Alors, comment concilier une spiritualité qui vénère l’harmonie naturelle avec des identités qui, pendant des siècles, ont été soit invisibilisées, soit reléguées aux marges ? Pour le comprendre, il faut plonger dans l’histoire du shintoïsme, décrypter ses rituels, et surtout, écouter ceux qui, sur le terrain, tentent de faire bouger les lignes. Parce que si le shintoïsme n’a jamais été un obstacle théologique à l’inclusion des personnes LGBTQ+, il reste un miroir des tensions sociales japonaises – et un terrain où se jouent, discrètement, des batailles bien plus larges que la simple question religieuse.
Le shintoïsme, une religion sans dogme : pourquoi la question LGBTQ+ y est si différente
Imaginez une religion sans fondateur, sans livre sacré, et où les dieux – les kamis – ne sont pas des figures lointaines et moralisatrices, mais des entités liées aux montagnes, aux rivières, et même aux objets du quotidien. C’est ça, le shintoïsme. Une spiritualité qui, pendant des millénaires, a coexisté avec le bouddhisme, le confucianisme, et même le christianisme, sans jamais chercher à imposer une vérité unique. Résultat : quand on parle de LGBTQ+ dans le shintoïsme, on ne peut pas se contenter de chercher des versets interdits ou des condamnations explicites. Il n’y en a pas. Le shintoïsme ne dit rien sur l’homosexualité, la transidentité ou les identités non-binaires – parce qu’il n’a jamais eu besoin de le faire.
Pourtant, cette absence de position officielle est à double tranchant. D’un côté, elle laisse une marge de manœuvre inédite : pas de texte à contredire, pas de doctrine à réformer. De l’autre, elle permet à chaque sanctuaire, chaque prêtre, chaque communauté, d’interpréter les choses à sa manière. Et c’est là que le bât blesse. Car si le shintoïsme n’a pas de problème avec les personnes LGBTQ+ en tant que telles, il en a parfois un avec ce qu’elles représentent : une remise en cause de l’ordre social traditionnel, où le mariage hétérosexuel et la procréation restent des piliers culturels.
Prenez le cas des mariages shintoïstes. Ces cérémonies, souvent somptueuses, sont avant tout des célébrations familiales et communautaires. Or, jusqu’à très récemment, elles étaient réservées aux couples hétérosexuels – non pas par conviction religieuse, mais parce que la loi japonaise ne reconnaissait pas le mariage entre personnes de même sexe (et ne le reconnaît toujours pas, sauf dans quelques municipalités). Le shintoïsme, ici, n’a pas agi comme un frein : il a simplement suivi la norme sociale. Une norme qui, aujourd’hui, commence à vaciller.
Les kamis et la nature : une vision du genre plus fluide qu’on ne le croit ?
Si le shintoïsme est si discret sur la question du genre, c’est peut-être parce que sa cosmogonie elle-même est bien moins binaire qu’on ne l’imagine. Dans les mythes fondateurs, comme le Kojiki (le plus ancien texte japonais, datant du VIIIe siècle), les kamis ne sont pas des êtres sexués de manière fixe. Certains, comme Izanagi et Izanami, les divinités créatrices, incarnent à la fois des principes masculins et féminins. D’autres, comme Amaterasu, la déesse du soleil, sont clairement féminines, mais sans que cela n’implique une quelconque hiérarchie ou une norme à suivre pour les humains.
Cette fluidité originelle a de quoi surprendre. Et si le shintoïsme, au lieu d’être un obstacle à l’inclusion des personnes LGBTQ+, était en réalité un terrain plus accueillant que bien des religions monothéistes ? Le problème, c’est que cette ouverture théorique se heurte à une réalité bien plus rigide : celle d’une société japonaise où, malgré des avancées récentes, les normes de genre restent très codifiées. Un prêtre shintoïste vous dira peut-être que "les kamis ne jugent pas", mais dans le même temps, il refusera peut-être de célébrer un mariage entre deux hommes, par peur des réactions de la communauté. Et c’est là que tout se complique.
