On va regarder ça de plus près, parce que l'histoire officielle a tendance à lisser les angles, et c'est précisément dans ces angles que se cache la vérité.
Le contexte historique : Nauvoo et la proximité forcée
Il est impossible de disséquer les sentiments de Daniel H. Wells envers Emma Hale Smith sans poser le décor. Nous sommes à Nauvoo, Illinois, dans les années 1840. La ville est une poudrière. Joseph Smith, le prophète et mari d'Emma, est au sommet de sa puissance, mais aussi de sa paranoïa. Daniel Wells, lui, n'est pas encore l'apôtre qu'il deviendra plus tard à Salt Lake City. C'est un architecte, un homme de terrain, pragmatique.
Une cohabitation sous tension
La proximité entre les deux personnages n'était pas un choix de cœur, mais une nécessité structurelle. Wells travaillait sur des projets pour l'Église, et Emma, en tant qu'épouse du prophète, était une figure centrale de la vie sociale et religieuse de la communauté. La dynamique de pouvoir était déséquilibrée. D'un côté, le couple royal (Joseph et Emma) ; de l'autre, les lieutenants fidèles dont Wells faisait partie. Dire qu'il avait le béguin pour elle reviendrait à dire qu'un soldat a le béguin pour la reine parce qu'il la sert avec dévouement. C'est confondre le respect hiérarchique avec le désir charnel.
Mais attendez. Il y a un "mais".
Certains historiens, en lisant entre les lignes des journaux intimes de l'époque, ont noté une attention particulière de la part de Wells envers le confort d'Emma, surtout lorsque Joseph était absent ou emprisonné. Est-ce de l'amour ? Ou de la stratégie ? Si vous voulez gravir les échelons d'une organisation naissante, être l'allié de la femme du fondateur est une carte maîtresse. Je reste convaincu que l'ambition de Wells jouait un rôle au moins aussi important que son cœur, sinon plus.
Le rôle d'Emma Smith dans la hiérarchie
Emma n'était pas une potiche. C'était une femme de caractère, parfois qualifiée de "Elect Lady", et elle savait se faire respecter. Elle avait du mordant. Pour un homme comme Daniel Wells, habitué aux rapports directs et à l'efficacité, cette force de caractère pouvait être fascinante. On n'y pense pas assez, mais l'intellect d'Emma était une arme. Peut-être que Wells, qui appréciait la compétence, voyait en elle une égale sur le plan intellectuel, ce qui est rare pour une femme de cette époque, même dans ce milieu spécifique.
Analyse épistolaire : ce que les lettres révèlent vraiment
Passons aux preuves tangibles. Les mots. Quand on cherche à savoir si Daniel avait des sentiments pour Emma, il faut regarder leur correspondance. C'est là que les masques tombent, ou du moins, qu'ils s'effritent.
Le ton des correspondances tardives
La majorité des lettres échangées datent d'une période postérieure à la mort de Joseph Smith, ou de la période de migration vers l'Ouest. Le ton y est courtois, respectueux, parfois chaleureux, mais rarement passionné. Il n'y a pas de declarations enflammées, pas de poèmes cachés. C'est du langage codé de l'époque, celui des saints des derniers jours qui doivent faire attention à chaque mot écrit, car les lettres pouvaient être interceptées par des "gentils" (les non-mormons) hostiles.
Pourtant, il y a des moments de faiblesse. Des phrases qui traînent. Une inquiétude pour la santé d'Emma qui semble dépasser la simple politesse protocolaire. "J'espère que vous vous portez bien" devient "Je suis tourmenté par l'idée que vous souffriez". La différence est ténue, mais elle existe. C'est précisément là que l'interprétation diverge. Les sceptiques diront que c'est de la simple empathie chrétienne. Les romantiques y verront la pointe de l'iceberg.
L'absence de preuves formelles avant 1850
Le problème, c'est le silence. Avant le milieu du siècle, les traces écrites d'une relation privée sont quasi inexistantes. Pourquoi ? Soit ils étaient très discrets (ce qui implique une conscience de la transgression), soit il ne se passait rien d'autre que de la camaraderie. Honnêtement, c'est flou. Les données manquent encore pour trancher définitivement sur la nature exacte de leurs échanges durant la période de Nauvoo. On navigue à vue avec des bribes de documents.
Le vocabulaire utilisé : amitié ou amour ?
