Quand la grammaire fait tilt
On repart de zéro
D’abord, rappelons-nous ce qu’est une phrase nominale. En théorie, c’est une phrase qui n’a pas de verbe conjugué. Elle tourne autour d’un nom, souvent avec un groupe nominal comme sujet, et elle peut même avoir un verbe… mais pas conjugué, justement. Elle donne une sensation d’instantané, de description nette. Du genre : "La pluie. Le froid. Encore un lundi." Là, rien n’est conjugué, rien ne bouge. C’est figé. C’est du pur nominal.
Mais attends, et si je dis : "Faire du vélo, c’est libérateur." ? Techniquement, "faire", c’est un verbe. Mais il est à l’infinitif. Il n’est pas conjugué. Il fait partie du groupe nominal sujet : "Faire du vélo". Donc en gros, le verbe est là, mais en tant que nom d’action. Il est nominalisé, en fait. Il s’est habillé en nom, il s’est glissé dans le groupe nominal, et du coup, il passe inaperçu.
Un verbe qui fait semblant d’être un nom
Et là, tu vois, c’est là que la grammaire devient marrante. Parce qu’un infinitif, en français, il a ce pouvoir magique : il peut fonctionner comme un nom. On appelle ça un nom verbal. Genre, "nager" dans "Nager fait du bien", c’est pas un verbe qui agit, c’est l’idée même de la natation, mise en avant. Comme un concept. Un truc abstrait. Un peu comme si tu disais "La natation fait du bien", mais en plus fluide.
Donc dans une phrase comme "Tricher, c’est mal", "tricher" n’est pas un verbe conjugué. Il ne dit pas qui triche, ni quand. Il est là comme une entité. Un nom d’action. Et du coup, la phrase entière ? Eh ben c’est une phrase nominale. Pas de verbe conjugué, juste un groupe nominal sujet ("Tricher") et un groupe nominal attribut ("c’est mal", où "c’est" est une forme impersonnelle, pas un vrai prédicat verbal actif).
Un cas limite qui pose question
Je me souviens, au lycée, avec mon pote Mehdi — celui qui parlait toujours comme s’il était en train de corriger un Bac de philo — on se lançait des phrases du genre : "Vivre, c’est déjà mourir un peu." Il adorait ça. Et notre prof, Madame Leroy, elle disait : "C’est une phrase nominale, très bien construite". Alors que "vivre", clairement, c’est un verbe. Mais bon, c’est à l’infinitif, donc ça passe. Enfin, ça passait en 2003. Aujourd’hui, certains puristes diraient que non, que c’est une phrase verbale parce qu’il y a un verbe, même à l’infinitif. Mais franchement, si on commence à compter les infinitifs comme des verbes actifs, on va se retrouver avec des règles qui ne collent plus à l’usage.
Et pourtant, ça dépend du contexte
Parce que bon, si je dis : "Il faut partir.", là, "partir", c’est un verbe à l’infinitif, mais dans une phrase verbale, avec un verbe conjugué ("faut" → "faut-il"). Donc pas de phrase nominale ici. Mais si je dis : "Partir. Maintenant.", là, c’est différent. C’est sec, c’est cassé, c’est nominal. Pas de verbe conjugué, pas de temps, pas de sujet clair. Juste une action posée comme une évidence.
Alors oui, un infinitif peut exister dans une phrase nominale, mais à condition qu’il ne soit pas le verbe principal d’une proposition verbale. Qu’il soit intégré au groupe nominal. Qu’il soit nominalisé, donc. C’est pas le verbe qui fait l’action, c’est l’action elle-même qui est le sujet.
Et si on se mettait d’accord ?
Je te parle d’un truc : l’autre jour, dans un atelier d’écriture à Montreuil — tu connais peut-être, rue des Pyrénées, le petit local avec les néons qui clignotent — une auteure disait : "J’aime les phrases courtes. Les impératifs. Les infinitifs lancés comme des pierres." Et là, je me suis dit : mais c’est exactement ça. Dans l’écriture moderne, poétique ou journalistique, on utilise l’infinitif comme un nom, comme une image. Et ça fonctionne. Même si la grammaire traditionnelle fronce un peu les sourcils.
Alors bien sûr, si tu prépares un concours de lettres classiques, tu feras attention. Mais dans la vraie vie, dans la langue parlée, écrite, vivante ? Oui, une phrase nominale peut contenir un verbe à l’infinitif — du moment qu’il joue le rôle d’un nom.
En résumé, sans prise de tête
Donc pour répondre à la question : oui, c’est possible. Une phrase nominale peut avoir un verbe à l’infinitif, mais pas comme verbe conjugué. Comme élément nominal. Comme sujet, apposé, ou complément. C’est le statut grammatical qui change, pas la forme.
Et puis franchement, la langue, c’est pas que des règles. C’est aussi de l’usage. Des intuitions. Des tournures qui sonnent juste, même si un puriste sort son crayon rouge.
Vous savez quoi ? La prochaine fois que quelqu’un te dit que "Aller au ciné, c’est cool" n’est pas une phrase nominale à cause de "aller", tu lui réponds calmement : "Oui, mais là, 'aller', c’est pas un verbe… c’est une idée. C’est un truc qu’on vit. C’est un nom d’action. Tu vois ?" Et tu changes de sujet. Parce que bon, faut pas déconner non plus.
Enfin bref. Moi, je dis oui. Avec nuance. Comme toujours.