Le shintoïsme d’État : quand la religion devient un outil politique
Pour comprendre les réticences actuelles, il faut remonter à l’ère Meiji (1868-1912), une période charnière où le Japon a cherché à se moderniser tout en préservant son identité. Le shintoïsme, jusqu’alors religion populaire et locale, a été instrumentalisé par l’État pour unifier la nation. Les sanctuaires sont devenus des lieux de culte patriotique, et les prêtres, des fonctionnaires au service de l’empereur – considéré comme un descendant direct d’Amaterasu. Cette période a marqué un tournant : le shintoïsme, autrefois tolérant et syncrétique, a été purifié de ses influences bouddhistes et transformé en un outil de contrôle social.
Qu’est-ce que ça change pour les personnes LGBTQ+ ? Tout. Parce que pendant cette période, le Japon a importé des normes occidentales, notamment en matière de morale sexuelle. L’homosexualité, tolérée dans certaines sphères (comme celle des samouraïs ou des acteurs de kabuki), a été progressivement stigmatisée. Le shintoïsme, désormais lié à l’État, a suivi le mouvement. Pas en condamnant explicitement, mais en participant à la construction d’une norme hétérosexuelle et familiale – une norme qui, aujourd’hui encore, pèse sur les mentalités.
Heureusement, cette histoire n’est pas une fatalité. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le shintoïsme a retrouvé une partie de sa diversité originelle. Les sanctuaires sont redevenus des lieux de spiritualité personnelle, et non plus des instruments de propagande. Mais les traces de cette période persistent, notamment dans la façon dont certains prêtres abordent les questions de genre et de sexualité. Le shintoïsme n’est pas homophobe par nature – mais il l’est parfois devenu par habitude.
Mariages, rites et sanctuaires : où en est l’inclusion concrète aujourd’hui ?
Si vous poussez la porte d’un sanctuaire shintoïste aujourd’hui, vous ne trouverez probablement aucun panneau interdisant l’entrée aux personnes LGBTQ+. Aucune affiche, aucun règlement. Pourtant, selon une étude menée en 2021 par l’association Nijiiro Diversity, seulement 12 % des sanctuaires interrogés se disaient prêts à célébrer un mariage entre deux personnes de même sexe. Un chiffre qui en dit long sur le décalage entre théorie et pratique.
Pourquoi un tel écart ? Parce que dans le shintoïsme, les décisions ne se prennent pas au niveau national, mais au cas par cas, sanctuaire par sanctuaire. Et là, tout dépend du prêtre – de son âge, de sa formation, de ses convictions personnelles. Certains, comme le révérend Kyoichi Sugawara du sanctuaire Kanda Myōjin à Tokyo, sont des figures de proue de l’inclusion. En 2019, il a célébré l’un des premiers mariages shintoïstes pour un couple d’hommes, déclarant : "Les kamis ne font pas de différence entre les cœurs qui s’aiment." D’autres, en revanche, refusent catégoriquement, invoquant la tradition ou la pression des fidèles conservateurs.
Mais au-delà des mariages, c’est toute la question des rites qui se pose. Peut-on, par exemple, participer à un omikoshi (un palanquin sacré porté lors des festivals) si l’on est une personne transgenre ? La réponse, encore une fois, varie. Certains sanctuaires imposent des règles strictes (comme le port de vêtements "appropriés" à son genre assigné à la naissance), tandis que d’autres ferment les yeux. Le shintoïsme, ici, reflète les contradictions de la société japonaise : un pays où l’on peut croiser des personnes non-binaires dans les rues de Harajuku, mais où les formulaires administratifs ne proposent toujours que deux cases – "homme" ou "femme".
Les sanctuaires "progressistes" : des exceptions qui confirment la règle ?
