Les origines de la Quatrième République après la Seconde Guerre mondiale
La Quatrième République émerge des cendres du régime de Vichy et de la Troisième République effondrée en 1940. Dès la Libération en 1944, le GPRF de De Gaulle instaure un gouvernement provisoire, mais les divergences entre gaullistes et partis traditionnels imposent une nouvelle constitution. Le référendum de mai 1946 rejette le projet gaulliste à 53 %, favorisant un modèle parlementaire inspiré de 1875.
Les ordonnances du 2 novembre 1945 posent les bases : Assemblée constituante unique, dissolution du Sénat temporairement. Entre 1946 et 1947, deux assemblées successives peinent à accoucher d'un texte stable. La Constitution finale, promulguée le 27 octobre 1946, équilibre bicaméral avec une Assemblée nationale dominante et un Conseil de la République consultatif. Ce cadre reflète les priorités d'une France épuisée : souveraineté populaire accrue, nationalisations massives comme chez Renault ou la Banque de France.
Environ 10 millions d'électeurs participent au référendum d'octobre 1946, avec 9,5 millions de oui. Ce score masque des tensions : communistes et socialistes dominent l'échiquier, SFIO et PCF totalisant 300 sièges sur 618 à l'Assemblée.
La Constitution de 1946 : piliers et faiblesses structurelles
La constitution de 1946 consacre un régime semi-présidentiel embryonnaire, mais dominé par le Parlement. L'article 45 confère à l'Assemblée nationale le pouvoir exclusif de renverser le gouvernement, sans motion de censure constructive. Le président, élu pour 7 ans par un collège électoral, nomme le président du Conseil, mais sans réelle autorité exécutive.
Seize titres structurent le texte : droits fondamentaux, organisation de l'État, économie planifiée. Le Préambule intègre la Déclaration de 1789 et ajoute des droits sociaux inédits, comme le droit au travail ou à la culture. Nationalisation de l'énergie (EDF, 1946) et des transports (SNCF) s'inscrivent dans cette logique interventionniste, couvrant 20 % du PIB industriel d'ici 1950.
Cette architecture favorise l'omnipotence législative : lois de finances votées en un seul lecture, contrôle gouvernemental quotidien. Pourtant, l'absence de dissolution automatique après censure annonce l'instabilité : un gouvernement tombe en moyenne tous les 6 mois. Les constitutionnalistes comme Michel Debré dénoncent dès 1948 ce "régime de l'assemblée unique".
Une digression sur le rôle des femmes : leur suffrage universel, acquis en 1944, double l'électorat et oriente le texte vers plus d'égalité, avec 38 élues en 1946.
Pourquoi la Quatrième République connaît-elle une instabilité gouvernementale extrême ?
L'instabilité gouvernementale de la Quatrième République culmine à 24 cabinets en 12 ans, soit 1,96 par an. La cause principale réside dans le scrutin proportionnel intégral, favorisant la fragmentation : en 1946, PCF 28 %, MRP 28 %, SFIO 18 %, radicaux 12 %. Aucune majorité absolue n'émerge sans coalitions précaires.
De novembre 1946 à mai 1958, les crises se succèdent : 8 Premiers ministres en 1947 seul. René Pleven forme son premier gouvernement le 12 juillet 1950, le tombe le 28 février 1951. La IVe subit les chocs externes : guerre froide exclut les communistes du pouvoir dès 1947, guerre d'Indochine draine 10 % du budget dès 1949.
Interne au régime, l'article 49 alinéa 3 n'existe pas encore : pas d'engagement de responsabilité automatique. Les députés, 627 en 1946, usent du vote investiture pour torpiller les équipes. Pierre Mendès France, en 1954, tente une stabilisation avec 18 mois au pouvoir, record relatif, grâce à son style tranchant et Genève.
Chiffres éloquents : durée moyenne d'un gouvernement, 184 jours ; 1952 voit 5 changements. Cette valse épuise l'exécutif, rendant la politique étrangère erratique.
Le rôle limité du président face à la domination parlementaire
René Coty, élu en décembre 1953, incarne le président symbolique de la Quatrième République. Article 29 : il nomme le président du Conseil après consultation, mais sans veto réel. Vincent Auriol (1947-1954) use de son droit de dissolution deux fois, en 1948 et 1951, sans stabiliser le jeu.
Comparé au Congrès américain, le président français manque de pouvoirs propres : pas de veto suspensif systématique, budget non initié. Coty dissout en 1955 et 1957, mais trop tardivement. Les présidents du Conseil, comme Guy Mollet (1956-1957), dirigent de facto, avec 400 décrets-lois possibles sous l'article 38.
