L'anachronisme du label et la réalité des corps au milieu du XXe siècle
Vouloir plaquer le sigle LGBT sur le front de l'autrice du Deuxième Sexe ressemble un peu à une tentative de faire entrer un rond dans un carré. On n'y pense pas assez, mais le terme "homosexuelle" ou même "bisexuelle" portait une charge clinique et parfois infamante dans les années 1940 et 1950, même dans les cercles intellectuels de Saint-Germain-des-Prés. Beauvoir vivait sa vie, elle ne l'étiquetait pas. Reste que ses correspondances, publiées après sa mort en 1986, ont agi comme une déflagration chez les biographes qui l'imaginaient coincée dans un tête-à-tête uniquement cérébral avec Jean-Paul Sartre. Or, la réalité est bien plus charnelle.
Le refus de la norme bourgeoise comme point de départ
Simone de Beauvoir n'est pas devenue une figure de la diversité par calcul politique. Pour elle, la sexualité était une extension de sa philosophie existentialiste : l'existence précède l'essence, donc ses désirs ne définissaient pas sa nature une fois pour toutes. Elle a construit sa trajectoire contre le mariage, cette institution qu'elle jugeait aliénante à 100%. Mais là où ça coince pour les puritains de l'époque, c'est que ce refus de la norme n'impliquait pas une solitude austère. Au contraire, cela ouvrait la porte à une multitude de "contingences" qui ont inclus des jeunes femmes, souvent ses anciennes élèves, créant des trios ou des quatuors amoureux qui feraient encore aujourd'hui lever les sourcils de bien des conservateurs. Car Beauvoir ne se contentait pas de flirter ; elle aimait avec une intensité qui brouillait toutes les pistes habituelles de la conjugalité classique.
Une visibilité posthume qui change la donne
Il aura fallu attendre les années 1990 pour que le grand public accède à la face cachée de son intimité. Ses lettres à Nelson Algren ou à sa "petite" Bianca Lamblin ont révélé une femme capable de dévotion charnelle envers son propre sexe. On est loin du compte quand on résume sa vie à une simple amitié de façade avec des protégées. Pourtant, de son vivant, elle a gardé une pudeur de fer sur ces questions dans ses mémoires officiels. Pourquoi un tel silence ? On peut y voir une stratégie de protection de son statut d'intellectuelle "sérieuse" dans un monde de mandarins très masculins. À ceci près que ce silence a aussi alimenté une forme d'invisibilité que les mouvements lesbiens lui ont parfois reprochée avec virulence.
Les amours féminines de Beauvoir : une pratique plus qu'une revendication
Si l'on regarde les faits bruts, le curriculum amoureux de la Castor est sans équivoque. Il y a eu Olga Kosakiewicz, Bianca Lamblin, Natalie Sorokine... Ces relations n'étaient pas des passades de quelques semaines mais des engagements qui duraient parfois 5 ou 10 ans. Résultat : Beauvoir a passé une grande partie de son âge adulte dans une dynamique que nous qualifierions aujourd'hui de polyamoureuse et queer. Mais elle ne l'a jamais crié sur les toits des manifestations du MLF. Elle préférait parler d'autonomie. Est-ce que cela fait d'elle une icône LGBT par défaut ? Je pense que oui, même si elle aurait probablement trouvé le terme trop réducteur pour sa soif d'universalisme. Elle ne voulait pas être une "femme écrivain" ni une "lesbienne", elle voulait être un sujet souverain.
Bianca, Olga, Natalie : le cercle des "contingentes"
La relation avec Bianca Lamblin (née Bienenfeld) est sans doute l'une des plus documentées et des plus problématiques. Entre 1937 et 1940, la jeune étudiante est l'amante de Beauvoir puis de Sartre, dans un jeu de chassé-croisé permanent. C'est ici que l'image de la sainte laïque du féminisme s'écorche un peu. Beauvoir utilisait son pouvoir de professeure et son aura intellectuelle pour séduire, créant des liens de dépendance complexes. D'où cette question qui fâche : était-ce de la libération ou une forme d'emprise ? (Il faut bien admettre que la frontière était parfois ténue). Reste que l'attraction physique pour les femmes était une constante, un moteur de son existence qui n'avait rien d'accessoire. Elle décrivait la beauté féminine avec un lyrisme qui ne laissait que peu de place au doute sur la nature de ses émotions.
