La célèbre phrase de 1776 : un séisme politique mal compris ?
On ne va pas se mentir, la plupart des gens s'arrêtent à la première ligne. "Tous les hommes sont créés égaux". C'est beau, c'est puissant, et à l'époque, c'était une véritable bombe lancée à la figure de la monarchie britannique. Mais que voulait-il dire exactement par là ? Jefferson ne parlait pas d'une égalité de revenus ou de talents. Loin de là. Pour lui, l'égalité était d'abord et avant tout une question de statut politique naturel. Personne ne naît avec une selle sur le dos, et personne ne naît avec des bottes et des éperons pour chevaucher les autres, comme il l'écrira plus tard avec une pointe d'ironie acide peu avant sa mort en 1826.
Le poids de l'héritage de John Locke
Jefferson n'a pas inventé l'eau chaude. Il a puisé abondamment dans les écrits du philosophe anglais John Locke, à tel point que certains de ses contemporains l'ont accusé de plagiat. Locke parlait de "vie, liberté et propriété". Jefferson, dans un élan de génie marketing ou peut-être par une intuition philosophique plus profonde, a remplacé "propriété" par "recherche du bonheur". Ce changement n'est pas anecdotique. Il déplace le curseur de l'avoir vers l'être. Or, c'est précisément ici que le bât blesse : si tout le monde peut chercher le bonheur, tout le monde n'a pas les mêmes chaussures pour courir après.
Une égalité de droits, pas de conditions
Le truc c'est que pour les pères fondateurs, l'égalité signifiait que nous sommes tous soumis aux mêmes lois de la nature. Rien de plus. Jefferson voyait la société comme une vaste arène où chacun devait avoir sa chance au départ. Mais une fois le coup de sifflet donné, les différences de talent, de vertu et d'industrie reprenaient leurs droits. Il n'a jamais prôné un nivellement par le bas. Mais alors, comment concilier cette vision avec le fait qu'il dînait servi par des hommes et des femmes qu'il considérait comme sa propriété ? C'est là où ça coince sérieusement pour nous, observateurs du 21ème siècle.
Le gouffre entre le texte et la réalité de Monticello
On est loin du compte quand on essaie de faire de Jefferson un saint de l'égalité moderne. À Monticello, sa magnifique demeure en Virginie, l'égalité s'arrêtait au seuil des quartiers des esclaves. C'est une réalité brutale. Jefferson a possédé des centaines d'êtres humains. Et pourtant, il a écrit des pages entières sur l'injustice de l'esclavage, le qualifiant de "dépravation morale". On est face à une dissonance cognitive assez vertigineuse. Je reste convaincu que Jefferson savait parfaitement qu'il était dans l'erreur, mais il était trop embourbé dans ses dettes et son style de vie aristocratique pour agir concrètement.
Notes on the State of Virginia : le texte qui fâche
Si vous voulez vraiment voir le côté sombre de sa pensée sur l'égalité, il faut lire ses "Notes sur l'État de Virginie" publiées en 1785. C'est là qu'il expose des théories pseudo-scientifiques sur les races qui font froid dans le dos. Il y suggère que les Noirs pourraient être inférieurs aux Blancs en termes de capacités cognitives et d'imagination. C'est d'autant plus troublant qu'il entretenait une relation de longue durée avec Sally Hemings, une femme esclave avec qui il a eu plusieurs enfants. Mais bon, la complexité humaine n'a pas de limites, et Jefferson en est la preuve vivante.
L'émancipation : un projet toujours reporté
Il a souvent dit que l'esclavage était comme tenir un loup par les oreilles : on n'aime pas ça, mais on n'ose pas le lâcher de peur d'être dévoré. Pour lui, l'égalité entre les races était impossible sur le sol américain. Sa solution ? L'émancipation suivie de la colonisation, c'est-à-dire renvoyer les anciens esclaves en Afrique ou dans les Caraïbes. Il ne concevait pas une société multiculturelle égalitaire. À ceci près que certains de ses contemporains, comme Edward Coles, ont libéré leurs esclaves et les ont installés sur des terres. Jefferson, lui, n'a libéré qu'une poignée de personnes à sa mort, presque toutes issues de la famille Hemings.
