De l'amitié de façade à la haine viscérale : l'héritage de 1979
Il est parfois difficile de s'en souvenir, mais il fut un temps où Téhéran et Tel-Aviv s'entendaient comme larrons en foire. Sous le règne du Chah Mohammad Reza Pahlavi, les deux pays entretenaient des relations diplomatiques et économiques étroites, fondées sur une vision commune : contrer l'influence des pays arabes environnants. C'était la stratégie de la périphérie. Israël aidait l'Iran à moderniser son agriculture et son armée, tandis que l'Iran fournissait le pétrole dont l'État hébreu avait un besoin vital pour sa survie. Tout a basculé en quelques mois.
La rupture brutale de la Révolution islamique
La chute du Chah en 1979 et l'arrivée au pouvoir de l'Ayatollah Khomeini ont transformé l'allié d'hier en "Petit Satan". Le nouveau régime théocratique iranien a immédiatement fait de la cause palestinienne un pilier de sa légitimité, non seulement pour s'imposer comme le leader du monde musulman, mais aussi pour marquer sa rupture totale avec l'Occident. La reconnaissance d'Israël a été effacée d'un trait de plume, remplacée par un discours prônant la destruction de l'entité sioniste. Le truc c'est que ce n'était pas qu'une posture oratoire pour galvaniser les foules dans les rues de Téhéran. C'était un projet politique profond.
La quête de légitimité au sein du monde musulman
L'Iran est une puissance chiite dans un océan sunnite. Pour exister et rayonner au-delà de ses frontières, le régime a besoin d'une cause qui fédère tous les musulmans. Quoi de mieux que la libération de Jérusalem ? En se faisant le champion de la lutte contre Israël, Téhéran tente de gommer les clivages confessionnels et de s'attirer la sympathie des populations arabes, souvent en décalage avec leurs propres dirigeants plus pragmatiques. Là où ça coince, c'est que cette stratégie transforme chaque avancée israélienne en un affront personnel pour les Gardiens de la révolution.
L'atome au centre du jeu : pourquoi Tel-Aviv ne dormira jamais tranquille
Le dossier nucléaire est le véritable nerf de la guerre. Pour Israël, un Iran doté de la bombe n'est pas une menace stratégique classique, c'est une condamnation à mort potentielle. On n'y pense pas assez, mais la géographie d'Israël est minuscule : une seule frappe nucléaire bien placée et le pays cesse d'exister. C'est ce qu'on appelle la menace existentielle, un concept que les dirigeants israéliens, de Netanyahou à ses opposants, prennent avec un sérieux absolu. Et c'est précisément là que le dialogue devient impossible.
Le programme nucléaire iranien vu comme un point de non-retour
Téhéran jure ses grands dieux que son programme est civil, destiné à produire de l'électricité et des isotopes médicaux. Personne à Tel-Aviv n'y croit une seconde. Les services de renseignement israéliens, Mossad en tête, ont multiplié les opérations spectaculaires pour prouver le contraire, comme le vol des archives nucléaires iraniennes en 2018. Ce trésor de guerre contenait des preuves accablantes sur les ambitions militaires passées de la République islamique. Résultat : Israël considère que chaque centrifugeuse qui tourne à Natanz est un pas de plus vers l'abîme.
Stuxnet et les assassinats : la méthode forte
Puisque la diplomatie internationale, symbolisée par l'accord de 2015 (le JCPOA), a échoué à rassurer Israël, ce dernier a pris les choses en main. On entre ici dans le domaine de la guerre hybride. Le virus informatique Stuxnet, qui a grillé des milliers de centrifugeuses iraniennes vers 2010, reste l'un des coups les plus tordus de l'histoire du cyber-espionnage. Mais Israël ne s'arrête pas au code informatique. L'assassinat de Mohsen Fakhrizadeh en 2020, le père du programme nucléaire, abattu par une mitrailleuse robotisée commandée par satellite, a montré que Tel-Aviv n'avait aucune limite pour retarder l'échéance.
