Le big bang de 1690 : quand l'égalité naturelle devient un droit inaliénable
Locke débarque dans un XVIIe siècle anglais encore tout imprégné de théories absolutistes où le roi est perçu comme un père dont l'autorité descendrait directement d'Adam. Le truc c'est que Locke balaie cette généalogie sacrée d'un revers de main. Pour lui, l'état de nature — cette expérience de pensée sur l'homme avant la société — n'est pas un chaos guerrier à la Hobbes, mais un lieu de réciprocité. On y trouve des individus capables de suivre une loi morale inscrite dans leur raison. Mais attention, cette égalité-là n'est pas une égalité de capacités ou de vertus, car Locke n'est pas naïf au point de croire que nous sommes tous des clones intellectuels. Il s'agit d'une égalité de juridiction : nul n'est le sujet d'un autre sans son propre consentement. Et c'est là que ça change la donne radicalement par rapport aux siècles de féodalité précédents.
Une rupture nette avec l'absolutisme de Robert Filmer
Il faut bien comprendre que l'adversaire de Locke, c'est Sir Robert Filmer, l'homme qui jurait que l'inégalité était la règle parce que Dieu aurait donné le monde à Adam en exclusivité. Locke prend le contre-pied total en affirmant que la terre a été donnée en commun à l'humanité. Reste que cette propriété commune ne dure pas longtemps dès qu'on commence à bosser. Si je ramasse une pomme, elle devient mienne car j'y ai mêlé mon travail. Mais au départ, sur la ligne de départ de l'existence, le compteur est à zéro pour tout le monde. C'est une vision presque mathématique de la dignité humaine. Est-ce que cette vision est vraiment inclusive ? On n'y pense pas assez, mais Locke pose les bases d'une méritocratie qui, au fil des chapitres, finit par créer des fossés béants entre les individus alors même qu'ils étaient censés être égaux.
La propriété privée : le grain de sable dans l'engrenage égalitaire lockéen
Là où ça coince, c'est quand on regarde comment l'égalité naturelle se transforme en inégalité civile dès que l'argent entre en jeu. Locke explique que tant que l'on ne prend que ce que l'on peut consommer avant que ça ne pourrisse, tout va bien. C'est la limite du gâchis. Sauf que l'invention de la monnaie — ce métal qui ne pourrit pas et qui permet d'accumuler sans fin — vient tout chambouler. Résultat : 100% de la légitimité de l'accumulation repose sur un accord tacite des hommes. J'ai tendance à penser que Locke est le premier grand théoricien de "l'égalité des chances" qui finit par justifier les pires disparités de patrimoine, ce qui est assez ironique quand on connaît son point de départ humaniste.
Le travail comme facteur de différenciation radicale
Le travail est chez Locke le prolongement de la propriété de soi. Puisque je m'appartiens à moi-même, ce que je produis est mien. Or, tout le monde ne travaille pas avec la même intensité ou la même rationalité (le fameux "industrious and rational"). Locke distingue ainsi subtilement ceux qui utilisent leur raison pour fructifier la terre de ceux qui se contentent de stagner. Car pour lui, la raison est le dénominateur commun de l'égalité, mais son exercice est inégal. On est loin du compte d'une justice sociale redistributive ; on est plutôt chez le comptable qui vérifie que les contrats sont respectés. C'est une vision de l'égalité qui est avant tout une protection contre l'arbitraire du voisin ou du tyran, pas un plan de partage des richesses. D'où cette question : peut-on vraiment parler d'égalité quand l'un possède 10 000 hectares et l'autre seulement ses bras pour survivre ?
L'éducation et la raison : la face cachée de l'égalité de John Locke
Dans son ouvrage sur l'éducation, Locke compare l'esprit de l'enfant à une "tabula rasa", une table rase. C'est un message d'espoir immense : si nous naissons tous vides, alors nous sommes tous égaux face au savoir potentiel. Mais (il y a toujours un mais), cette égalité est fragile. Elle dépend entièrement de l'environnement et de l'instruction reçue. Locke passe des centaines de pages à expliquer comment formuler le caractère d'un gentilhomme, laissant de côté la masse des travailleurs qui, faute de temps pour réfléchir, restent dans une sorte d'égalité théorique mais une infériorité pratique. Bref, l'égalité lockéenne est une porte ouverte, mais tout le monde n'a pas les chaussures pour franchir le seuil.