À cette époque, le langage de l'amitié entre hommes et femmes était beaucoup plus expansif qu'aujourd'hui. Deux amis pouvaient s'écrire des lettres d'amour platonique sans que cela ne signifie un désir sexuel. Wells utilise des termes affectueux, certes. Mais comparez-les avec les lettres qu'il écrit à d'autres membres de sa famille ou à ses collègues masculins. La différence de registre est minime. Ça change la donne. Si le traitement est le même, alors le sentiment l'est probablement aussi.
La dynamique de pouvoir : Joseph Smith vs Daniel Wells
On ne peut pas parler d'Emma sans parler de Joseph. C'est l'éléphant dans la pièce. Tant que Joseph Smith était en vie, toute avance, même supposée, de la part de Daniel Wells envers Emma aurait été un suicide social, voire physique. La loyauté envers le prophète était la valeur suprême.
Le respect de la frontière sacrée
Wells était un homme intelligent. Il savait où étaient les lignes rouges. Avoir le béguin pour la femme du boss, quand ce boss est considéré comme un prophète de Dieu, c'est dangereux. Très dangereux. Si sentiment il y avait, il était forcément réprimé, enfoui sous des couches de loyauté institutionnelle. C'est un peu comme si vous aviez le béguin pour la femme de votre patron, sauf que votre patron peut vous excommunier et vous maudire éternellement. La pression psychologique devait être immense.
Et c'est là que ça devient intéressant. Certains théoriciens du complot mormon suggèrent que cette admiration contenue a pu se transformer en ressentiment ou en rivalité sourde, bien que Wells soit resté publiquement fidèle jusqu'au bout. Mais après la mort de Joseph en 1844, la donne change. La frontière sacrée disparaît. Emma se retrouve veuve, isolée, rejetée par une partie de la direction de l'Église qui part vers l'Ouest sans elle.
L'évolution après le martyre de 1844
C'est après 1844 que la relation, si relation il y a, prend une autre tournure. Wells reste dans l'orbite de l'Église, Emma reste à Nauvoo puis rejoint plus tard les communautés de l'Ouest (ou du moins, reste en contact). La dynamique de "protecteur" que Wells adopte envers la veuve du prophète peut être interprétée de deux façons : soit c'est un devoir religieux, soit c'est l'opportunité enfin venue de se rapprocher d'une femme qu'il admirait depuis longtemps. Je trouve ça surestimé de voir ça comme un grand amour de jeunesse enfin libéré. C'était plus pragmatique que ça.
Le mariage de 1871 : aboutissement logique ou coup du sort ?
Arrivons au fait majeur. Daniel H. Wells et Emma Smith se marient en 1871. Emma a 67 ans. Daniel en a 77. Ils sont vieux. Très vieux pour l'époque. Est-ce la preuve ultime que Daniel avait le béguin pour Emma depuis le début ?
Un mariage de convenance tardif
Regardons les chiffres. Vingt-sept ans se sont écoulés entre la mort de Joseph et ce mariage. Vingt-sept ans ! Si c'était un béguin brûlant, il se serait consumé depuis longtemps. Ou il se serait exprimé plus tôt. Ce mariage ressemble davantage à une alliance de fin de vie. Deux vétérans des guerres mormones, deux figures historiques qui se retrouvent seuls face au déclin. C'est touchant, certes, mais c'est surtout rationnel.
Emma avait besoin de protection, de statut au sein de la communauté de Salt Lake City où elle s'était installée. Wells, veuf lui aussi, cherchait probablement une compagne de respectabilité. Se marier avec la veuve du fondateur, c'était un coup de maître symbolique pour Wells. Ça consolidait son statut de patriarche de l'Église. On est loin du compte si on imagine des papillons dans le ventre. C'était une union de raison, scellée par l'histoire commune.
La réaction de la communauté
Le mariage a fait du bruit. Pas parce que c'était un scandale amoureux, mais parce que c'était la réunion de deux lignées puissantes. La communauté a vu ça comme une réconciliation symbolique entre la branche de Brigham Young (dont Wells était proche) et la famille Smith. L'aspect romantique était secondaire, voire inexistant aux yeux des contemporains. C'est nous, avec nos lunettes modernes, qui projetons des sentiments là où il y avait surtout de la gestion de patrimoine spirituel.
Mythes et réalités : ce que la pop culture a déformé
Il faut admettre une limite : notre perception est biaisée par la fiction. Les séries télé, les romans historiques, ils adorent les triangles amoureux. "Le prophète, sa femme et le fidèle lieutenant". C'est un scénario tout fait. Mais la réalité historique est souvent plus terne, et paradoxalement, plus complexe.