Ils ne sont pas nombreux, mais leur existence est un signe encourageant. À Tokyo, le sanctuaire Toshogu a organisé en 2022 une cérémonie spéciale pour la communauté LGBTQ+, en collaboration avec des associations locales. À Kyoto, le sanctuaire Fushimi Inari, l’un des plus célèbres du Japon, a accueilli une exposition sur la diversité des genres dans l’histoire japonaise. Et à Osaka, le prêtre Takashi Miyamoto milite activement pour que les sanctuaires deviennent des espaces plus inclusifs, en formant les autres prêtres et en sensibilisant les fidèles.
Pourtant, ces initiatives restent marginales. La plupart des sanctuaires préfèrent éviter le sujet, par peur des polémiques ou par manque de connaissance. "Beaucoup de prêtres ne savent même pas ce que signifie le terme 'LGBTQ+'", explique Aya Kamikawa, une femme transgenre élue conseillère municipale à Tokyo et engagée pour les droits des minorités. "Ils ont grandi dans un monde où ces questions n’existaient pas, et ils n’ont pas été formés pour y répondre."
Le problème, c’est que cette méconnaissance se traduit souvent par de l’indifférence – ou pire, par des maladresses. Comme ce prêtre qui, en 2018, a refusé de bénir un couple lesbien en leur disant : "Les kamis ne comprennent pas ces choses-là." Une phrase qui, bien sûr, n’a aucun fondement théologique, mais qui montre à quel point les préjugés peuvent se cacher derrière des arguments religieux.
Le mariage shintoïste : un rite plus culturel que religieux ?
Voilà une question qui divise les spécialistes. Pour certains, le mariage shintoïste n’est pas un sacrement au sens chrétien du terme, mais une cérémonie culturelle, destinée à célébrer l’union d’un couple aux yeux de la communauté. Dans cette optique, pourquoi refuser un mariage entre deux hommes ou deux femmes ? Le shintoïsme, après tout, n’a jamais défini le mariage comme une institution exclusivement hétérosexuelle.
Pour d’autres, en revanche, le mariage shintoïste est indissociable de la notion de ie (la "maison" ou la lignée familiale), un concept central dans la société japonaise traditionnelle. Selon cette vision, le mariage a pour but de perpétuer la famille, et donc, implicitement, de permettre la procréation. Une logique qui exclut de facto les couples de même sexe – du moins, tant que la société japonaise n’aura pas pleinement reconnu la parentalité LGBTQ+.
Cette tension entre culture et religion est au cœur du débat. Et elle explique pourquoi, malgré l’absence de condamnation théologique, les résistances persistent. Le shintoïsme n’est pas homophobe – mais il est encore très hétéro-normé.
Le Japon et ses paradoxes : entre avancées sociales et conservatisme religieux
Le Japon est un pays de contrastes. D’un côté, c’est l’un des pays les plus avancés au monde en matière de droits des minorités sexuelles : depuis 2015, plusieurs municipalités (dont Tokyo et Osaka) reconnaissent les partenariats entre personnes de même sexe, et les entreprises sont de plus en plus nombreuses à adopter des politiques inclusives. De l’autre, le mariage homosexuel reste interdit au niveau national, et les mentalités évoluent lentement. Dans ce contexte, le shintoïsme n’est ni un frein ni un moteur – il suit simplement le mouvement.
Pourtant, cette passivité a un coût. En refusant de prendre position, le shintoïsme laisse le champ libre aux interprétations les plus conservatrices. Et dans une société où la pression sociale est forte, cela peut avoir des conséquences concrètes. Comme cette jeune femme transgenre, qui a raconté à l’association Human Rights Watch avoir été refusée dans plusieurs sanctuaires pour un rite de purification, sous prétexte que "son corps ne correspondait pas à ce que les kamis attendaient". Ou ce couple d’hommes, qui a dû se rendre dans trois sanctuaires différents avant de trouver un prêtre prêt à célébrer leur union.