Le statut ambivalent des enfants et des "aliénés"
Locke est très clair sur un point : on ne naît pas pleinement égal, on le devient en devenant capable de comprendre la loi. Tant que l'enfant n'a pas atteint l'âge de raison — fixé arbitrairement autour de 21 ans à l'époque — il est sous la tutelle de ses parents. L'égalité est donc un potentiel qui doit être actualisé par la maturité cognitive. Mais qu'en est-il de ceux qui ne possèdent pas cette raison ? Ici, Locke frôle des zones d'ombre qui divisent les spécialistes encore aujourd'hui. Si la raison est le ticket d'entrée pour l'égalité politique, ceux qui en sont privés se retrouvent dans une sorte de zone grise citoyenne. C'est une nuance que l'on oublie trop souvent dans les manuels de philosophie politique un peu trop lisses.
John Locke face à Thomas Hobbes : deux visions de l'égalité radicalement opposées
Pour comprendre Locke, il faut le mettre en miroir avec son compatriote Hobbes. Chez Hobbes, l'égalité est un cauchemar : nous sommes tous égaux car n'importe qui peut tuer n'importe qui, même le plus faible peut assassiner le plus fort par la ruse. C'est l'égalité dans la vulnérabilité physique totale. Locke, lui, déplace le curseur vers une égalité morale et juridique. Autant le dire clairement, la vision de Locke est beaucoup plus optimiste, mais elle est aussi plus exigeante. Elle demande un État qui ne se contente pas de maintenir la paix, mais qui garantit les droits de chacun. Dans le système lockéen, 90% du rôle du gouvernement consiste à protéger cette égalité naturelle contre les empiétements, là où chez Hobbes, on sacrifie ses droits pour ne pas finir égorgé dans son sommeil. La différence de perspective est abyssale.
Une égalité de droit, pas de fait
On fait souvent l'erreur de croire que Locke voulait une société égalitaire au sens moderne du terme. C'est faux. Son égalité est une égalité de non-interférence. Personne n'a le droit de me nuire dans ma vie, ma santé, ma liberté ou mes biens. Point barre. À ceci près que cette protection profite naturellement davantage à ceux qui ont déjà accumulé beaucoup de "biens". C'est le paradoxe libéral par excellence : en traitant tout le monde exactement de la même manière, on finit par figer les inégalités de départ. C'est d'ailleurs ce qui a poussé des auteurs plus tardifs comme Rousseau à critiquer cette vision qu'ils jugeaient hypocrite. Mais pour 1690, affirmer que le fils d'un paysan et le fils d'un duc ont la même valeur intrinsèque devant la loi naturelle, c'était déjà une révolution sismique.
Les contresens fréquents sur la vision de John Locke à propos de l'égalité naturelle
Le problème avec les lectures contemporaines, c'est cette fâcheuse tendance à projeter nos fantasmes égalitaristes sur un texte du dix-septième siècle. John Locke n'est pas Karl Marx, autant le dire tout de suite. Beaucoup s'imaginent qu'en prônant l'égalité dans son Second Traité du Gouvernement Civil, il réclamait une répartition homogène des richesses. Erreur monumentale. L'égalité lockéenne est strictement juridictionnelle : personne n'a de juridiction naturelle sur autrui. Or, cette égalité de statut n'empêche en rien une hiérarchie sociale féroce basée sur le mérite et la propriété.
Le mythe d'une égalité économique chez Locke
On entend souvent que Locke aurait limité l'accumulation pour préserver une certaine équité. Mais c'est oublier l'invention de la monnaie \! Si la clause lockéenne impose initialement de laisser "assez et d'aussi bonne qualité" aux autres, l'introduction de l'or change la donne. La monnaie ne pourrit pas. Résultat : Locke justifie des disparités de fortune colossales. Il considère que le consentement tacite à l'usage de l'argent valide l'inégalité des possessions. (Une pirouette rhétorique qui fera grincer les dents des socialistes plus tard). Locke ne cherche pas à ce que tout le monde possède la même chose, mais à ce que personne ne soit l'esclave d'un autre par nature.
L'illusion d'une égalité universelle sans exclusion
Ici, le bât blesse. On brandit souvent Locke comme le père des droits de l'homme, sauf que sa notion d'égalité est sélective. Sa tolérance s'arrête net devant les athées et les catholiques. Quant aux peuples autochtones d'Amérique, il les exclut de la pleine propriété foncière au motif qu'ils ne "mettent pas en valeur" la terre par le travail agricole. On estime que Locke possédait des parts dans la Royal African Company en 1671, ce qui rend son discours sur la liberté naturelle pour le moins paradoxal face à la réalité de l'esclavage colonial. Cette égalité est celle des propriétaires, des êtres rationnels capables de suivre la loi de la raison, pas une charte universelle inclusive au sens moderne.