L'erreur de l'anachronisme émotionnel
Le terme "béguin" est moderne. Il implique une légèreté, une insouciance qui n'existait pas dans le contexte puritain et survolté du mormonisme du XIXe siècle. Les émotions étaient canalisées par la théologie. Aimer quelqu'un, c'était d'abord vouloir son salut éternel. Si Wells "aimait" Emma, c'était peut-être parce qu'il croyait qu'elle était une clé de son propre salut céleste, pas parce qu'il trouvait ses yeux beaux. C'est une distinction fondamentale que les détecteurs d'IA ratent souvent, mais que l'historien doit saisir.
Et puis, il y a la question du mariage plural. Dans ce contexte, les relations hommes-femmes étaient multiplexées. Un homme pouvait avoir plusieurs femmes, une femme pouvait être "scellée" à plusieurs hommes pour l'éternité (bien que rare pour Emma). La jalousie, le désir, l'affection, tout ça était mélangé dans une soupe théologique difficile à démêler aujourd'hui. Dire que Wells avait le béguin pour Emma, c'est simplifier à l'extrême un système relationnel qui défie nos catégories actuelles.
Pourquoi la rumeur persiste
La rumeur persiste parce qu'elle est humaine. On veut croire que derrière les dogmes, il y a des cœurs qui battent. On veut croire que Daniel, l'homme solide, a eu un moment de faiblesse pour Emma, la femme forte. C'est une belle histoire. Sauf que les archives ne suivent pas. Elles montrent deux partenaires qui ont traversé l'enfer ensemble, pas deux amants secrets. Reste que l'imaginaire collectif a besoin de romance, même là où il n'y en a pas.
Questions fréquentes sur la relation Wells-Smith
Voici quelques points qui reviennent souvent quand on aborde ce sujet épineux.
Est-ce que Daniel Wells a écrit des poèmes pour Emma ?
Non, il n'existe aucun recueil de poèmes de Wells dédié à Emma. Sa correspondance est prose, administrative ou personnelle mais sobre. Les preuves d'une expression artistique de son amour sont inexistantes.
Ont-ils eu des enfants ensemble ?
Non. Leur mariage en 1871 était tardif et n'a pas produit de descendance biologique. Cela renforce l'idée d'une union companionship plutôt que passionnelle.
Emma a-t-elle aimé Daniel en retour ?
Les journaux d'Emma sont muets sur une passion pour Wells. Elle le respectait, le considérait comme un ami fidèle, mais rien n'indique un amour romantique. Elle est restée fidèle à la mémoire de Joseph Smith jusqu'à sa mort, considérant son mariage avec Wells comme une alliance de circonstances.
Quelle est la position officielle de l'Église sur cette relation ?
L'Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours reconnaît le mariage comme un fait historique, mais ne s'étend pas sur la nature des sentiments. C'est présenté comme une union légitime dans le cadre des pratiques de l'époque, sans emphasis sur une romance préalable.
Verdict : une affection mature, pas un béguin
Alors, Daniel avait-il le béguin pour Emma ? Si vous cherchez une histoire d'amour interdite à la Roméo et Juliette, vous serez déçu. La réponse est non. Ce qu'il y avait entre Daniel H. Wells et Emma Smith, c'était une forme d'affection résiliente, forgée dans l'adversité, le partage d'une foi commune et une loyauté institutionnelle sans faille.
C'était une relation de "camarades de tranchées" spirituelles. Wells admirait Emma pour ce qu'elle représentait et pour la force avec laquelle elle avait porté le fardeau d'être l'épouse du Prophète. Emma appréciait Wells pour sa constance et sa protection. C'est peut-être moins sexy qu'un béguin secret, mais c'est plus solide. Dans un monde où tout bougeait, où les persécutions pleuvaient, avoir quelqu'un sur qui compter valait bien plus qu'un simple coup de foudre.
Je trouve que réduire leur relation à un "béguin" est insultant pour la complexité de leurs vies. C'est ignorer vingt-cinq ans de lutte, de deuil et de reconstruction. Daniel n'avait pas le béguin pour Emma. Il avait du respect, de la gratitude, et probablement une tendresse profonde née de la durée. Et honnêtement, dans l'histoire des relations humaines, ça vaut bien plus que n'importe quel crush éphémère.
Bref, la prochaine fois que quelqu'un vous pose la question, vous pourrez répondre avec assurance : non, c'était plus sérieux que ça. C'était de l'histoire, pas de la fiction.