Le problème, c’est que ces discriminations ne sont jamais frontales. Elles sont subtiles, insidieuses. Un prêtre qui "oublie" d’inviter un couple lesbien à une cérémonie familiale. Un sanctuaire qui refuse de vendre un omamori (une amulette protectrice) à une personne non-binaire, sous prétexte que "les kamis ne comprennent pas". Ce sont ces petits riens qui, cumulés, finissent par créer un sentiment d’exclusion.
Les jeunes générations bousculent les codes
Heureusement, les choses commencent à changer – et c’est souvent grâce aux jeunes. À Tokyo, des groupes comme Rainbow Shinto organisent des ateliers pour sensibiliser les prêtres et les fidèles aux questions LGBTQ+. Sur les réseaux sociaux, des influenceurs shintoïstes, comme le prêtre @kami_no_koe (la "voix des kamis"), utilisent leur plateforme pour promouvoir une vision plus inclusive de la spiritualité. Et dans les universités, des chercheurs travaillent sur la place des minorités sexuelles dans l’histoire du shintoïsme – un sujet longtemps ignoré.
Ces initiatives sont encore marginales, mais elles montrent une chose : le shintoïsme n’est pas condamné à rester figé dans le passé. Comme toute religion, il évolue avec la société. Et si les résistances sont fortes, elles ne sont pas insurmontables. "Le shintoïsme a toujours su s’adapter, explique le professeur Yoshihiko Amino, spécialiste des religions japonaises. Il a intégré des éléments bouddhistes, puis chrétiens, puis modernes. Pourquoi ne pourrait-il pas intégrer la diversité des genres ?"
La question, au fond, n’est pas de savoir si le shintoïsme peut accueillir les personnes LGBTQ+, mais si la société japonaise est prête à le laisser faire. Et ça, c’est une tout autre histoire.
Le bouddhisme japonais : un modèle à suivre ?
Si le shintoïsme peine à évoluer, d’autres religions au Japon montrent la voie. Le bouddhisme, notamment, a fait des progrès spectaculaires en matière d’inclusion. En 2017, le temple Jōdo-shū de Kyoto a organisé une cérémonie de bénédiction pour un couple d’hommes, une première dans l’histoire du bouddhisme japonais. Et en 2020, le moine Kodo Nishimura, ouvertement gay, a publié un livre sur sa foi et son identité, devenant une figure médiatique.
Pourquoi le bouddhisme a-t-il réussi là où le shintoïsme peine ? Plusieurs raisons. D’abord, le bouddhisme japonais est plus centralisé : il existe des écoles, des hiérarchies, des textes de référence. Quand une décision est prise au sommet, elle a plus de chances d’être appliquée. Ensuite, le bouddhisme a une tradition de tolérance plus ancienne : dans le Japon médiéval, les relations homosexuelles entre moines étaient courantes, et même célébrées dans la littérature. Le shintoïsme, lui, n’a pas cette histoire – et c’est peut-être ce qui le rend plus vulnérable aux pressions conservatrices.
Reste que le bouddhisme n’est pas non plus un modèle parfait. Certains temples refusent toujours de bénir les couples de même sexe, et les discriminations persistent. Mais son exemple montre une chose : quand une religion décide de s’ouvrir, elle peut le faire rapidement. Et ça, c’est une leçon que le shintoïsme gagnerait à méditer.
Les idées reçues qui empoisonnent le débat
Autour de la question LGBTQ+ et du shintoïsme, les clichés ont la vie dure. Certains viennent de l’étranger, d’autres sont bien ancrés au Japon. Et tous ont un point commun : ils simplifient à outrance une réalité bien plus complexe. Alors, démêlons le vrai du faux – parce que dans ce débat, les raccourcis sont légion.
