Autant le dire clairement, Voltaire n'était pas un homme de demi-mesure, que ce soit dans ses écrits ou sous les draps. On imagine souvent le vieillard de Ferney, sec comme un coup de trique, uniquement occupé à briser l'infâme, mais le jeune Arouet était un séducteur impénitent, un homme qui cherchait dans l'autre un miroir de son propre génie. On va plonger dans les détails de ces liaisons qui ont façonné l'homme que nous connaissons aujourd'hui.
Émilie du Châtelet, l'amante et l'égale intellectuelle
On n'y pense pas assez, mais sans Émilie, Voltaire n'aurait sans doute pas été Voltaire. Quand ils se rencontrent en 1733, il a 39 ans, elle en a 27. Elle est mariée, lui est déjà une célébrité en exil permanent. Ce n'est pas juste une amourette de salon. C'est un coup de foudre cérébral. Émilie est une mathématicienne qui traduit Newton, une femme qui comprend la physique mieux que la plupart des académiciens de son temps. Pour Voltaire, elle est son "divin Émilie".
La vie de château à Cirey : un ménage à trois assumé
Le truc c'est que leur relation s'installe dans la durée au château de Cirey, en Champagne. Et devinez quoi ? Le mari d'Émilie, le marquis du Châtelet, est parfaitement au courant. Il s'en accommode très bien, d'autant que Voltaire finance une bonne partie des travaux de rénovation du château. On est loin du compte si l'on imagine une liaison cachée et honteuse. C'est une vie de travail acharné. Ils se lèvent tôt, étudient chacun de leur côté, se retrouvent pour dîner et jouer la comédie. Voltaire écrit ses tragédies, Émilie annote les Principia Mathematica. C'est une émulation constante. Reste que cette passion finit par s'éroder physiquement. Après une dizaine d'années, ils deviennent des amis de cœur, des compagnons de route, mais l'ardeur des débuts s'est déplacée vers d'autres horizons.
La fin tragique d'une idylle hors norme
La situation dérape quand Émilie tombe enceinte d'un autre, le jeune poète Saint-Lambert, en 1748. Voltaire, au lieu de faire un scandale, réagit avec une élégance rare, ou peut-être une pointe d'ironie amère. Il accepte la situation. Malheureusement, Émilie meurt en couches en 1749. C'est le drame de sa vie. Il écrit : "J'ai perdu un ami de vingt ans, un grand homme qui n'avait de défaut que d'être femme." Cette phrase, un peu misogyne sur les bords pour nous, était le plus beau compliment qu'il puisse faire à l'époque. Il est dévasté. C'est à ce moment précis qu'il se tourne vers d'autres figures pour combler ce vide immense.
Frédéric II de Prusse : un amant de l'esprit ou plus encore ?
Là où ça coince pour beaucoup d'historiens, c'est la nature exacte de sa relation avec le futur roi de Prusse. Frédéric est un fan absolu de Voltaire. Il lui écrit des lettres enflammées bien avant de monter sur le trône. On parle souvent de "l'amant de Voltaire" pour désigner Frédéric à cause de la tonalité de leur correspondance. Frédéric l'appelle son "cher ami", lui envoie des vers qui frôlent la déclaration d'amour. Voltaire, de son côté, est fasciné par ce prince éclairé qui joue de la flûte et déteste la guerre (enfin, au début).
Le séjour à Potsdam : quand le rêve tourne au vinaigre
En 1750, après la mort d'Émilie, Voltaire cède enfin aux appels de Frédéric et s'installe à la cour de Potsdam. On pourrait croire à une lune de miel philosophique. Sauf que deux génies dans un même palais, c'est un de trop. Frédéric est un monarque absolu qui veut un poète de cour à sa botte. Voltaire est un homme libre qui ne supporte pas qu'on lui dise quoi écrire. Résultat : l'ambiance devient électrique. Frédéric dira de Voltaire qu'on "presse l'orange et qu'on en jette l'écorce". Sympa. Voltaire, lui, se moque des poèmes du roi. La rupture est violente en 1753. Voltaire fuit la Prusse, se fait arrêter à Francfort sur ordre du roi, et leurs relations resteront glaciales pendant des années avant de reprendre par lettres interposées.
