les féministes historiques sont trop timides, trop blanches, trop bourgeoises. Et entre les deux, il y a un dialogue de sourds.
Prenez l’exemple de #MeToo. Pour beaucoup de féministes historiques, c’est une avancée majeure. Pour certaines nouvelles militantes, c’est insuffisant : le mouvement a surtout donné la parole à des femmes blanches, riches et célèbres. Et les violences subies par les femmes racisées, pauvres ou trans ? Elles sont restées dans l’ombre.
Comment surmonter ces divisions ?
D’abord, en acceptant que le féminisme ne soit pas un mouvement unifié. Qu’il y ait des désaccords, des débats, des tensions. C’est normal. Et c’est même sain. Un mouvement qui ne se remet jamais en question est un mouvement mort.
Ensuite, en écoutant les concernées. Trop souvent, les débats féministes sont menés par des femmes blanches de classe moyenne. Or, les femmes racisées, pauvres, handicapées, trans… ont des choses à dire. Et leurs voix doivent être entendues.
Enfin, en évitant les anathèmes. Traiter une féministe intersectionnelle de "diviseuse" ou une universaliste de "raciste" ne fait pas avancer le débat. Mieux vaut discuter, échanger, confronter les idées. Même si ça prend du temps. Même si c’est inconfortable.
Parce qu’au fond, ces divisions sont le signe d’un mouvement vivant. D’un mouvement qui grandit, qui évolue, qui se remet en question. Et c’est ça, la force du féminisme : sa capacité à se réinventer sans cesse.
Les victoires de la 5ème vague : ce qui a (vraiment) changé
Parce qu’il ne faut pas se leurrer : malgré les divisions, la 5ème vague a déjà obtenu des victoires. Des petites, des grandes, des symboliques, des concrètes. En voici quelques-unes, qui montrent que le mouvement avance – même si c’est lentement.
La reconnaissance des violences sexuelles
En 2017, #MeToo a changé la donne. Pour la première fois, les violences sexuelles ont été reconnues comme un problème systémique. Pas comme des "dérives" individuelles, mais comme le produit d’une culture du viol. Résultat : les mentalités ont évolué. Les victimes osent parler. Les agresseurs sont plus souvent condamnés.
En France, la loi Schiappa de 2018 a allongé le délai de prescription pour les crimes sexuels sur mineurs. En Espagne, la loi "seul un oui est un oui" a redéfini le viol comme un acte non consenti. Aux États-Unis, des dizaines d’États ont durci les peines pour harcèlement sexuel.
Bien sûr, il reste du chemin. Les victimes sont encore trop souvent culpabilisées. Les agresseurs sont encore trop souvent protégés. Mais quelque chose a changé : on ne peut plus faire comme si de rien n’était.
La visibilité des femmes racisées
Longtemps, le féminisme a été un mouvement blanc. Aujourd’hui, les femmes racisées prennent la parole. Et leurs combats sont enfin visibles.
En France, des collectifs comme "Mwasi" ou "Lallab" portent la voix des femmes noires et musulmanes. Aux États-Unis, des autrices comme Roxane Gay ou Ijeoma Oluo analysent les liens entre race et genre. En Amérique latine, des mouvements comme "Ni Una Menos" luttent contre les féminicides en articulant genre et classe.
Et puis il y a les victoires symboliques. Comme cette décision de la Cour européenne des droits de l’homme, en 2021, qui a reconnu que la France avait discriminé une femme voilée en lui refusant un emploi. Ou comme cette loi espagnole de 2022, qui reconnaît le travail domestique comme une activité économique à part entière.
La déconstruction des masculinités
Pendant des siècles, la masculinité a été associée à la force, à la domination, à l’absence d’émotions. Aujourd’hui, ce modèle est remis en question. Et ça, c’est une avancée majeure.
En France, des ateliers sur la masculinité se multiplient. Des groupes de parole pour hommes violents voient le jour. Des campagnes contre le harcèlement de rue ciblent les agresseurs. Et des pères osent prendre leur congé parental.
Bien sûr, tout n’est pas gagné. Beaucoup d’hommes résistent encore. Beaucoup refusent de remettre en question leurs privilèges. Mais quelque chose a changé : on ne peut plus dire que la masculinité n’est pas un sujet féministe.
Les défis de la 5ème vague : ce qui reste à faire
Parce qu’il ne faut pas se voiler la face : la 5ème vague a encore du pain sur la planche. Voici quelques-uns des défis qui l’attendent.
Lutter contre le backlash
À chaque avancée féministe, son backlash. Après #MeToo, les attaques contre les féministes se sont multipliées. Des livres, des articles, des émissions ont dénoncé un "féminisme victimaire", un "féminisme qui va trop loin". Et des personnalités politiques ont surfé sur cette vague pour séduire un électorat conservateur.
En France, des figures comme Éric Zemmour ou Marine Le Pen ont fait du combat contre le "wokisme" et l’"islamo-gauchisme" un de leurs chevaux de bataille. Aux États-Unis, des États républicains ont interdit l’enseignement de la théorie critique de la race. En Hongrie, Viktor Orbán a fait du combat contre le "genre" une priorité nationale.
Le backlash est là. Et il est violent. Parce qu’il ne se contente pas de critiquer le féminisme : il cherche à le détruire. À le discréditer. À le rendre illégitime.