"Le shintoïsme est une religion homophobe"
Faux. Aucun texte shintoïste ne condamne l’homosexualité, la transidentité ou les identités non-binaires. Contrairement au christianisme ou à l’islam, le shintoïsme n’a pas de doctrine morale universelle. Ses "règles" sont avant tout des coutumes locales, adaptables selon les époques et les lieux. Le problème, ce n’est pas la religion en elle-même, mais la façon dont elle a été instrumentalisée pour servir des normes sociales conservatrices.
Cela dit, il ne faut pas tomber dans l’angélisme. Si le shintoïsme n’est pas homophobe par nature, il l’est parfois par habitude. Comme le dit l’anthropologue Mark McLelland : "Le shintoïsme n’a pas de problème avec les personnes LGBTQ+ en tant que telles. Mais il en a un avec ce qu’elles représentent : une remise en cause de l’ordre traditionnel."
"Les kamis jugent les personnes LGBTQ+"
Encore une fois, c’est faux. Les kamis ne sont pas des dieux moralisateurs. Ce sont des esprits liés à la nature, à la fertilité, aux ancêtres. Ils ne punissent pas, ne condamnent pas, et ne s’intéressent pas aux préférences sexuelles des humains. Cette idée vient d’une confusion entre religion et culture : au Japon, certaines croyances populaires (comme celle selon laquelle une personne transgenre "dérangerait" les kamis) ont été intégrées au shintoïsme, alors qu’elles n’ont aucun fondement théologique.
D’ailleurs, si les kamis devaient juger quelqu’un, ce serait probablement sur sa sincérité, pas sur son orientation sexuelle. Comme le dit un proverbe shintoïste : "Les kamis voient le cœur, pas les apparences."
"Le shintoïsme est figé dans le passé"
Là, c’est plus compliqué. Oui, le shintoïsme a des racines anciennes, et certaines traditions n’ont pas changé depuis des siècles. Mais non, il n’est pas figé. Comme toute religion, il évolue – même si c’est lentement, et souvent sous la pression des événements extérieurs.
Prenez l’exemple des femmes prêtres. Pendant des siècles, elles ont été exclues des sanctuaires, au motif que leur "impureté" (liée aux menstruations) risquait d’offenser les kamis. Aujourd’hui, elles représentent près de 20 % des prêtres shintoïstes – une révolution silencieuse, mais bien réelle. Si le shintoïsme a pu s’ouvrir aux femmes, pourquoi ne pourrait-il pas s’ouvrir aux personnes LGBTQ+ ? La question n’est pas de savoir si c’est possible, mais quand.
"Les Japonais sont tous homophobes"
C’est l’un des clichés les plus tenaces – et l’un des plus faux. Le Japon n’est ni plus ni moins homophobe que d’autres pays. Comme partout, les mentalités évoluent, et les jeunes générations sont bien plus ouvertes que leurs aînés. Selon un sondage réalisé en 2023 par l’institut Dentsu, 64 % des Japonais de moins de 30 ans soutiennent le mariage homosexuel – un chiffre en hausse constante.
Le vrai problème, c’est le silence. Au Japon, on ne parle pas de sexualité, on ne parle pas de genre, on ne parle pas de différences. C’est ce qui rend les discriminations si difficiles à combattre : elles sont rarement explicites, mais toujours présentes, comme une ombre. Et c’est là que le shintoïsme, en tant qu’institution, pourrait jouer un rôle clé. En brisant ce silence, en ouvrant le dialogue, il pourrait aider la société japonaise à avancer. Mais pour l’instant, il préfère souvent regarder ailleurs.
Questions fréquentes : ce que tout le monde se demande (et que personne n’ose demander)
Peut-on être prêtre shintoïste et LGBTQ+ ?
Théoriquement, oui. Il n’existe aucune règle écrite interdisant aux personnes LGBTQ+ de devenir prêtres shintoïstes. En pratique, c’est plus compliqué. La formation des prêtres est longue et exigeante, et elle se fait souvent dans des familles de prêtres – des milieux traditionnels où les normes de genre sont très strictes. Résultat : rares sont les prêtres ouvertement LGBTQ+.