Le pacte avec Sartre face à la tentation de l'exclusivité
On cite souvent le fameux contrat de 1929 entre les deux philosophes : un amour "nécessaire" doublé d'amours "contingents". Ce dispositif a permis à Beauvoir de vivre ses histoires avec des femmes sans jamais rompre le lien socle avec Sartre. Mais attention à ne pas croire que tout était facile. La jalousie existait, les déchirements aussi. Sauf que ce système lui offrait une couverture sociale parfaite. En étant la compagne officielle du plus grand intellectuel français, elle pouvait masquer ses inclinaisons pour les femmes sous le tapis de la "liberté existentielle". C'était une manière très habile de vivre sa bisexualité sans en porter le stigmate social de l'époque. On est alors très loin de la transparence militante actuelle, mais c'était peut-être le seul moyen de survie pour une femme de son rang en 1950.
Une pensée féministe qui a ouvert la voie aux théories Queer
Même si elle n'a pas utilisé le vocabulaire LGBT, Simone de Beauvoir a posé les fondations intellectuelles qui permettent aujourd'hui de penser ces identités. Sa phrase la plus célèbre, "On ne naît pas femme, on le devient", extraite du Deuxième Sexe publié en 1949, est le big bang du genre. Si être femme est une construction sociale, alors la sexualité l'est aussi. Elle a déconstruit l'idée que l'hétérosexualité serait le destin biologique inévitable des femmes. Pour elle, le lesbianisme pouvait être un choix délibéré, une manière de refuser l'oppression masculine. Mais, et c'est là que la nuance est de mise, elle considérait aussi que certaines femmes s'y réfugiaient par dépit. Cette position lui a d'ailleurs valu les foudres de certaines féministes radicales des années 70 qui la trouvaient encore trop attachée aux hommes, et surtout à Sartre.
La figure de la lesbienne dans Le Deuxième Sexe
Dans le chapitre consacré à "La lesbienne", Beauvoir consacre près de 30 pages à analyser cette condition. Elle refuse de voir l'homosexualité féminine comme une pathologie ou une tare glandulaire. C'est une révolution pour 1949 ! À une époque où la psychanalyse voyait des névroses partout, elle affirme qu'il s'agit d'une "attitude choisie dans une situation". Cependant, elle garde une distance de chercheuse, parlant des lesbiennes à la troisième personne du pluriel. Elle décrit leurs corps, leurs plaisirs et leurs difficultés avec une précision chirurgicale qui trahit, avec le recul, une connaissance intime du sujet. Car comment parler aussi bien de la sensualité entre femmes sans l'avoir éprouvée soi-même ? Elle analyse notamment comment le rapport entre femmes peut échapper à la hiérarchie sujet/objet qui pollue, selon elle, les rapports hétérosexuels classiques.
L'influence sur Judith Butler et la déconstruction du genre
Il n'y aurait probablement pas de théorie Queer moderne sans le travail de sape de Beauvoir. En séparant le sexe biologique (le corps) du genre (le rôle social), elle a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrées toutes les pensées LGBT contemporaines. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : Le Deuxième Sexe a été vendu à plus de 20 000 exemplaires dès sa première semaine de parution, un score colossal pour un essai philosophique de 1000 pages. Ce livre a été le détonateur de la seconde vague du féminisme aux États-Unis, influençant directement des figures comme Adrienne Rich ou plus tard Judith Butler. Bien que Beauvoir soit restée attachée à une certaine forme de binarité homme/femme, son outil d'analyse est celui-là même qui sert aujourd'hui à contester cette binarité. Bref, elle a fabriqué l'arme sans forcément vouloir l'utiliser elle-même sur tous les fronts.
Beauvoir vs les icônes lesbiennes de son temps
Pour bien comprendre la position singulière de Beauvoir, il faut la comparer à ses contemporaines comme Violette Leduc. Beauvoir a été la marraine littéraire de Leduc, l'aidant à publier "Ravages" ou "La Bâtarde", des textes d'une franchise sexuelle lesbienne inouïe. Mais la différence de posture est flagrante. Leduc est dans le cri, dans l'exposition de sa marginalité et de son désir pour les femmes comme une identité totale. Beauvoir, elle, reste la "Grande Sartreuse", l'intellectuelle qui surplombe la mêlée. Elle soutient les lesbiennes, elle les fréquente, elle les aime dans le secret de ses alcôves, mais elle refuse que son œuvre soit réduite à cette seule dimension. Elle craignait, peut-être à raison, que l'étiquette LGBT n'agisse comme une cage dorée, limitant la portée universelle de son message politique.
