Une mosaïque de parlers d'oïl là où le latin s'est cassé les dents
Le truc c'est que l'unité linguistique est un fantasme de l'État moderne. Au Xe siècle, si vous marchiez de Paris à Orléans, la transition sonore était fluide, mais faites le voyage jusqu'en Normandie ou en Picardie, et là, ça change la donne radicalement. On n'y pense pas assez, mais le français est né d'une sorte de "mauvais latin" mâché par des bouches germaniques (les Francs) et celtes. Résultat : une fragmentation géographique totale. On distingue alors les langues d'oïl au nord de la Loire et les langues d'oc au sud, une frontière qui n'est pas qu'une ligne sur une carte, mais une véritable fracture culturelle. Le mot "oïl", ancêtre de notre "oui", vient de "hoc ille", ce qui montre bien que l'affirmation elle-même était une construction complexe.
Le prestige du picard et la domination capétienne
Reste que le français de l'Île-de-France, le francien, n'était pas forcément le plus prestigieux au départ. Le picard, par exemple, a longtemps dominé la production littéraire médiévale grâce à la richesse des villes du Nord. C'est une erreur de croire que Paris a tout raflé d'un coup. Mais alors, pourquoi le francien l'a-t-il emporté ? Simplement parce que les rois capétiens y ont installé leur siège. La langue suit le pouvoir, toujours. C'est une règle implacable. On estime qu'en l'an 1150, moins de 10% de la population vivant sur le territoire actuel de la France parlait ce qu'on appellerait aujourd'hui un français "standard".
Comment parlait-on français au Moyen Âge avec le système des deux cas ?
Entrons dans le dur de la syntaxe. Si vous pouviez remonter le temps, la première chose qui vous frapperait, c'est que les mots changent de forme selon leur fonction, un peu comme en allemand ou en latin. C'est ce qu'on appelle la déclinaison bicasuelle. On avait le cas sujet (pour celui qui fait l'action) et le cas régime (pour tout le reste). Prenez le mot "mur" : on disait "li murs" au singulier sujet, mais "le mur" en complément. Or, au pluriel, c'était l'inverse \! On disait "li mur" pour plusieurs sujets et "les murs" pour les compléments. Compliqué ? Absolument. C'est d'ailleurs là où ça coince pour nous aujourd'hui : l'ordre des mots dans la phrase était beaucoup plus libre qu'au XXIe siècle puisque la terminaison du mot indiquait son rôle.
L'instabilité chronique de l'orthographe médiévale
Il n'y a rien de plus trompeur qu'un manuscrit du XIIe siècle pour un œil moderne. Pourquoi ? Parce que l'orthographe était phonétique et, soyons honnêtes, c'est flou même pour les scribes de l'époque. Un même copiste pouvait écrire le mot "roi" de trois manières différentes (rei, roy, roye) sur une seule page. Il n'existait aucun dictionnaire, aucune Académie pour taper sur les doigts des distraits. On écrivait comme on entendait. Et ce qu'on entendait était bien plus riche en diphtongues que notre français actuel. Le son "oi" ne se prononçait pas "oi" comme dans "loi", mais "oué" ou "oï", un peu comme si vous aviez un accent très traînant et nasal. Est-ce que cela rendait la lecture difficile ? Probablement pas pour eux, car la lecture était presque toujours pensée pour être faite à haute voix.
Une langue de l'action et du concret
Le vocabulaire du vieux français est d'une précision chirurgicale pour tout ce qui touche à la guerre, à la religion ou à la terre, mais il manque cruellement de mots abstraits. On ne "pense" pas de la même manière en 1200. On agit. Les verbes de mouvement sont légion. On compte plus de 20 termes différents pour décrire un coup d'épée, selon qu'il tranche, perce ou assomme. À ceci près que pour parler de sentiments complexes, on utilisait souvent des métaphores physiques. Le cœur n'est pas juste le siège de l'émotion, c'est l'organe du courage. On est loin du compte si l'on imagine une langue de salon ; c'est une langue de plein air, de vent et de boue.
La musique des mots : une prononciation que nous avons oubliée
La musicalité du français médiéval est sans doute ce qui nous déconcerterait le plus. Aujourd'hui, notre langue est assez monotone, très égale. Au Moyen Âge, l'accentuation était tonique et puissante. On marquait fortement certaines syllabes, ce qui donnait un rythme saccadé, presque chantant. Les consonnes finales, que nous avons l'habitude de laisser tomber comme des feuilles mortes, étaient toutes percutantes. Quand un chevalier disait "grand", il faisait claquer le "d" final. Sauf que cette dureté sonore s'accompagnait de voyelles extrêmement souples qui glissaient les unes vers les autres. C'est cette alliance entre la force germanique et la fluidité latine qui donne au français de cette époque son identité unique.
L'impact massif des invasions et des échanges
On ne le souligne pas assez, mais environ 15% du lexique du vieux français avant 1300 était d'origine germanique. Des mots comme "guerre", "honte", "choisir" ou "danser" ne viennent pas du latin. Ils sont les cicatrices linguistiques laissées par les Francs. Mais attention, le français n'était pas une éponge passive. Il exportait aussi. Après 1066, avec l'invasion de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant, le français devient la langue de l'élite anglaise pendant trois siècles. Résultat : l'anglais moderne est composé à près de 45% de mots issus du français médiéval. C'est une ironie savoureuse quand on y pense : on s'échine aujourd'hui à traquer les anglicismes alors que ce sont souvent des "revenants" de notre propre histoire médiévale.
La coexistence brutale entre le latin savant et le français vulgaire
Il faut bien comprendre que le français n'était pas la langue de l'écrit sérieux. Pour la théologie, la science ou le droit, le latin restait le patron incontesté. Le français, c'était la langue "vulgaire" (du peuple). Cependant, une bascule s'opère vers 1250. On commence à rédiger des actes juridiques en français car, autant le dire clairement, plus personne en dehors des clercs ne comprenait les subtilités du latin de cuisine utilisé dans les tribunaux. Cette transition a créé un bilinguisme étrange où les gens switchaient d'une langue à l'autre selon leur interlocuteur. Imaginez un monde où vous parlez une langue avec votre banquier et une autre avec votre voisin de palier. C'était le quotidien des élites médiévales.
L'émergence des premières "normes" malgré le chaos
Bien que le système soit fluide, on voit apparaître des tentatives de régulation. Les poètes, les troubadours au sud et les trouvères au nord, ont été les premiers véritables gardiens du temple. En cherchant la rime parfaite, ils ont forcé la langue à se stabiliser. Un poème de Chrétien de Troyes écrit en 1170 doit pouvoir être compris de Londres à Troyes. C'est cette nécessité de diffusion culturelle qui a commencé à gommer les aspérités les plus locales. On n'est pas encore sur une grammaire nationale, mais on sent une volonté de clarté. Pourtant, je reste convaincu que si nous étions parachutés dans une taverne de la rue Saint-Jacques en 1280, il nous faudrait au moins trois semaines d'immersion intensive avant de pouvoir commander une pinte de cervoise sans passer pour un extraterrestre ou un idiot.