Pourquoi Jefferson croyait en une "aristocratie naturelle"
Dans une lettre célèbre de 1813 adressée à son vieil ami et rival John Adams, Jefferson explique sa vision de la hiérarchie sociale. Il rejette l'aristocratie "artificielle" basée sur la naissance et la richesse. Par contre, il défend bec et ongles l'idée d'une aristocratie naturelle fondée sur la vertu et le talent. Pour lui, c'est le but de toute bonne législation : permettre à ces talents de sortir du lot, peu importe leur origine sociale. C'est une vision méritocratique avant l'heure, mais qui reste très sélective.
L'éducation comme seul moteur de l'égalité
Jefferson était obsédé par l'instruction publique. Il pensait que pour que l'égalité politique fonctionne, il fallait un peuple éduqué capable de repérer les tyrans. Son projet de loi de 1779 en Virginie visait à offrir trois ans d'école gratuite à tous les enfants blancs (garçons et filles, une petite révolution quand même). Les plus brillants continueraient leurs études aux frais de l'État. Il voulait, selon ses propres mots, "ratisser les génies dans les décombres de la population". L'expression est rude, mais l'intention était de casser le monopole des familles riches sur le pouvoir.
L'Université de Virginie : son dernier bébé
Il a passé les dernières années de sa vie à construire une université à Charlottesville. Pour lui, c'était le rempart ultime contre l'inégalité. Il voulait former des citoyens capables de raisonner par eux-mêmes. Il a même dessiné les plans et choisi les livres de la bibliothèque. Il voyait l'ignorance comme le terreau de l'oppression. Sauf que, encore une fois, cette éducation était réservée à une élite masculine et blanche. On n'y pense pas assez, mais sa vision de l'égalité était très compartimentée.
L'égalité face à la terre : le rêve agrarien
Pour Jefferson, un homme n'est vraiment égal à un autre que s'il est indépendant économiquement. Et pour être indépendant, il faut posséder sa terre. C'est pour cette raison qu'il vénérait les petits fermiers, qu'il appelait les "élus de Dieu". Il craignait par-dessus tout le développement des villes et des usines, car il pensait que les ouvriers, dépendant d'un patron pour leur salaire, perdraient leur liberté de vote et leur sens de l'égalité.
L'achat de la Louisiane : 15 millions pour l'espace vital
En 1803, il double la taille des États-Unis en achetant la Louisiane à la France. Pourquoi ? Pas seulement pour la grandeur du pays, mais pour offrir des terres à perte de vue aux futures générations de fermiers américains. Il voulait retarder le plus possible le moment où l'Amérique deviendrait une nation industrielle pleine d'inégalités criantes. C'était sa façon à lui de garantir une certaine forme d'égalité sociale sur le long terme. Mais là où ça coince, c'est que ces terres n'étaient pas vides ; elles appartenaient à des nations autochtones.
Jefferson et les peuples autochtones : une égalité sous conditions
Sa position sur les Amérindiens est fascinante et contradictoire. Contrairement à beaucoup de ses contemporains qui les voyaient comme des sauvages irrécupérables, Jefferson pensait qu'ils étaient physiquement et mentalement les égaux des Blancs. Mais — et c'est un gros mais — ils devaient abandonner leur culture, leur mode de vie de chasseurs-cueilleurs et devenir des fermiers sédentaires. C'était "civilise-toi ou disparais". Une égalité qui exige l'effacement de l'identité de l'autre, est-ce vraiment de l'égalité ? Posez la question aux historiens, les débats sont houleux.
Les erreurs courantes sur la pensée jeffersonienne
On entend souvent tout et n'importe quoi sur Jefferson. Certains en font un précurseur du socialisme à cause de ses critiques sur l'accumulation des richesses, tandis que d'autres le voient comme un suprémaciste blanc pur et dur. La vérité est, comme souvent, bien plus nuancée et frustrante. Jefferson était un homme de son temps, pétri de préjugés, mais capable d'éclairs de lucidité qui ont changé le cours de l'histoire humaine.
