C’est moi ou c’est eux ?
Alors bon, déjà, je vais pas te mentir : j’ai eu ce truc. Plein de fois. Surtout à Paris, là où tout le monde fait semblant de rien mais en vrai, tout le monde mate. Enfin bref. Un jour, je marche vers République, j’avais mon vieux blouson en cuir, les cheveux un peu en vrac, un café à la main… et là, une dame me fixe. Intensément. Je me retourne, y’a rien. Je me retourne encore, elle me sourit. J’hallucine. J’ai fait quoi ? J’ai une tache sur le nez ? Un truc qui pendouille ?
Et si c’était juste… moi ?
Parce que bon, on a tous ce moment où on se dit : ils me regardent parce que je suis bizarre. Mais attends. Franchement. T’es habillé un peu différemment ? T’as un look qui sort du lot ? Un sac rose fluo avec des pin’s anarchistes ? Bah ouais, du coup, on te regarde. Pas pour te juger, peut-être juste par curiosité. Ou admiration. Ou envie.
Y’a aussi ce truc psychologique chelou : plus tu penses qu’on t’observe, plus tu le ressens. C’est comme quand tu conduis une voiture rouge, et d’un coup t’en vois partout. Le biais de confirmation, ils appellent ça. En vrai, les gens te regardent pas plus que les autres. Mais ton cerveau, lui, il capte chaque micro-regard et il fait : ah ! encore ! ils me surveillent !
Le regard, c’est souvent du hasard
Un truc que j’ai compris un jour en discutant avec un pote graphiste, c’est qu’en ville, les gens regardent… sans voir. Genre, ils fixent un point, mais c’est vide. Ils pensent à leur rendez-vous, à ce qu’ils vont manger, à leur ex qui les a ghostés. Et toi, tu passes dans leur champ de vision. Mais tu n’es pas vu, tu es là.
Je me souviens, j’étais au métro Charonne, j’étais en train de relire un message dans mon téléphone, stressé comme pas permis. Et là, une fille me regarde. Longtemps. Je lève les yeux, elle détourne le regard. Je me dis : quoi ? j’ai une auréole ? Un truc sur la joue ? Et puis j’me rends compte : elle attendait juste que la porte du métro s’ouvre derrière moi. Elle me regardait… mais pas moi. Elle regardait la lumière verte au-dessus de la porte. Du coup, j’étais juste dans la trajectoire.
Et les vrais regards, alors ?
Parce que bon, y’a quand même des fois où on te mate. Vraiment. Et là, plusieurs scénarios possibles.
D’abord : le regard admiratif. Tu portes un truc stylé, t’as une démarche qui déchire, un chien trop mignon avec toi, ou tu ressembles à quelqu’un de connu. Oui, ça arrive. Un pote m’a dit qu’on lui avait demandé un autographe parce qu’il ressemblait à Gérard Depardieu en doudoune. Bon, c’est pas génial comme comparaison, mais voilà.
Ensuite : le regard gênant. Le mec un peu flippant, la fille qui te déshabille des yeux… là, ouais, c’est réel. Mais même dans ces cas, c’est souvent plus sur eux que sur toi. Le malaise, c’est le leur. Le regard insistant, c’est parfois de l’incapacité à détourner les yeux. Ou du désir mal géré. Ou juste de la connerie humaine.
Et si on me regarde parce que je suis différent ?
Ça, c’est plus lourd. Parce que ouais, parfois, on te regarde parce que tu es noir, queer, trans, en fauteuil, tattooé de la tête aux pieds, ou simplement parce que tu ne rentres pas dans les cases. Et là, ce n’est pas de la curiosité. C’est du jugement. Du rejet. Parfois de la peur.
Ma cousine Léa, elle a des dreadlocks énormes, elle est noire, lesbienne, et elle porte souvent des vêtements très colorés. Elle me disait l’autre jour : « Tu sais, quand je monte dans le RER, je sens les regards. Pas tous hostiles, mais tous présents. Comme si j’étais une anomalie. » Et c’est vrai. Être visible, dans certains contextes, c’est se mettre en danger. Même si c’est juste pour exister.
Et moi, je fais quoi ?
Bon. Alors. Tu sens les regards. Tu flippe. Tu te demandes ce que tu as fait. Tu vérifies ton pantalon. Tu touches ton nez. Tu te dis que t’aurais dû mettre autre chose.
Mais peut-être… que tu pourrais juste t’en foutre un peu ?
Je sais, c’est facile à dire. Mais j’ai testé un truc : un jour, j’ai décidé de marcher en ville en me disant : je suis invisible. Et bizarrement, je me sentais plus léger. Je regardais les autres autant qu’ils me regardaient. Et j’ai vu un truc dingue : tout le monde est un peu bizarre. Tout le monde a un truc. Le mec avec trois pulls l’un sur l’autre. La nana qui parle à son chat dans les transports. Le gars qui danse tout seul en attendant le bus. Et moi, avec mon blouson élimé et mes baskets trouées. On est tous un peu étranges. Et c’est bien.
Et si on me regarde… parce que je regarde ?
Attends. Ironie du sort : et si tu remarquais les regards parce que toi-même, tu regardes beaucoup ? Moi, je suis curieux. Je mate les looks, les attitudes, les chiens, les vitrines, les graffitis. Du coup, je suis plus sensible au regard. Comme si j’avais un radar.
Et puis un jour, j’ai croisé un type dans la rue, on s’est regardés. Vraiment. 2 secondes. Un échange muet. Et il m’a souri. Je lui ai souri. Et c’était… humain. Pas bizarre. Juste une connexion. Peut-être que certains regards, c’est pas du jugement. C’est de l’attention. De la présence.
En fin de compte, pourquoi les gens me regardent ?
Peut-être pour plein de raisons. Parce que t’es différent. Parce que t’es beau. Parce que t’es étrange. Parce que t’existes fort. Parce que t’occupes de la place. Parce que tu portes un chapeau ridicule. Parce que tu ris tout seul. Parce que tu pleures en marchant. Parce que tu danses en attendant le feu vert.
Ou peut-être… parce que tu es vivant. Et que dans cette ville de robots, ça fait du bruit.
Alors la prochaine fois que tu sens un regard, demande-toi : est-ce que je me sens vu… ou jugé ? Et si c’est juste vu ? Peut-être que c’est pas si mal.
Franchement. Vous savez quoi ? On s’en fout un peu, non ?