Le paradoxe de la militante tardive
Sur le tard, dans les années 1970, on a vu une Simone de Beauvoir beaucoup plus engagée auprès des mouvements homosexuels. Elle a signé des pétitions, elle a participé à des réunions du MLF où les questions lesbiennes étaient centrales. Pourtant, elle ne dira jamais "Nous, les lesbiennes". Elle dira "Elles" ou "Les femmes". Cette distance est fascinante. Est-ce de l'hypocrisie ? Autant le dire clairement : c'était plutôt une forme d'élitisme intellectuel. Elle estimait que sa vie privée n'appartenait qu'à elle et que son combat pour l'avortement (le Manifeste des 343 salopes en 1971) ou pour l'égalité des salaires était plus prioritaire que l'affirmation d'une identité sexuelle spécifique. Elle voyait l'oppression des femmes comme un bloc global, où la question de l'orientation n'était qu'un sous-ensemble de la lutte contre le patriarcat.
Une vie de femme libre plutôt qu'une vie de femme queer
La nuance est de taille. Pour Beauvoir, l'étiquette LGBT aurait pu sembler être une nouvelle prison. Elle qui avait passé sa vie à fuir les déterminismes ne voulait pas se laisser enfermer dans une nouvelle nomenclature, fût-elle libératrice. Elle a vécu une vie queer dans les faits : refus de la maternité, refus du mariage, multiplicité des partenaires des deux sexes, vie en communauté choisie. Mais elle a gardé le mot "liberté" comme unique boussole. Si aujourd'hui nous la revendiquons comme une figure de proue de l'histoire LGBT, c'est parce que sa vie valide nos combats actuels. Mais de son côté, elle préférait sans doute l'inconfort de l'ambiguïté à la clarté d'un drapeau arc-en-ciel. Elle était une pionnière qui ignorait parfois qu'elle l'était, ou qui préférait garder ses secrets pour ses lettres posthumes, là où personne ne pourrait plus lui demander de comptes.
Les contresens historiques sur l'orientation sexuelle de Simone de Beauvoir
Le problème avec l'analyse rétrospective, c'est cette manie de vouloir coller des étiquettes adhésives sur des peaux qui transpiraient la liberté. Beaucoup s'imaginent que l'autrice du Deuxième Sexe vivait une sororité platonique. L'erreur de perspective historique consiste à croire que ses relations féminines n'étaient que des appendices intellectuels à son couple avec Sartre. C'est faux. Mais alors, totalement faux. On occulte souvent la violence des passions qu'elle a vécues avec ses étudiantes ou ses amies, comme Bianca Lamblin ou Natalie Sorokine. Ces liaisons n'étaient pas des "essais" de jeunesse. Elles ont structuré sa maturité. Or, le grand public préfère l'image de la compagne du philosophe, la reléguant au rang d'hétérosexuelle déviante plutôt que de reconnaître une identité queer avant l'heure.
L'idée reçue d'un libertinage sans conséquences
On entend souvent que Beauvoir jouait à la séductrice par pur défi intellectuel. Reste que les faits racontent une tout autre histoire, plus charnelle, plus brute. (Sa correspondance avec Nelson Algren, bien que centrée sur un homme, montre une femme habitée par un désir qui ne connaissait pas de frontières de genre fixes). Elle n'était pas une touriste de l'érotisme. Ses détracteurs de l'époque utilisaient ses mœurs pour la discréditer, tandis que certains biographes modernes tentent de lisser ses zones d'ombre. Sauf que les lettres publiées après 1986 ne laissent aucune place au doute sur la nature physique de ses amours saphiques.
Le mythe de la "Grande Sartreuse" asexuée
Le surnom moqueur de l'époque suggérait une austérité monacale derrière son turban iconique. Autant le dire : c'est une vaste blague. Cette image d'Épinal servait à rassurer une bourgeoisie terrifiée par l'idée qu'une femme puisse jouir de plusieurs corps simultanément sans perdre sa rigueur logique. Elle ne se définissait pas comme lesbienne, certes, car le terme portait alors un stigmate médical qu'elle refusait. Résultat : on a confondu son refus des étiquettes avec une absence de pratique. Mais comment ignorer la radicalité de ses choix de vie qui brisaient le carcan de l'hétéronormativité ?
