L’empreinte indélébile de la francophilie sous la dynastie Qajar et l'essor du Dar-ol-Fonoun
Le truc c'est que l'influence française en Iran ne découle pas d'une colonisation, contrairement au Maghreb ou à l'Afrique de l'Ouest. C’est un choix délibéré, presque une romance intellectuelle. Dès le milieu du XIXe siècle, sous le règne de Nasser al-Din Shah, le français devient la langue de la cour. Pourquoi ? Parce que la France représentait à l'époque une "tierce puissance", une alternative séduisante face aux appétits voraces des Empires britannique et russe qui se disputaient le contrôle du plateau iranien. En 1851, la création du Dar-ol-Fonoun, la première université moderne d'Iran, change la donne de manière radicale. Les professeurs étaient majoritairement français ou autrichiens francophones, enseignant la médecine, l'ingénierie et les tactiques militaires dans cette langue.
Un système éducatif calqué sur le modèle hexagonal
On n'y pense pas assez, mais l'architecture même de la pensée académique iranienne est née d'un copier-coller du système français. Les manuels scolaires de la fin du XIXe siècle étaient souvent des traductions directes d'ouvrages parisiens. Résultat : une génération entière de cadres administratifs a grandi avec une grammaire mentale française. Est-ce qu'on imagine aujourd'hui l'impact d'apprendre la chimie ou le droit civil dans une langue étrangère alors que le pays est en pleine mutation ? C'était colossal. En 1900, parler français à Téhéran ou à Ispahan, c'était arborer un badge de distinction sociale, une preuve d'appartenance à une aristocratie éclairée qui lorgnait vers les Lumières.
La langue de la Constitution et du droit moderne
Sauf que l'influence ne s'arrête pas aux bancs de l'école. Lors de la Révolution constitutionnelle de 1906, les juristes iraniens se sont tournés vers le Code civil français pour rédiger leurs propres textes législatifs. C'est fascinant de voir à quel point le lexique juridique persan regorge encore de calques sémantiques issus du français. On a ici une greffe culturelle qui a pris au-delà des espérances des diplomates de l'époque. Mais, soyons honnêtes, c'est flou pour beaucoup de jeunes Iraniens d'aujourd'hui qui voient ces mots comme faisant partie intégrante de leur langue maternelle, sans soupçonner l'origine européenne de termes comme "douch" (douche), "manteau" ou "ascenseur".
La période Pahlavi ou l'âge d'or de la francophonie diplomatique
Sous la dynastie Pahlavi, l'anglais commence à pointer le bout de son nez, surtout avec l'influence croissante des États-Unis dans le secteur pétrolier, mais le français conserve son aura de "langue de la haute société". Jusqu'aux années 1960, environ 70% des membres de la haute administration iranienne avaient effectué une partie de leurs études en France. C’était le passage obligé. La France était perçue comme une terre d'asile intellectuel, loin des pragmatismes anglo-saxons. La création de l'Institut Français de Téhéran a servi de catalyseur, attirant des milliers d'étudiants avides de Sartre, de Camus et de la Nouvelle Vague cinématographique.
L'enseignement du français comme rempart culturel
À cette époque, le bilinguisme n'était pas une option pour la bourgeoisie téhéranaise. Dans les lycées prestigieux comme le Lycée Razi, fondé en 1950, l'enseignement était dispensé pour moitié en français. Imaginez le prestige : des adolescents iraniens débattant de la structure de l'atome ou de la philosophie de Descartes dans un français impeccable. On est loin du compte aujourd'hui en termes de volume, mais la qualité de ce français "historique" reste bluffante. À ceci près que cette francophonie était aussi un marqueur de classe assez clivant. Je pense que c'est là que le bât blesse parfois : le français a longtemps été perçu comme la langue d'une élite déconnectée des réalités rurales de l'Iran profond.
Les chiffres d'une hégémonie linguistique passée
Vers 1970, on estimait que près de 20% de la population urbaine éduquée possédait des notions solides de français. C'est un chiffre énorme pour un pays non francophone par l'histoire coloniale. Les échanges universitaires battaient des records, avec plus de 5000 bourses octroyées chaque année pour des séjours de recherche à Paris ou Montpellier. Le français était alors la première langue étrangère enseignée dans les écoles publiques, avant que l'anglais ne vienne bousculer cette hiérarchie par la force de la mondialisation économique.
Le français face à la concurrence féroce de l'anglais et de l'allemand
Là où ça coince, c'est après la Révolution de 1979. Le paysage linguistique a muté. L'anglais s'est imposé comme une nécessité utilitaire, la langue de l'internet, des affaires et de l'émigration vers l'Amérique du Nord. Pourtant, le français n'a pas disparu, il s'est transformé en un choix de résistance culturelle ou de raffinement. Aujourd'hui, l'anglais domine largement avec plus de 80% des parts de marché des instituts de langues privés. Mais le français maintient une solide deuxième place, porté par une image de marque qui reste intacte. L'allemand gagne du terrain, surtout pour des raisons d'immigration professionnelle, mais il lui manque ce supplément d'âme, ce lien historique que le français cultive depuis deux siècles.
