Le contexte explosif : Pourquoi Alger était-elle une poudrière en ce printemps 1958 ?
Il faut se replonger dans l'ambiance de l'époque, et franchement, c'était tendu à couper au couteau. La Guerre d'Algérie durait déjà depuis quatre ans, et la France métropolitaine commençait sérieusement à fatiguer. Les gouvernements se succédaient à Paris à une vitesse folle – la fameuse instabilité de la IVe République, vous savez. Du coup, sur le terrain, les militaires et les colons algériens ressentaient un profond sentiment d'abandon.
Je pense que le déclencheur immédiat, ce fut le sort des généraux impliqués dans l'affaire du capitaine Audran, un officier français qui avait été mis en cause pour ses méthodes. L'idée que Paris puisse punir ses propres hommes, ceux qui se battaient sur place, a été la goutte d'eau. Cela a créé une solidarité explosive entre les Européens d'Algérie et une partie significative de l'Armée, qui voyait dans le pouvoir civil une faiblesse fatale face au Front de Libération Nationale (FLN).
D'ailleurs, il est crucial de comprendre que pour beaucoup de Français d'Algérie, il n'y avait pas de distinction entre l'Algérie et la France. C'était la France, point final. Quand ils ont vu les gouvernements successifs tergiverser sur l'intégration ou l'autonomie, ils ont estimé que la légitimité s'était déplacée vers ceux qui étaient physiquement présents et prêts à tout défendre : les militaires et les colons.
Le 13 mai 1958 : La naissance du Comité de Salut Public
L'événement pivot, sans aucun doute, c'est le 13 mai. Ce jour-là, des manifestations massives ont lieu à Alger. Ce qui démarre comme un rassemblement populaire se transforme rapidement en prise de contrôle institutionnelle. Les manifestants, encouragés par des officiers supérieurs, investissent les bâtiments administratifs clés, notamment le Gouvernement Général.
C'est là qu'ils proclament la mise en place du Comité de Salut Public. Ce n'était pas un coup d'État au sens classique, car il se présentait comme une mesure d'urgence, un acte patriotique pour "sauver l'Algérie française". Mais, selon moi, c'était une insurrection déguisée. Il prenait la place du Gouverneur général, M. Soustelle, qui, bien que sympathisant de l'Algérie française, n'était pas assez radical pour leur goût. On a donc un pouvoir civil fantoche, sous la direction de figures militaires puissantes, qui s'impose par la force des foules et la menace de parachutage des troupes.
Ce qui est intéressant, c'est la rapidité. En quelques heures, la capitale tombe sous leur contrôle. La police et une partie de la gendarmerie, souvent liées aux colons, ne résistent pas. Le message envoyé à Paris était clair : soit vous reconnaissez notre autorité locale, soit nous faisons appel à celui que nous seuls pouvons contrôler.
Les figures clés : Qui tirait les ficelles derrière la façade civile ?
On parle souvent des civils, comme Joseph Ortiz, mais en réalité, ce sont les généraux qui étaient aux commandes. Je crois que l'élément moteur, c'était l'Armée. Des noms comme le Général Jacques Massu, commandant de la 10e Division Parachutiste, sont absolument centraux. Massu n'était peut-être pas le chef officiel du Comité, mais il était l'épée, la garantie que si le gouvernement à Paris tentait d'envoyer des troupes loyales, il y aurait une résistance armée organisée et déterminée.
Il y avait aussi d'autres officiers, souvent issus de corps d'élite, qui voyaient dans cette crise l'occasion de régler le problème algérien une fois pour toutes, en utilisant la fermeté. Ils étaient unis par une méfiance profonde envers la démocratie parlementaire qu'ils accusaient de faiblesse chronique. C'était donc une prise de pouvoir menée par des hommes de terrain, lassés des jeux politiques parisiens qui, à leurs yeux, laissaient l'insurrection FLN gagner du terrain jour après jour.
Cela dit, ces chefs militaires savaient qu'ils ne pouvaient pas gouverner seuls indéfiniment. Ils avaient besoin d'une figure tutélaire, d'une légitimité historique. D'où leur obsession pour le général De Gaulle, le seul homme qui, selon eux, pouvait à la fois rétablir l'ordre militaire et offrir une solution politique acceptable pour les Européens.
L'objectif caché : Forcer le retour de De Gaulle au pouvoir
C'est là que la manœuvre devient stratégique. Le Comité de Salut Public d'Alger n'avait pas l'intention de devenir le gouvernement permanent de la France ; c'était un levier. Leur demande principale, martelée jour et nuit, était le retour du Général De Gaulle, écarté du pouvoir depuis 1946. Ils pensaient que De Gaulle, ayant l'aura et la stature morale, pourrait dicter les conditions de la paix sans abandonner l'Algérie.
J'ai souvent lu des analyses qui sous-estiment à quel point cette pression fut efficace. Pendant que le Comité tenait Alger, les parachutistes français, sous l'impulsion de Massu, menaçaient de sauter sur la métropole. Le gouvernement français, sous la tête de René Coty, était paralysé. Il n'y avait personne pour donner l'ordre de tirer sur les troupes françaises en Algérie. Le risque de guerre civile en France même était réel, et cela, personne n'osait le prendre.
En conséquence, le Parlement français vota, sous la menace implicite, l'investiture du Général De Gaulle le 1er juin 1958. C'est la preuve que le pouvoir pris à Alger n'était pas une fin en soi, mais un moyen très efficace pour imposer une solution politique depuis Paris, en contournant les institutions de la IVe République.
Les conséquences immédiates : L'agonie de la Quatrième République et le vide juridique
Ce qui s'est passé en mai 58, c'est l'acte de décès officiel de la IVe République. Bien qu'elle ait techniquement existé quelques jours de plus, le pouvoir réel avait basculé. Le Comité de Salut Public, en défiant l'autorité de Paris, avait montré que l'État central était impuissant face à la force militaire locale. C'était un précédent dangereux.
Le vide juridique créé était immense. Qui était légitime ? Le président Coty ? Le Parlement qui votait sous la contrainte ? Ou le Comité qui contrôlait le territoire le plus stratégique de l'Empire ? Selon moi, ce fut un moment où la force brute, appuyée par la conviction idéologique, a supplanté le droit constitutionnel. C'est une leçon d'histoire que l'on oublie souvent quand on étudie les changements de régime.
Ce renversement a permis à De Gaulle d'obtenir les pleins pouvoirs pour une période de six mois, avec la mission de rédiger une nouvelle Constitution. Le pouvoir n'a donc pas été pris par un seul homme en mai 58, mais il a été transféré de manière forcée et illégale, ouvrant la voie à la Ve République, bâtie sur les cendres de cette crise algérienne.
Conclusion : Un acte de désobéissance qui changea le cours de l'histoire
Pour résumer, quand on demande qui a pris le pouvoir en Algérie en mai 1958, il faut désigner le Comité de Salut Public, cette alliance entre des colons déterminés et des militaires insurgés. Ils n'ont pas pris le pouvoir de la France entière, non, mais ils ont pris celui d'Alger, et c'était suffisant pour faire tomber le régime en place à Paris. C'est un exemple frappant de la façon dont une crise locale, lorsqu'elle est menée avec une détermination militaire sans faille, peut dicter le destin national. Cela nous rappelle que les révolutions, même celles qui semblent se dérouler dans l'ordre, commencent toujours par un acte de rupture, une rupture que les historiens analysent encore aujourd'hui.