Le sabotage de Natanz et la réponse iranienne
Les explosions mystérieuses dans les complexes militaires iraniens sont devenues monnaie courante. Sauf que Téhéran a fini par comprendre que la passivité ne servait à rien. Chaque sabotage est désormais suivi d'une montée en gamme de l'enrichissement d'uranium, qui flirte aujourd'hui avec les 60 %. Honnêtement, c'est flou de savoir à quel moment précis ils auront assez de matière pour une ogive, mais le délai se compte désormais en semaines, pas en années.
Le Hezbollah et le Hamas : les bras armés de Téhéran
L'Iran a une obsession : ne jamais faire la guerre sur son propre sol. Pour cela, il a tissé une toile d'araignée à travers tout le Moyen-Orient, ce qu'on appelle l'Axe de la Résistance. L'idée est simple mais redoutable : encercler Israël avec des milices lourdement armées qui peuvent harceler l'État hébreu à tout moment. C'est la stratégie du "Ring of Fire" (le cercle de feu). Le Hezbollah libanais est le joyau de cette couronne, avec un arsenal estimé à plus de 150 000 roquettes et missiles pointés sur Tel-Aviv.
Le dilemme du Liban face aux ambitions iraniennes
Le Hezbollah n'est pas qu'un groupe terroriste ou une milice, c'est un État dans l'État. Financé à hauteur de 700 millions de dollars par an par l'Iran, il sert de police d'assurance à Téhéran. Si Israël attaque les sites nucléaires iraniens, le Hezbollah transforme le nord d'Israël en enfer de feu. Mais le Liban, déjà exsangue économiquement, paie le prix fort de cette alliance. Je trouve ça surestimé de penser que le Hezbollah agit de manière totalement indépendante ; il reste le pion le plus précieux sur l'échiquier de l'Ayatollah Khamenei.
Le Hamas et le Jihad Islamique : l'épine dans le pied sud
Même si le Hamas est une organisation sunnite, il a trouvé en l'Iran un banquier et un formateur technique indispensable. Les attaques du 7 octobre 2023 ont montré un niveau de coordination et de préparation qui porte, pour beaucoup d'experts, la marque de l'entraînement iranien. En soutenant la résistance palestinienne à Gaza, l'Iran s'assure qu'Israël reste embourbé dans des conflits asymétriques épuisants, détournant son attention et ses ressources de la menace lointaine mais plus grave que représente Téhéran.
La guerre des ombres passe par le cyber et la mer
On n'en parle pas assez, mais le conflit se joue aussi dans des zones grises où les règles internationales sont inexistantes. Depuis quelques années, une véritable guerre navale oppose les deux pays. Des pétroliers iraniens sont visés en mer Rouge, tandis que des navires commerciaux liés à des intérêts israéliens subissent des attaques de drones ou de mines dans le golfe d'Oman. C'est une guerre de basse intensité, mais elle coûte des milliards et menace la sécurité du commerce mondial.
Côté cyber, c'est le Far West. L'Iran a considérablement musclé ses capacités après avoir été humilié par Stuxnet. Aujourd'hui, les hackers iraniens s'attaquent aux infrastructures civiles israéliennes : réseaux de distribution d'eau, hôpitaux, sites de rencontres (pour faire du chantage). Israël répond en paralysant les stations-service à travers tout l'Iran. Autant dire que la distinction entre cibles militaires et civiles est devenue totalement poreuse.
Les Accords d'Abraham ont-ils jeté de l'huile sur le feu ?
Le rapprochement entre Israël et plusieurs pays arabes (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc) en 2020 a été un séisme pour l'Iran. Téhéran s'est soudain vu encerclé par une alliance informelle entre son pire ennemi et ses rivaux régionaux. Pour les Iraniens, voir des officiers du Mossad ou des systèmes de défense aérienne israéliens s'installer de l'autre côté du Golfe est une ligne rouge absolue. Cette normalisation a accéléré la paranoïa de Téhéran, qui y voit une tentative de l'Occident de l'isoler définitivement. Or, plus l'Iran se sent acculé, plus il devient imprévisible et agressif dans son voisinage immédiat.