Une comparaison inattendue : le français comme le "nouveau latin" iranien
On peut comparer la situation du français en Iran à celle du latin dans l'Europe médiévale, à une échelle différente. C'est une langue qui n'est plus parlée par la masse pour le commerce quotidien, mais qui reste le socle de la pensée intellectuelle et artistique. Les Iraniens qui choisissent d'apprendre le français en 2026 ne le font pas par opportunisme financier immédiat. Ils le font pour accéder à une littérature, pour comprendre les subtilités d'un cinéma qui les passionne. D'où ce paradoxe : malgré les tensions diplomatiques récurrentes entre Paris et Téhéran, l'appétence pour la langue reste vive. Or, cette passion est souvent méconnue en France même, où l'on réduit trop souvent l'Iran à ses turbulences géopolitiques.
L'attrait des études supérieures en France au XXIe siècle
Bref, la France reste la destination européenne privilégiée pour les étudiants en architecture, en arts plastiques et en mathématiques fondamentales. Environ 4000 étudiants iraniens s'installent chaque année dans l'Hexagone pour parfaire leur cursus. Le coût des études, bien moindre qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni (environ 3000 à 4000 euros par an pour un master en université publique, malgré les hausses de frais pour les étrangers), joue un rôle non négligeable. Mais le vrai moteur, c'est cette familiarité historique. Apprendre le français pour un Iranien, c'est un peu retrouver une part de son identité moderne, celle qui a été façonnée par les réformateurs du XIXe siècle.
La persistance des mots : quand le persan s'habille de français
Autant le dire clairement, le français est "incrusté" dans le persan quotidien d'une manière que peu d'autres langues peuvent revendiquer. On ne parle pas ici d'emprunts techniques récents comme dans le cas de l'informatique, mais de mots de la vie de tous les jours. Quand un Iranien va chez le coiffeur, il demande souvent un "brushing" (certes anglais mais importé via la mode française), il s'assoit sur une "chaise", utilise un "abat-jour" ou prend rendez-vous à la "banque". Cette porosité lexicale rend l'apprentissage du français beaucoup plus intuitif pour un locuteur persanphone que pour un locuteur arabe ou turc. La phonétique même du persan, avec ses voyelles assez proches de celles du français, facilite grandement une prononciation sans accent trop marqué, ce qui flatte l'oreille des deux côtés.
Démystifier les fables sur la pratique du français en Iran
Le problème avec l'analyse du francophone iranien moyen, c'est qu'on l'imagine souvent comme un aristocrate nostalgique de l'époque Qadjar errant dans les jardins de Shiraz. C'est une erreur de perspective monumentale. La réalité est bien plus rugueuse, ancrée dans une nécessité de distinction intellectuelle qui survit aux soubresauts politiques.
L'idée reçue du français comme langue de l'élite déchue
On entend souvent dire que le français ne serait qu'un vestige poussiéreux, une relique des classes aisées ayant fui en 1979. Faux. Certes, la diaspora à Los Angeles ou Paris conserve ce lien, mais sur place, à Téhéran ou Ispahan, le français s'est transformé en un outil de résistance culturelle. Ce n'est plus une langue de salon, c'est un vecteur d'accès à la philosophie continentale. Pourquoi beaucoup d'Iraniens parlent français aujourd'hui ? Parce que lire Foucault, Deleuze ou Derrida dans le texte original offre une grille de lecture du monde que l'anglais globalisé, jugé trop utilitaire, ne permet pas toujours d'embrasser avec la même profondeur organique.
Le mythe d'une francophonie uniquement portée par l'école
Certains observateurs s'imaginent que le système scolaire local irrigue massivement la population. Sauf que le système public privilégie largement l'arabe et l'anglais. Le français survit grâce à un réseau de structures privées et à l'Institut Français (via des canaux détournés ou numériques) qui ne désemplit pas. Reste que l'apprentissage est un acte volontaire, presque militant. On ne choisit pas le français pour le business international, on le choisit pour la nuance sémantique. C'est une nuance de taille qui échappe aux statistiques de l'OIF, lesquelles sous-estiment souvent le nombre réel de locuteurs partiels capables de tenir une conversation complexe sur le structuralisme.
La confusion entre emprunts lexicaux et maîtrise linguistique
Il ne faut pas confondre le "Merci", "Mersi", "Chauffeur" ou "Ascenseur" intégrés au persan courant avec une compétence bilingue. Certes, le lexique persan comprend plus de 1500 mots d'origine française, ce qui facilite grandement l'approche initiale pour un étudiant iranien. Mais attention : utiliser "Douche" ou "Abat-jour" ne signifie pas que l'on maîtrise le subjonctif. L'illusion d'une proximité linguistique totale est un piège. Le persan est une langue indo-européenne, certes, mais la grammaire reste un champ de bataille pour l'apprenant qui doit réapprendre la place des genres, concept totalement inexistant dans sa langue maternelle.