Idée reçue n°1 : Il voulait une égalité absolue
Faux. Jefferson était un élitiste intellectuel. Il croyait fermement que certains individus étaient naturellement plus aptes à diriger que d'autres. Son but était simplement que ces leaders soient choisis pour leur mérite et non pour leur nom de famille. On est loin d'une démocratie directe où chaque voix se vaut dans tous les domaines. Pour lui, l'égalité était une porte ouverte, pas un résultat garanti à l'arrivée.
Idée reçue n°2 : Il était hypocrite par pur cynisme
C'est plus compliqué. L'hypocrisie suppose une volonté de tromper. Jefferson semble plutôt avoir été un homme divisé, incapable de résoudre le conflit entre ses idéaux universels et ses intérêts personnels et régionaux. Il détestait la confrontation. Il préférait écrire des lettres enflammées sur la liberté tout en gérant ses comptes de vente d'esclaves dans le silence de son bureau. C'est une forme de lâcheté intellectuelle, certes, mais c'est très humain.
Questions fréquentes sur Thomas Jefferson et l'égalité
Est-ce que Jefferson a vraiment écrit "tous les hommes sont créés égaux" ?
Oui, c'est le rédacteur principal de la Déclaration d'indépendance de 1776. Cependant, le texte a été revu et corrigé par un comité incluant Benjamin Franklin et John Adams avant d'être adopté par le Congrès. La version originale de Jefferson était d'ailleurs encore plus virulente, notamment contre le roi d'Angleterre qu'il accusait d'avoir imposé la traite des esclaves aux colonies. Ce passage a été supprimé pour ne pas froisser la Caroline du Sud et la Géorgie. Le compromis politique a donc amputé sa vision dès le départ.
Comment expliquait-il le fait de posséder des esclaves ?
Il ne l'expliquait pas vraiment, il le déplorait tout en continuant de le faire. Il affirmait que la génération actuelle ne pouvait pas résoudre le problème sans risquer une guerre civile ou un bain de sang. Il passait la patate chaude aux générations futures. C'est une pirouette rhétorique assez classique chez les politiciens de l'époque. Il voyait l'esclavage comme une maladie dont on ne pouvait pas guérir brusquement sans tuer le patient.
Quelle était sa vision de l'égalité pour les femmes ?
Honnêtement, c'est le point mort de sa pensée. Pour Jefferson, la place des femmes était au foyer, à s'occuper de l'éducation des enfants et de la tenue de la maison. Il n'a jamais envisagé le droit de vote des femmes ou leur participation à la vie politique. Son concept d'égalité était quasi exclusivement masculin. Dans ses lettres à ses filles, il insiste lourdement sur la douceur, la propreté et l'obéissance. On est loin de la révolution féministe.
L'essentiel : un héritage en clair-obscur
Alors, qu'a vraiment dit Jefferson sur l'égalité ? Il a dit que c'était un droit de naissance, une évidence inscrite dans les lois de la nature. Il a donné au monde un vocabulaire pour réclamer la justice, même s'il n'a pas eu le courage d'appliquer ces principes jusqu'au bout dans sa propre vie. C'est là toute la tragédie du personnage. Il a posé les fondations d'une maison qu'il n'était pas prêt à habiter lui-même.
Le problème, c'est que nous jugeons Jefferson avec nos lunettes d'aujourd'hui. Mais même pour son époque, il était en retard sur certains de ses pairs plus radicaux. Reste que sans ses mots, les mouvements pour les droits civiques du 19ème et du 20ème siècle auraient manqué d'un levier moral puissant. Quand Martin Luther King cite Jefferson sur les marches du Lincoln Memorial, il ne célèbre pas l'homme de Monticello, il s'empare de la promesse non tenue contenue dans ses écrits. Et c'est peut-être ça, le plus grand héritage de Jefferson : avoir écrit des mots si grands qu'ils ont fini par dépasser leur auteur et l'obliger, lui et son pays, à se regarder dans une glace.
Bref, Jefferson nous laisse un mode d'emploi inachevé. L'égalité n'est pas un état de fait qu'il a constaté, mais un idéal qu'il a projeté, un peu comme une étoile polaire qu'on ne peut jamais atteindre mais qui permet de ne pas trop se perdre en chemin. Soit dit en passant, il est fascinant de voir comment une seule phrase peut porter autant d'espoir et autant de douleur simultanément. C'est le propre des grands textes, j'imagine.