Faire entendre les voix des femmes précaires
Le féminisme a longtemps été un mouvement de classe moyenne. Aujourd’hui, il doit se préoccuper des femmes précaires. Des femmes qui travaillent dans des usines, dans des champs, dans des Ehpad. Des femmes qui élèvent seules leurs enfants. Des femmes qui survivent avec des minima sociaux.
Leur combat est différent. Elles n’ont pas le temps de militer. Elles n’ont pas les moyens de payer une baby-sitter pour aller à une manifestation. Elles n’ont pas accès aux réseaux qui permettent de se faire entendre.
Et pourtant, leurs luttes sont essentielles. Parce qu’elles touchent à des questions de survie. À des questions de dignité. À des questions de justice sociale.
Repenser l’alliance avec les hommes
Comment faire pour que les hommes deviennent de vrais alliés ? Comment éviter qu’ils ne récupèrent le mouvement ? Comment les inciter à remettre en question leurs privilèges sans les braquer ?
C’est un défi majeur. Parce que les hommes ont un rôle à jouer dans la lutte féministe. Mais ils doivent le jouer avec humilité. Avec discrétion. Sans prendre toute la place.
Il faut leur montrer que le féminisme n’est pas une menace, mais une libération. Une libération pour eux aussi. Parce que le patriarcat enferme les hommes dans des rôles étroits. Parce qu’il les empêche d’exprimer leurs émotions. Parce qu’il les pousse à la violence.
Et puis il faut leur rappeler que le féminisme n’est pas une question de morale, mais de justice. Que ce n’est pas une question de "gentillesse", mais de droits. Que ce n’est pas une question de "bonnes intentions", mais d’actions concrètes.
Questions fréquentes sur la 5ème vague du féminisme
La 5ème vague du féminisme, c’est quoi exactement ?
C’est une nouvelle ère du féminisme, qui émerge dans les années 2010-2020. Elle se caractérise par une approche intersectionnelle (qui prend en compte les croisements entre sexisme, racisme, classisme, etc.), par une remise en question des masculinités, et par une utilisation massive des réseaux sociaux. Contrairement aux vagues précédentes, elle n’a pas de date de naissance précise – et c’est ça qui la rend difficile à cerner.
Pourquoi parle-t-on de "5ème vague" ? Les autres vagues ont-elles échoué ?
Non, les autres vagues n’ont pas échoué. Chacune a obtenu des victoires majeures : le droit de vote (1ère vague), la pilule et l’avortement (2ème vague), la visibilité des questions de genre et de sexualité (3ème vague), #MeToo et la lutte contre les violences sexuelles (4ème vague). La 5ème vague ne remplace pas les précédentes : elle les prolonge, en intégrant de nouvelles problématiques.
Le concept de "vagues" est d’ailleurs critiqué par certains historiens. Parce qu’il donne l’impression que le féminisme avance de façon linéaire, alors qu’il est fait de reculs, de détours, de contradictions. Et parce qu’il efface les luttes des femmes qui n’ont pas eu la chance de faire partie des vagues "officielles" – comme les féministes noires ou les féministes des pays du Sud.
Est-ce que la 5ème vague est trop radicale ?
Tout dépend de ce qu’on entend par "radicale". Si radicale signifie "qui va à la racine des problèmes", alors oui, la 5ème vague est radicale. Elle ne se contente pas de demander l’égalité salariale : elle interroge les fondements mêmes du système capitaliste. Elle ne se contente pas de dénoncer les violences sexuelles : elle analyse les mécanismes culturels qui les rendent possibles.
Mais si radicale signifie "extrémiste" ou "violente", alors non. La 5ème vague est un mouvement pacifique, qui utilise des outils légaux (manifestations, pétitions, actions en justice) et des outils culturels (art, littérature, réseaux sociaux) pour faire avancer ses idées.
Le vrai débat, ce n’est pas la radicalité de la 5ème vague. C’est sa capacité à convaincre. À faire bouger les lignes. À transformer la société. Et sur ce point, le bilan est mitigé. Parce que le féminisme reste un mouvement minoritaire. Parce que ses idées sont encore contestées. Et parce que ses victoires sont fragiles.
Comment participer à la 5ème vague du féminisme ?
Il n’y a pas de recette magique. Mais voici quelques pistes :
D’abord, s’informer. Lire des livres, des articles, des témoignages. Écouter les concernées. Se remettre en question. Accepter que le féminisme ne soit pas un bloc monolithique, mais un mouvement pluriel, fait de débats et de contradictions.
Ensuite, agir. À son échelle. Dans sa vie quotidienne. En remettant en question ses propres préjugés. En soutenant les femmes de son entourage. En dénonçant les injustices quand on en est témoin.
Enfin, militer. Rejoindre une association, signer des pétitions, participer à des manifestations. Mais aussi : voter pour des candidats féministes, soutenir les entreprises qui défendent l’égalité, boycotter celles qui la bafouent.
Parce que le féminisme n’est pas une question de likes ou de posts. C’est une question d’engagement. De temps. D’énergie. Et de convictions.
Verdict : la 5ème vague, révolution ou simple évolution ?
Alors, la 5ème vague du féminisme, révolution ou simple évolution ? La réponse