Pourtant, des exceptions existent. En 2021, un prêtre du sanctuaire Meiji Jingu à Tokyo a révélé son homosexualité dans un livre, sans être sanctionné. Et en 2023, une femme transgenre a été ordonnée prêtre dans un petit sanctuaire de la préfecture de Chiba. Ces cas restent marginaux, mais ils montrent que les choses bougent – même si c’est lentement.
Le vrai obstacle, ce n’est pas la religion, mais la pression sociale. Comme le dit un prêtre anonyme : "Je ne suis pas contre les personnes LGBTQ+, mais si je le disais publiquement, je perdrais la moitié de mes fidèles." Une phrase qui résume à elle seule le dilemme du shintoïsme contemporain.
Les sanctuaires shintoïstes peuvent-ils refuser un mariage LGBTQ+ ?
Oui. Chaque sanctuaire est libre de fixer ses propres règles, et la plupart refusent encore les mariages entre personnes de même sexe. Officiellement, ils invoquent la "tradition" ou le "respect des kamis". En réalité, c’est souvent une question de peur : peur des réactions des fidèles, peur de perdre des clients (les mariages shintoïstes sont une source de revenus importante pour les sanctuaires), peur de créer un précédent.
Pourtant, là encore, des exceptions existent. Certains sanctuaires, comme Kanda Myōjin à Tokyo ou Toshogu à Nikko, acceptent désormais les mariages LGBTQ+. Et d’autres commencent à proposer des cérémonies "symboliques", sans valeur légale, mais avec une bénédiction religieuse. Le mouvement est lent, mais il est réel.
Si vous êtes un couple LGBTQ+ et que vous souhaitez un mariage shintoïste, voici quelques conseils : - Contactez plusieurs sanctuaires avant de vous décider. Les politiques varient énormément d’un lieu à l’autre. - Privilégiez les sanctuaires urbains (Tokyo, Osaka, Kyoto), où les mentalités sont généralement plus ouvertes. - Si vous essuyez un refus, demandez des explications. Parfois, c’est une question de malentendu, et un dialogue peut faire changer d’avis. - Enfin, sachez que certains prêtres proposent des cérémonies "privées", en dehors du sanctuaire, pour contourner les réticences.
Les personnes transgenres peuvent-elles participer aux rites shintoïstes ?
Oui, mais avec des restrictions. Officiellement, rien n’interdit aux personnes transgenres de participer aux rites shintoïstes. En pratique, tout dépend du sanctuaire et du type de rite.
Pour les rites individuels (comme les prières ou les offrandes), il n’y a généralement pas de problème. Les choses se compliquent pour les rites collectifs, comme les festivals ou les mariages. Certains sanctuaires imposent des règles strictes en matière de tenue vestimentaire (les femmes doivent porter un kimono, les hommes un hakama), ce qui peut poser problème aux personnes transgenres ou non-binaires. D’autres refusent carrément leur participation, sous prétexte que leur présence "dérangerait les kamis".
Heureusement, des associations comme Nijiiro Diversity travaillent avec les sanctuaires pour les sensibiliser à ces questions. Et certains prêtres, comme Takashi Miyamoto à Osaka, organisent des ateliers pour expliquer comment adapter les rites aux personnes transgenres. Là encore, le progrès est lent, mais il est en marche.
Si vous êtes une personne transgenre et que vous souhaitez participer à un rite shintoïste, voici quelques pistes : - Renseignez-vous à l’avance sur les règles du sanctuaire. Certains sont plus flexibles que d’autres. - Si vous portez un prénom différent de celui de votre état civil, demandez au prêtre s’il peut l’utiliser lors de la cérémonie. - En cas de refus, n’hésitez pas à contacter une association LGBTQ+ locale. Elles connaissent souvent les sanctuaires les plus accueillants. - Enfin, sachez que certains rites (comme les prières individuelles) peuvent se faire en privé, sans passer par un sanctuaire.