La "loi de nature" : le conseil expert pour comprendre le pivot de sa pensée
Pour saisir ce qu'a dit John Locke à propos de l'égalité, il faut délaisser les slogans et regarder la mécanique du droit. Le secret réside dans la réciprocité de l'exécution. Dans l'état de nature, chaque individu détient le pouvoir exécutif de la loi de nature. C'est cela, la véritable égalité radicale. Si quelqu'un vous agresse, vous avez autant de droit que n'importe qui de le châtier. Mais ce droit individuel est ingérable. Imaginez 100% de la population agissant comme juge et partie \! C'est le chaos assuré. Le passage à la société civile n'est pas une perte d'égalité, mais un transfert de ce pouvoir d'exécution à un juge impartial.
L'égalité comme absence de subordination politique
Reste que le point névralgique est l'absence de "subordination ou de soumission" naturelle. Contrairement à Robert Filmer qui théorisait le pouvoir absolu des rois via une lignée adamique, Locke affirme que nous naissons dans un état de parfaite liberté. Ce n'est pas une égalité de capacités intellectuelles. Locke admet volontiers que certains sont plus intelligents ou vigoureux. Mais ces talents ne confèrent aucun titre de souveraineté. La distinction entre l'inégalité des facultés et l'égalité des droits est le socle du libéralisme classique. On ne commande pas parce qu'on est meilleur, on commande parce qu'on a reçu un mandat contractuel.
Questions fréquentes sur la philosophie égalitaire de Locke
Locke considérait-il les femmes comme les égales des hommes ?
La réponse est ambiguë, car si Locke rejette le pouvoir arbitraire du mari, il maintient une structure domestique où l'homme a souvent le dernier mot. Dans ses écrits, il souligne que le pouvoir conjugal n'est pas un pouvoir de vie et de mort, contrairement au pouvoir souverain. Il reconnaît aux femmes un droit de propriété et de décision dans certains cadres contractuels, ce qui représentait un progrès notable pour l'époque. Cependant, dans la sphère publique, le patriarcat politique reste la norme implicite de son système. On peut dire qu'il offre les outils conceptuels de l'émancipation féminine sans les utiliser lui-même.
Quelle est la différence entre l'égalité chez Locke et chez Hobbes ?
Chez Thomas Hobbes, l'égalité est physique et cynique : n'importe qui est assez fort pour tuer n'importe qui, même le plus faible peut assassiner le plus fort par la ruse. C'est une égalité de vulnérabilité. Pour Locke, l'égalité est morale et théologique : nous sommes tous les "serviteurs d'un seul Maître souverain", envoyés dans le monde par son ordre. Cette origine divine interdit de se détruire soi-même ou de détruire autrui sans raison valable. Le droit de propriété découle de cette égalité originelle devant Dieu, là où Hobbes n'y voit qu'une convention fragile octroyée par le Léviathan.
Comment Locke justifie-t-il les inégalités sociales naissantes ?
Il utilise l'argument du travail comme source de valeur. Selon Locke, c'est le travail qui donne 90% ou même 99% de la valeur à une chose. Si un homme travaille davantage ou de manière plus efficace, il est juste qu'il accumule plus que son voisin paresseux. L'égalité de départ est une égalité de chances face à la nature sauvage, mais le résultat final est nécessairement inégal. Locke estime que même le plus pauvre des journaliers en Angleterre est mieux logé et nourri qu'un roi indien dans une société sans appropriation privée. L'inégalité économique devient alors le moteur d'une prospérité globale qui profite, selon lui, à l'humanité entière.
Le verdict : une égalité de façade pour un monde de propriétaires ?
Tranchons dans le vif : l'égalité de John Locke est une arme de guerre contre l'absolutisme, pas un projet de justice sociale. Elle sert à protéger l'individu contre l'arbitraire du monarque, tout en bétonnant les droits des possédants contre les revendications des masses. Est-ce hypocrite ? Car utiliser Dieu pour justifier que nous sommes tous égaux tout en étant l'un des architectes conceptuels de la colonisation demande une sacrée souplesse intellectuelle. Pourtant, sans ce postulat d'égalité naturelle, la démocratie libérale n'aurait jamais vu le jour. Nous vivons encore dans ce paradoxe lockéen : nous nous déclarons tous égaux en droit, tout en acceptant des écarts de richesse qui feraient pâlir les aristocrates du dix-septième siècle. C'est une égalité de procédure, froide et efficace, qui a réussi à conquérir le monde en oubliant parfois l'humain en chemin.