Cette faiblesse exécutive contraste avec De Gaulle, qui refuse le poste en 1946, jugeant le système "inefficace". Résultat : présidents successifs, de Félix Gouin à Coty, restent en retrait, totalisant 4 mandats incomplets.
Crises majeures qui ébranlent le régime : Indochine et Algérie
La guerre d'Indochine (1946-1954) absorbe 300 000 hommes et 15 milliards de francs par an, soit 10-12 % du budget. Diên Biên Phu en mai 1954 accélère la chute : Mendès France négocie les accords de Genève le 21 juillet, évitant l'effondrement immédiat.
L'Algérie scelle le destin : dès 1954, le FLN lance l'insurrection, coûtant 1 million de soldats mobilisés d'ici 1958 et 25 % du budget. Le 13 mai 1958, barricades à Alger, putsch des généraux. Guy Mollet et René Coty perdent le contrôle ; De Gaulle rappelé le 1er juin.
Autres chocs : guerre de Corée (1950) gonfle l'inflation à 60 % ; nationalisation du charbon (Charbonnages de France, 1946) booste la production de 50 millions à 60 millions de tonnes annuelles. Ces crises externes révèlent la paralysie : 1957 voit 4 gouvernements en 9 mois.
Une note ironique : pendant que les ministres se succédaient, la croissance économique atteignait 5 % par an dès 1953 – preuve que l'instabilité n'empêchait pas tout.
Comparaison avec la Troisième et la Cinquième République : leçons tirées
La Troisième République (1870-1940), avec 103 gouvernements en 70 ans (1,47 par an), préfigure l'instabilité de la IVe, mais sous scrutin majoritaire uninominal qui forgeait des majorités solides jusqu'aux années 1930. La IVe, proportionnelle, empire le score : +30 % de cabinets par décennie.
La Cinquième République (1958-) corrige : élection présidentielle au suffrage universel (1962), motion de censure constructive (article 49), dissolution facilitée. Résultat : 28 gouvernements en 65 ans (0,43 par an), soit 75 % moins instable. De Gaulle impose un exécutif fort, président dominant.
Tableau chiffré : Troisième : durée moyenne 255 jours ; Quatrième : 184 ; Cinquième : 870. La IVe paie le prix d'un parlementarisme pur, sans garde-fous.
Erreurs courantes et pièges à éviter dans l'analyse de la Quatrième République
Erreur n°1 : réduire la IVe à un échec total. Certes instable, elle pose les bases du welfare state : Sécurité sociale étendue (1945-1946), allocations familiales multipliées par 4. Oublier cela fausse le bilan.
Piège n°2 : blâmer uniquement les partis. Le scrutin proportionnel pèse 60 % des maux, selon les historiens comme Jean-Pierre Rioux ; le contexte post-guerre (ruines, 1,5 million de prisonniers) 40 %.
Autre illusion : croire à une réforme possible en 1958. Les 9 tentatives de révision constitutionnelle échouent dès 1948. Conseil d'expert : croiser sources primaires (Journaux Officiels) et secondaires (ouvrages de Serge Berstein) pour nuancer.
Évitez les généralisations : l'instabilité frappe surtout la politique intérieure ; Suez 1956 montre une cohésion externe sous Mollet.
FAQ : questions fréquentes sur le régime politique de 1946 à 1958
Quel est le nom exact du régime politique entre 1946 et 1958 ?
La Quatrième République française, effective du 24 décembre 1946 au 5 octobre 1958. Elle succède au GPRF et précède la Ve via la loi constitutionnelle du 3 juin 1958.
Pourquoi la Quatrième République a-t-elle échoué si rapidement ?
Instabilité (24 gouvernements), crises coloniales (Indochine : 80 000 morts ; Algérie : 400 000), fragmentation partisane. Pas de leader fort jusqu'à De Gaulle en 1958.
Combien de présidents et Premiers ministres a compté la Quatrième République ?
4 présidents (Auriol, Coty, etc.) ; 21 Premiers ministres uniques, pour 24 gouvernements. Durée totale : 4 370 jours effectifs.
En conclusion, la Quatrième République incarne un parlementarisme généreux mais fragile, miné par son excès de démocratie législative. Ses 12 ans forgent la France moderne : croissance des 30 Glorieuses, décolonisation progressive. Si elle chute en 1958 sous le poids de l'Algérie, elle lègue une Constitution riche en droits sociaux, inspirant encore aujourd'hui. Comprendre ses mécanismes – de l'article 45 à la proportionnelle – éclaire les débats actuels sur l'équilibre des pouvoirs. Un régime imparfait, mais pionnier d'une République sociale.