La "French Connection" académique : un levier de mobilité sous-estimé
Autant le dire, l'attrait pour la France n'est pas qu'une affaire de poésie ou de parfums. Il existe une stratégie pragmatique derrière cette passion linguistique. La France reste l'une des destinations les plus accessibles financièrement pour les étudiants iraniens brillants, notamment grâce aux frais d'inscription universitaires qui, malgré les hausses récentes, restent dérisoires comparés aux campus américains ou canadiens. En 2023, on recensait environ 2500 étudiants iraniens en mobilité en France, un chiffre qui ne cesse de grimper malgré les tensions diplomatiques. Le français devient alors un investissement rentable pour obtenir un diplôme européen de prestige.
Mais il y a un aspect plus secret : le rôle des médecins. Historiquement, la médecine moderne en Iran a été structurée sur le modèle français. Aujourd'hui encore, de nombreux praticiens seniors ont fait leurs classes à Paris ou Lyon. Résultat : une partie du vocabulaire médical et de la déontologie hospitalière iranienne transpire la francophonie. (Il n'est pas rare de croiser un chirurgien à Téhéran capable de discuter de votre pathologie en maniant un français impeccable hérité de ses maîtres). Cette transmission entre pairs assure une pérennité que les politiques publiques ne peuvent pas toujours contrôler. La langue de Molière sert ici de code secret, de marqueur de compétence technique supérieure dans les blocs opératoires de l'hôpital Milad.
Questions fréquentes sur l'influence du français en terre perse
Quelle est la proportion réelle de francophones en Iran actuellement ?
Il est extrêmement difficile d'obtenir un chiffre officiel précis, mais les estimations croisées des centres culturels et des départements de langues suggèrent qu'environ 400 000 à 500 000 Iraniens possèdent une maîtrise intermédiaire ou avancée de la langue. Ce chiffre grimpe de façon spectaculaire si l'on inclut ceux qui ont des notions de base ou utilisent le français dans un cadre académique restreint. L'Iran n'appartient pas à l'Organisation Internationale de la Francophonie, ce qui rend ces locuteurs iraniens invisibles dans les grands rapports annuels, alors que la demande pour les certifications DELF/DALF explose dans les grandes villes comme Tabriz ou Mashhad avec des listes d'attente de plusieurs mois.
Le français est-il perçu comme une langue politique en Iran ?
La perception est ambivalente car elle dépend du prisme social. Pour le pouvoir, le français peut être vu avec une certaine méfiance, associé à l'intellectualisme occidental, mais il bénéficie paradoxalement d'une image moins "impérialiste" que l'anglais américain. Pour la jeunesse urbaine, parler français est un signe de distinction culturelle et une fenêtre sur une Europe qui fait rêver par son art de vivre et ses libertés individuelles. Car apprendre cette langue, c'est aussi s'approprier les concepts de la Révolution de 1789 qui résonnent étrangement avec les aspirations contemporaines d'une partie de la population locale, créant un pont idéologique invisible entre Paris et Téhéran.
L'influence française sur le persan moderne est-elle en déclin ?
Pas du tout, à ceci près que les nouveaux emprunts se font désormais plus rares au profit de l'anglais technologique. Cependant, le socle existant est si profond qu'il semble inamovible. On estime que 30% des termes techniques et administratifs introduits au début du XXe siècle en Iran proviennent directement du français. Que ce soit dans le domaine de la mode, de la cuisine ou du droit civil, les structures sont là. Le français ne décline pas, il s'est sédimenté. Il fait désormais partie intégrante de l'identité citadine iranienne, au point que de nombreux Iraniens ignorent que des mots comme "rendez-vous" ou "mallette" qu'ils utilisent quotidiennement ne sont pas originellement persans.
Le verdict : une survie organique contre vents et marées
La francophonie en Iran ne doit rien à une diplomatie de papa et tout à une passion populaire féroce pour la pensée complexe. On aurait tort de n'y voir qu'une mode passagère ou un snobisme de classe. En réalité, le français en Iran est une citadelle de l'esprit, un espace de liberté linguistique où l'on vient chercher ce que les autres langues n'offrent plus : une certaine forme de résistance à l'uniformisation du monde. Tranchons net : tant que l'Iran cherchera à dialoguer avec sa propre modernité, le français restera son interlocuteur privilégié, non par obligation, mais par affinité élective profonde. C'est un lien qui dépasse la géopolitique pour toucher à l'âme même d'un peuple qui refuse de se laisser enfermer dans un monolinguisme stérile.
