La mort, ce truc qu’on connaît tous mais qu’on ne voit jamais
Je me souviens, j’avais 17 ans, je fumais une clope derrière le lycée avec Thomas — tu sais, le mec qui croyait que Nietzsche, c’était un footballeur. On parlait de rien, et d’un coup, il lâche : « Tu crois qu’on sent quelque chose après ? » Silence. Même le chien du proviseur a arrêté d’aboyer. On s’est regardés, et là, pour la première fois, j’ai senti ce truc… ce vide. Comme si le sol s’était un peu dérobé.
Depuis, je me dis : et si la peur de la mort, c’était juste… normal ? Après tout, on est programmés pour survivre. Manger, dormir, pas se faire bouffer par un lion — ou remplir sa déclaration d’impôts, c’est pareil aujourd’hui. Donc craindre la fin, c’est presque logique. Notre cerveau a été façonné par des millions d’années d’évolution pour éviter l’extinction. Alors oui, on flippe. Mais est-ce que c’est raisonnable ?
Flippé, ou juste humain ?
Parce que « raisonnable », faut voir. Raisonnable, c’est comme « mature » ou « équilibré » — des trucs qu’on dit quand on veut se donner bonne conscience. Moi, j’ai longtemps cru qu’il fallait surmonter la peur de la mort pour être quelqu’un de sain d’esprit. J’ai lu des bouquins de sagesse antique, du stoïcisme, du bouddhisme, j’ai même essayé la méditation — une fois. Je me suis endormi en position du lotus et j’ai ronflé. Pas très zen.
Mais là où c’est intéressant, c’est que beaucoup de philosophes, même les plus calmes, ne disent pas « il ne faut pas avoir peur ». Non. Ils disent plutôt : « OK, tu as peur. Maintenant, que fais-tu avec ? » Comme Sénèque, qui écrivait à ses potes : « Médite sur la mort », pas pour flipper, mais pour vivre autrement. Genre, si t’es conscient que tout peut s’arrêter, t’es peut-être un peu moins chiant avec ton collègue qui respire fort en mangeant ses pâtes.
La peur, ou l’angoisse du rien ?
Le truc, c’est qu’on ne craint pas tant la mort elle-même — on n’en a aucune expérience, donc difficile de juger — mais ce qui vient après. Ou plutôt, ce qui ne vient pas. Le néant. L’absence totale. Pas de pensées, pas de rêves, pas de séries Netflix en replay. Rien. Et ça, clairement, ça fout les boules.
Un jour, j’en parlais avec ma tante Margot — celle qui a élevé trois enfants seule, qui a traversé un cancer, et qui, à 72 ans, conduit encore une Clio break avec des autocollants « Je suis prioritaire » — elle me dit : « La mort, je m’en fiche. Ce que je crains, c’est de ne plus voir mes petits-enfants grandir. » Et là, clac. La lumière.
C’est pas la mort qu’on craint. C’est l’absence de vie. Ce qu’on va manquer. Les rires, les repas de famille un peu nuls, les mains qui se serrent, les blagues pourries. La mort, c’est la fin du film alors qu’on commence juste à aimer les personnages.
Et si on arrêtait de vouloir tout contrôler ?
On vit dans une société où tout doit être maîtrisé : régime, planning, apparence, carrière. Du coup, la mort, c’est l’ultime truc qu’on ne peut pas gérer. Elle arrive quand elle veut, comment elle veut. Et ça, ça casse notre petit système de contrôle. D’où la panique.
Il y a deux ans, j’ai perdu un pote — Julien. On s’était connus à la fac, on se retrouvait tous les jeudis pour un kebab et des débats sur l’existence de Dieu (il croyait en rien, mais adorait en parler). Il est parti d’un cancer foudroyant. En trois mois, il était parti. Et là, j’ai compris que la peur, elle, elle reste. Mais elle change de forme.
Avant, j’avais peur de disparaître. Après, j’avais peur de ne pas avoir assez vécu. Tu vois la nuance ? C’est moins « est-ce que j’ai peur de mourir ? » que « est-ce que j’ai assez aimé, ri, dit ce que je pensais, fait des trucs un peu cons ? »
Et la mort, elle pense à nous ?
Non, bien sûr. Elle s’en fout. Elle fait son job, silencieuse, inéluctable. Alors, se demander si c’est « raisonnable » d’avoir peur… c’est un peu comme se demander si c’est raisonnable d’avoir mal quand on se cogne. Évidemment que oui. Mais après, tu soignes. Tu mets un pansement. Tu fais attention la prochaine fois.
Peut-être que la peur de la mort, c’est un pansement mental. Elle nous rappelle qu’on est vivants. Qu’on tient à quelque chose. Qu’on n’est pas juste des machines en pause.
Alors, on fait quoi avec tout ça ?
Je ne sais pas. Honnêtement. J’ai pas de réponse toute faite. Ce matin encore, en buvant mon café — tiède, comme d’hab — je me suis dit : « Et si je vivais comme si c’était le dernier jour ? » Puis j’ai pensé à mes factures, au ménage, à ce truc chiant à la réunion de 14h… et je me suis dit : non, vivre comme si c’était le dernier jour, c’est très beau en théorie, mais en pratique, j’ai besoin de mes chaussettes propres.
Alors peut-être que le truc, c’est juste d’accepter qu’on a peur. Sans se juger. De temps en temps, poser sa fourchette, regarder par la fenêtre, et se dire : « C’est fou, je suis là. Pour un temps. » Et après, reprendre sa purée, continuer.
Parce que finalement, avoir peur de mourir… c’est peut-être la preuve qu’on aime vivre. Et ça, franchement, c’est pas si mal.
Vous savez quoi ? La prochaine fois que cette angoisse monte, au lieu de lutter, essayez de lui parler. Comme à un vieux chien grincheux. « OK, toi. Tu es là. Je te vois. Mais aujourd’hui, j’ai mieux à faire. »
Enfin bref. Moi, je vais aller appeler ma mère. Juste comme ça.