L'ambiguïté sexuelle au XVIIIe siècle
Est-ce qu'ils ont couché ensemble ? Honnêtement, c'est flou. Frédéric II était notoirement connu pour ne pas aimer les femmes et s'entourer de beaux lieutenants. Voltaire, lui, était plutôt porté sur la gent féminine, mais il aimait par-dessus tout la séduction intellectuelle. Certains biographes suggèrent que leur relation avait une dimension érotique, au moins dans le langage. Mais au XVIIIe siècle, on pouvait s'écrire "je vous aime" entre hommes sans que cela implique forcément un passage à l'acte. C'était la culture de la sensibilité. Cependant, le doute subsiste, et c'est ce qui entretient le mythe de Frédéric comme l'amant masculin de Voltaire.
Marie-Louise Denis : l'amour interdit avec sa nièce
On aborde ici un aspect plus sombre et moins "glamour" de la vie de Voltaire. Après la mort d'Émilie, il entame une liaison durable avec Marie-Louise Mignot, la fille de sa sœur, plus connue sous le nom de Madame Denis. Oui, vous avez bien lu : sa nièce. À l'époque, l'inceste au second degré était un scandale, mais Voltaire savait jouer de ses réseaux pour étouffer l'affaire. Cette relation a duré près de trente ans, jusqu'à la mort du philosophe.
Une passion charnelle insoupçonnée
Pendant longtemps, on a cru que Madame Denis n'était qu'une gouvernante un peu encombrante, une femme vulgaire et dépensière qui gérait la maison de Ferney. Mais la découverte de lettres secrètes en 1957 a changé la donne. On y découvre un Voltaire d'une sensualité débordante, presque animale. Il lui écrit des choses qu'il n'avait jamais dites à Émilie. C'est un amour physique, possessif. Madame Denis n'était pas une intellectuelle, elle aimait le théâtre, l'argent et le confort. Et c'est peut-être ce dont Voltaire avait besoin après les hauteurs métaphysiques de Cirey : une femme qui le ramène à la terre.
Le rôle de Madame Denis à Ferney
À Ferney, c'est elle qui tient la maison. Elle reçoit les invités prestigieux qui viennent voir le "patriarche". Elle gère les caprices de Voltaire, ses maladies imaginaires ou réelles, et ses colères noires. Bien qu'elle l'ait trompé à plusieurs reprises (notamment avec le marquis de Ximenes), Voltaire lui est resté fidèle à sa manière. C'est elle qui l'accompagnera à Paris pour son dernier triomphe en 1778, là où il mourra d'épuisement et de gloire. Je trouve ça assez fascinant de voir comment cet homme de raison a pu s'enchaîner à une femme que ses amis détestaient presque tous.
Pourquoi parle-t-on d'un amant au masculin ?
La question "Qui était l'amant de Voltaire ?" revient souvent dans les recherches Google, et il y a plusieurs raisons à cela. D'abord, il y a cette fameuse relation avec Frédéric II qui excite l'imaginaire. Ensuite, il y a le fait que Voltaire était un homme frêle, souvent malade, qui ne correspondait pas au stéréotype du mâle alpha de l'époque. Enfin, le mot "amant" a glissé sémantiquement. Mais si l'on cherche un homme qui a compté, il ne faut pas oublier ses amis proches, comme d'Argental, qu'il appelait son "ange gardien".
Le poids des mots au Siècle des Lumières
Au XVIIIe siècle, l'amitié masculine était codifiée avec une intensité qui nous semble aujourd'hui suspecte. On se disait des mots d'amour, on pleurait ensemble, on se jurait fidélité éternelle. Voltaire, avec sa plume acérée, maniait ces codes avec brio. S'il a eu des amants masculins au sens moderne du terme, il a été extrêmement discret, car malgré sa rébellion contre l'Église, il restait attaché à une certaine forme de respectabilité sociale. La sodomie était encore un crime punissable de mort en France, même si la police fermait souvent les yeux sur les élites.
L'influence de la rumeur et des ennemis
Il ne faut pas oublier que Voltaire avait des ennemis féroces. Les dévots, les partisans de l'ordre moral, cherchaient tous les moyens de le discréditer. L'accuser de mœurs "contre nature" était une arme classique. Ses détracteurs n'ont pas hésité à inventer des histoires pour salir sa réputation. Pourtant, même dans les pires libelles de l'époque, les attaques sur sa sexualité sont moins fréquentes que celles sur son avarice ou son impiété. C'est dire si le dossier est mince.