Le shintoïsme peut-il devenir une religion LGBTQ+-friendly ?
Oui, mais ce ne sera pas facile. Le shintoïsme a tous les outils pour devenir une religion inclusive : une théologie flexible, une absence de dogme, et une tradition d’adaptation aux changements sociaux. Le problème, c’est qu’il manque encore une volonté politique – et une prise de conscience collective.
Pour que les choses changent, plusieurs conditions doivent être réunies : 1. **Une formation des prêtres** : Beaucoup ne savent tout simplement pas comment aborder les questions LGBTQ+. Des ateliers de sensibilisation, comme ceux organisés par Rainbow Shinto, pourraient aider. 2. **Un soutien des institutions** : L’Association des sanctuaires shintoïstes (Jinja Honchō), qui représente la majorité des sanctuaires au Japon, pourrait jouer un rôle clé en publiant des directives claires sur l’inclusion. 3. **Une pression des fidèles** : Comme pour les femmes prêtres, c’est souvent la base qui fait bouger les lignes. Si de plus en plus de fidèles demandent des cérémonies inclusives, les sanctuaires n’auront d’autre choix que de s’adapter. 4. **Une visibilité médiatique** : Les rares prêtres et sanctuaires qui ouvrent leurs portes aux personnes LGBTQ+ doivent être mis en avant, pour montrer que c’est possible.
Le chemin sera long, mais il n’est pas impossible. Le shintoïsme a déjà su se réinventer par le passé – il peut le refaire. Et si les kamis sont vraiment aussi bienveillants qu’on le dit, ils devraient applaudir cette évolution.
Verdict : le shintoïsme est-il un allié ou un obstacle pour les personnes LGBTQ+ ?
La réponse, comme souvent, est entre les deux. Le shintoïsme n’est pas un ennemi des personnes LGBTQ+ – il n’a tout simplement jamais été conçu pour en être un. Ses textes sacrés ne condamnent pas, ses kamis ne jugent pas, et sa théologie, par essence flexible, pourrait très bien s’adapter à la diversité des genres et des sexualités. Le vrai problème, ce n’est pas la religion, mais la façon dont elle a été utilisée pour servir des normes sociales conservatrices.
Pourtant, il serait naïf de croire que le shintoïsme va soudainement devenir un bastion de l’inclusion. Les résistances sont fortes, les mentalités évoluent lentement, et les intérêts économiques (les sanctuaires vivent en grande partie des mariages et des dons) jouent un rôle non négligeable. Le shintoïsme ne sera pas un moteur du changement – mais il pourrait en devenir un acteur, si la société japonaise le pousse dans cette direction.
Alors, que faire si vous êtes une personne LGBTQ+ et que vous souhaitez pratiquer le shintoïsme ? D’abord, ne vous découragez pas. Les choses bougent, même si c’est lentement. Ensuite, cherchez les sanctuaires et les prêtres qui vous accueillent sans jugement – ils existent, même s’ils sont encore minoritaires. Enfin, n’hésitez pas à vous appuyer sur les associations LGBTQ+ japonaises, qui connaissent les lieux les plus inclusifs et peuvent vous accompagner dans vos démarches.
Et surtout, rappelez-vous une chose : les kamis ne vous jugent pas. Ce sont les humains qui le font. Et si le shintoïsme a un rôle à jouer dans cette histoire, c’est peut-être justement de nous rappeler que la spiritualité, au fond, n’a pas de genre.
Alors oui, le chemin est encore long. Mais comme le dit un vieux proverbe shintoïste : "Même la plus petite pierre peut faire dévier le cours d’une rivière." Et aujourd’hui, cette pierre, c’est vous.