Idées reçues : l'affrontement n'est pas qu'une affaire de religion
On entend souvent que ce conflit est le fruit d'une haine millénaire entre Juifs et Musulmans, ou entre Perses et Arabes. C'est une vision simpliste qui ne résiste pas à l'analyse. Le conflit est avant tout politique et géostratégique. S'il ne s'agissait que de religion, pourquoi l'Iran entretiendrait-il des relations cordiales avec des pays chrétiens ou laïcs quand cela sert ses intérêts ? Le problème, c'est que la religion est utilisée comme un outil de mobilisation. Pour l'Iran, l'antisionisme est le ciment de son identité révolutionnaire. Pour Israël, la dénonciation du régime des Mollahs est le seul moyen de maintenir une pression internationale constante sur un dossier nucléaire qui a tendance à s'enliser dans les couloirs de l'ONU.
Questions fréquentes sur les tensions entre Israël et l'Iran
L'Iran peut-il vraiment détruire Israël militairement ?
Sur le papier, l'Iran dispose d'une armée conventionnelle imposante et du plus grand stock de missiles balistiques de la région. Mais Israël possède une supériorité technologique écrasante, notamment avec son aviation de cinquième génération (F-35) et ses systèmes de défense multicouches (Iron Dome, David's Sling, Arrow). Une guerre totale verrait des destructions massives des deux côtés, mais l'Iran sortirait probablement du conflit avec ses infrastructures vitales en ruines.
Pourquoi les États-Unis ne règlent-ils pas le problème ?
Washington marche sur des œufs. D'un côté, l'alliance avec Israël est indéfectible. De l'autre, personne à la Maison-Blanche n'a envie de se lancer dans une nouvelle guerre interminable au Moyen-Orient. Les Américains préfèrent la stratégie des sanctions économiques, espérant que le régime iranien s'effondre de l'intérieur sous le poids de la colère populaire. Sauf que le régime a montré une résilience étonnante, s'appuyant sur la Chine et la Russie pour contourner l'isolement.
Est-ce que le peuple iranien soutient cette guerre ?
C'est là que le bât blesse pour Téhéran. Une grande partie de la jeunesse iranienne, urbaine et connectée, se fiche éperdument de la cause palestinienne. Elle voit les milliards de dollars partir au Liban ou à Gaza alors que l'inflation galope et que les libertés individuelles sont bafouées. On a souvent entendu dans les manifestations à Téhéran le slogan : "Ni Gaza, ni Liban, ma vie pour l'Iran". Le fossé entre les ambitions régionales des Gardiens de la révolution et les aspirations de la population est un gouffre qui ne cesse de s'élargir.
Vers un embrasement total ? Mon verdict sur l'avenir de la région
Je reste convaincu que ni Téhéran ni Tel-Aviv ne souhaitent une guerre frontale et totale. Le risque est trop grand, le coût trop élevé. Mais le danger, c'est l'erreur de calcul. À force de jouer avec le feu, de tester les limites de l'autre par des assassinats ou des frappes de drones, on finit par déclencher un engrenage que plus personne ne contrôle. L'attaque directe de l'Iran contre Israël en avril 2024, avec plus de 300 engins envoyés en une nuit, a brisé un tabou vieux de 45 ans. On est entré dans une nouvelle ère où la confrontation n'est plus seulement de l'ombre, mais se joue en pleine lumière.
Le conflit ne s'arrêtera pas tant qu'un changement de régime n'aura pas lieu à Téhéran ou qu'un accord de sécurité régionale incluant toutes les parties ne sera pas trouvé. Autant dire que nous en sommes loin. Pour l'instant, la seule certitude, c'est que cette rivalité restera le principal moteur d'instabilité dans une zone qui n'en manquait déjà pas. C'est un peu comme deux boxeurs fatigués qui refusent de lâcher le ring, persuadés que le prochain coup sera le bon, alors qu'ils ne font que prolonger leur propre épuisement.