Les erreurs courantes sur la vie amoureuse de Voltaire
On entend souvent tout et son contraire sur le sujet. Il est temps de remettre les pendules à l'heure sur quelques points précis qui polluent les biographies rapides que l'on trouve ici et là.
Idée reçue n°1 : Voltaire était un libertin acharné
Faux. Contrairement à un Casanova ou à un Sade, Voltaire n'était pas un obsédé de la conquête. Il aimait les relations longues. Il est resté 15 ans avec Émilie, 30 ans avec Madame Denis. C'était un homme de couple, au fond. Il cherchait une stabilité domestique pour pouvoir se consacrer à son œuvre. Le sexe était pour lui un plaisir, certes, mais jamais une fin en soi. Il était bien trop hypocondriaque pour passer ses nuits dans les lupanars.
Idée reçue n°2 : Il n'a jamais aimé personne d'autre qu'Émilie
C'est une vision romantique mais erronée. S'il a profondément respecté Émilie, son amour pour Madame Denis était d'une autre nature, plus charnel et peut-être plus reposant. Il a aussi eu des aventures de jeunesse avec Suzanne de Livry ou Olympe Dunoyer (la fameuse "Pimpette" de ses années à La Haye). Voltaire était un homme de passion, capable de s'enflammer très vite, même si le feu s'éteignait parfois pour laisser place à une amitié solide.
Questions fréquentes sur l'intimité du philosophe
Est-ce que Voltaire a eu des enfants ?
Non, Voltaire n'a jamais eu d'enfants, du moins aucun qui soit reconnu ou dont l'histoire ait gardé la trace. C'est d'ailleurs un point de douleur chez lui. Il a reporté son instinct paternel sur sa nièce (qu'il a fini par traiter comme sa femme) et sur les habitants de Ferney, qu'il appelait ses "enfants". Il a aussi adopté symboliquement Reine Philiberte de Varicourt, qu'il surnommait "Belle et Bonne".
Pourquoi ne s'est-il jamais marié ?
Pour Voltaire, le mariage était une institution religieuse et sociale qu'il méprisait souverainement. Il voyait dans le contrat de mariage une entrave à la liberté individuelle. De plus, sa situation financière et ses ennuis récurrents avec la justice rendaient un mariage officiel compliqué. Il préférait les "unions libres" avant l'heure, basées sur le consentement mutuel plutôt que sur la bénédiction d'un prêtre.
Quelle était sa position sur l'homosexualité ?
C'est un sujet délicat. Dans son Dictionnaire philosophique, à l'article "Amour socratique", il se montre assez critique, qualifiant la chose de "vice" tout en expliquant qu'elle vient d'une erreur de la nature. Mais attention : Voltaire écrivait pour ne pas être censuré. En privé, il était beaucoup plus tolérant. Il défendait la liberté des mœurs tant qu'elle ne nuisait pas à autrui. Il a d'ailleurs pris la défense de personnes persécutées pour leurs goûts, au nom de la tolérance universelle.
Verdict : L'amant de Voltaire était pluriel
Au final, chercher "l'amant de Voltaire" au singulier est une erreur de perspective. Voltaire était un homme qui aimait l'esprit avant tout. Son amant, c'était le génie humain, qu'il s'incarne dans le corps d'une femme savante comme Émilie du Châtelet ou dans les lettres d'un roi philosophe comme Frédéric II. Sa liaison avec sa nièce prouve qu'il n'était pas non plus insensible aux appels de la chair, même dans ce qu'ils avaient de plus transgressif.
Ce qu'il faut retenir, c'est que la vie privée de Voltaire était à l'image de son œuvre : complexe, provocatrice et profondément libre. Il a cassé les codes de son temps non pas par plaisir de la provocation, mais par besoin vital d'indépendance. Que ce soit à Cirey, à Potsdam ou à Ferney, il a inventé une manière de vivre ses passions sans jamais sacrifier sa raison. Et c'est peut-être là son plus grand chef-d'œuvre. L'intimité de Voltaire reste un jardin secret dont on ne finit pas d'explorer les recoins, loin des clichés simplistes du vieillard acariâtre. Il était vibrant, amoureux, et terriblement humain.