La zone grise des amours contingentes ou le génie de l'ambiguïté
Plongeons dans ce que l'on nomme aujourd'hui la pansexualité, même si elle aurait probablement détesté ce néologisme de psychologue. Sa distinction entre l'amour nécessaire, incarné par Jean-Paul Sartre, et les amours contingentes permettait une fluidité totale. C'est ici que réside son héritage politique majeur pour la communauté LGBT. Elle ne hiérarchisait pas la valeur d'une émotion selon le sexe du partenaire. Elle préférait la vérité de l'instant à la fidélité des formes. Pourquoi devrions-nous absolument la ranger dans une case alors qu'elle a passé 78 ans à scier les barreaux de sa propre cage ? Sa relation avec Sylvie Le Bon, qu'elle finit par adopter pour en faire son héritière, brouille encore davantage les pistes entre affection filiale, amour intellectuel et engagement de vie. C'est là que l'on touche au cœur de sa modernité.
L'importance de la correspondance posthume
Si vous voulez comprendre la bisexualité de Simone de Beauvoir, lisez ses lettres à Sartre. Elle y décrit ses conquêtes féminines avec une crudité qui ferait rougir un régiment de hussards. Ce n'était pas une posture. Elle y racontait ses nuits, ses échecs, ses préférences. À ceci près que cette transparence totale n'était destinée qu'à son double masculin. Cette dynamique de trio, ou de "contingents", montre une gestion de la sexualité qui préfigurait les mouvements polyamoureux actuels. Est-ce que cela fait d'elle une icône LGBT ? Sans aucun doute, car elle a prouvé par l'exemple que le désir est un territoire mouvant.
Questions fréquentes sur l'identité de Beauvoir
Simone de Beauvoir a-t-elle eu beaucoup de partenaires femmes ?
Les recherches biographiques identifient au moins 4 à 6 relations féminines majeures et durables tout au long de sa vie adulte. Ses échanges épistolaires révèlent une activité sexuelle et émotionnelle intense avec des femmes comme Bianca Lamblin ou Olga Kosakiewicz. On estime que plus de 30% de sa correspondance intime traite de la gestion de ces rapports complexes. Ces chiffres démontrent que l'attraction pour son propre sexe n'était pas un épiphénomène mais une constante de son existence. Elle a vécu ces passions avec une intensité égale à ses relations masculines.
Pourquoi ne s'est-elle jamais revendiquée lesbienne ou bisexuelle ?
Le contexte social des années 1940 et 1950 ne permettait pas une telle affirmation sans risquer une exclusion totale de la scène intellectuelle. À cette époque, moins de 5% des personnalités publiques osaient afficher une orientation non-hétérosexuelle. Elle privilégiait le concept d'existentialisme, où l'existence précède l'essence : on est ce que l'on fait, pas ce que l'on dit être. Se définir par une orientation sexuelle aurait été pour elle une forme de "mauvaise foi", une manière de se limiter à une définition figée. Elle fuyait les ghettos identitaires pour viser l'universel.
Quel est l'impact de sa vie privée sur le mouvement féministe actuel ?
Son refus de la maternité et du mariage a libéré des millions de femmes, mais sa vie sexuelle plurielle reste le socle de la pensée queer française. Aujourd'hui, environ 60% des études de genre s'appuient sur son analyse de l'altérité pour déconstruire les normes sociales. Elle a ouvert la voie à une redéfinition de la famille et du couple qui influence directement les revendications LGBT contemporaines. Son exemple prouve que l'on peut construire une œuvre monumentale tout en vivant en marge des conventions morales. Sa vie est un manuel de désobéissance civile appliquée à l'intime.
Verdict : une icône queer qui s'ignorait par pur orgueil
Tranchons enfin ce débat : Simone de Beauvoir était une pionnière de la fluidité, même si elle aurait trouvé le mot d'une vulgarité sans nom. Elle a pratiqué la bisexualité avec une rigueur et une honnêteté intellectuelle qui forcent le respect, refusant de sacrifier ses désirs sur l'autel de la respectabilité bourgeoise. Car au fond, se demander si elle était LGBT revient à se demander si l'océan est bleu ; c'est une évidence qui dépend de la lumière sous laquelle on l'observe. Je prends le parti de dire que son silence médiatique sur sa propre homosexualité était une stratégie de survie nécessaire pour imposer ses idées. Elle a offert aux minorités sexuelles une arme conceptuelle massive : la preuve que le genre est une construction et non un destin. C'est une trahison de sa mémoire que de vouloir la maintenir dans le confort de l'hétérosexualité classique. Elle appartient de plein droit à l'histoire des fiertés, non pas par ses discours, mais par la chair et l'encre de ses amours interdites.

