L'héritage révolutionnaire : quand le passé dicte la diplomatie actuelle
Pour comprendre pourquoi Alger et Tel-Aviv ne prendront jamais un café ensemble, il faut remonter à la guerre d'indépendance algérienne. Les Algériens ont arraché leur liberté après 132 ans de colonisation et huit ans d'un conflit sanglant. Cette victoire a forgé une identité nationale basée sur le soutien aux peuples opprimés. Pour le pouvoir algérien, Israël est perçu comme une "entité coloniale" implantée de force au Proche-Orient. C'est viscéral. On ne parle pas ici d'une simple divergence d'opinion sur des tracés de frontières, mais d'une opposition idéologique totale. Le slogan "Avec la Palestine, qu'elle ait tort ou raison" n'est pas une figure de style, c'est le socle de la doctrine d'État.
La doctrine Boumédiène et l'engagement militaire
Le truc c'est que l'Algérie n'a pas fait que parler. Sous l'ère de Houari Boumédiène, le pays a joint le geste à la parole de manière spectaculaire. Lors de la guerre des Six Jours en 1967, puis surtout pendant la guerre du Kippour en 1973, Alger a envoyé des troupes, des chars et des avions de chasse pour combattre aux côtés de l'Égypte et de la Syrie. L'Algérie a été le deuxième contributeur militaire sur le front égyptien en 1973, avec plus de 2 000 hommes et une centaine de blindés engagés. Cette implication directe dans le sang a scellé une hostilité que les décennies n'ont pas réussi à effacer. À l'époque, Boumédiène avait même signé un chèque en blanc à l'Union soviétique pour financer l'armement des pays arabes engagés contre Israël. On est loin du compte si l'on imagine une quelconque sympathie cachée.
1988 : Alger, berceau de l'État palestinien
Un autre moment fort de cette relation conflictuelle par procuration s'est déroulé en novembre 1988. C'est à Alger, lors d'une session du Conseil national palestinien, que Yasser Arafat a proclamé l'indépendance de l'État de Palestine. Ce n'est pas un hasard si ce moment historique a eu lieu sur le sol algérien. Alger se voyait, et se voit toujours, comme la "Mecque des révolutionnaires". Accueillir cette proclamation était une manière de dire au monde que l'Algérie resterait le dernier rempart contre l'influence israélienne dans la région. L'Algérie fut d'ailleurs l'un des premiers pays à reconnaître officiellement cet État, bien avant que la question ne devienne un sujet de débat récurrent aux Nations Unies.
Le séisme des accords d'Abraham et l'isolement d'Alger
Le paysage a radicalement changé en 2020. Là où ça coince vraiment aujourd'hui, c'est avec la signature des accords d'Abraham. Voir les Émirats arabes unis, Bahreïn, et surtout le voisin marocain normaliser leurs relations avec Israël a été vécu à Alger comme un coup de poignard dans le dos. Mais attention, ce n'est pas qu'une question de principes. C'est une menace sécuritaire directe. Pour les décideurs algériens, l'arrivée d'Israël à ses frontières via le Maroc change la donne de façon dramatique. On n'est plus dans la rhétorique lointaine, on est dans la surveillance radar et la cyberguerre.
Le triangle explosif : Algérie, Maroc, Israël
Le problème est simple : le Maroc a obtenu la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental en échange de sa normalisation avec Israël. Pour Alger, c'est le scénario catastrophe. Le rapprochement militaire entre Rabat et Tel-Aviv est perçu comme une alliance agressive visant à encercler l'Algérie. Les contrats d'armement, les drones israéliens livrés aux forces marocaines et les exercices militaires conjoints ont fini de convaincre les généraux algériens que "l'ennemi sioniste" est désormais à leurs portes. Résultat : l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en 2021, citant entre autres les "actions hostiles" menées avec l'aide d'Israël.
Le Sahara occidental comme catalyseur de tension
Il ne faut pas sous-estimer le rôle du Sahara occidental dans cette affaire. L'Algérie soutient le Front Polisario, et Israël, en se rangeant du côté marocain, est devenu un acteur direct de ce conflit gelé. Est-ce qu'Israël cherche délibérément à nuire à l'Algérie ? C'est flou, mais pour Alger, le doute n'est pas permis. Chaque visite d'un ministre israélien à Rabat est scrutée et dénoncée par la presse officielle algérienne comme une provocation insupportable. À ceci près que cette tension sert aussi le régime algérien pour souder la population autour d'un ennemi extérieur commun, surtout dans les moments de contestation interne comme le Hirak.
La cyberguerre et l'affaire Pegasus
On n'y pense pas assez, mais la technologie a jeté de l'huile sur le feu. L'affaire du logiciel espion Pegasus, développé par la firme israélienne NSO, a fait exploser la paranoïa (justifiée ou non) à Alger. Des milliers de numéros de téléphone algériens, dont ceux de hauts responsables politiques et militaires, auraient été ciblés par le Maroc via ce logiciel. Pour Alger, c'est la preuve ultime qu'Israël fournit les outils pour déstabiliser l'État algérien. Ce n'est plus de la diplomatie, c'est de l'espionnage pur et dur. La sécurité cybernétique est devenue le nouveau champ de bataille où l'Algérie tente désespérément de contrer l'avance technologique israélienne.
Existe-t-il des contacts secrets entre Alger et Tel-Aviv ?
C'est la question qui brûle les lèvres de tous les complotistes et de certains analystes de salon : Alger discute-t-elle en douce avec Israël ? Je reste convaincu que si des contacts existent, ils sont d'une minceur absolue et limités à des échanges sécuritaires indirects via des tiers comme les États-Unis ou la France. Contrairement à d'autres pays arabes qui ont entretenu des bureaux de liaison ou des missions commerciales discrètes dans les années 90, l'Algérie a toujours maintenu une étanchéité totale. Il n'existe aucune preuve tangible de canal de communication secret entre les deux capitales.
Le mythe des câbles diplomatiques fuités
Certains aiment ressortir de vieux câbles WikiLeaks pour prouver qu'Alger n'est pas si radicale. On y lit parfois que des diplomates algériens auraient croisé des homologues israéliens dans des cocktails à Washington ou Paris. Soit dit en passant, croiser quelqu'un dans un couloir de l'ONU ne signifie pas qu'on est amis. La réalité, c'est que l'Algérie est l'un des rares pays où un passeport avec un tampon israélien peut vous valoir un refus d'entrée immédiat ou, au mieux, un interrogatoire musclé. L'hostilité est institutionnalisée. Elle est inscrite dans le marbre des procédures administratives.
La ligne rouge de l'opinion publique
Même si, par un pur calcul politique, une partie de l'élite algérienne voulait amorcer un dialogue, elle ne pourrait pas le faire. Pourquoi ? Parce que le peuple ne le pardonnerait jamais. En Algérie, le soutien à la Palestine est l'un des rares sujets qui fait l'unanimité entre le pouvoir et l'opposition. Tenter une normalisation serait un suicide politique pour n'importe quel dirigeant algérien. On a vu ce qui s'est passé en Libye récemment avec la ministre des Affaires étrangères qui a dû fuir le pays après une simple rencontre avec son homologue israélien. À Alger, l'explosion sociale serait encore plus violente.
Idées reçues : l'Algérie est-elle antisémite ou antisioniste ?
Il est crucial de faire la part des choses ici, même si la frontière est parfois poreuse dans les discours enflammés. L'Algérie se défend d'être antisémite. Elle rappelle souvent que des communautés juives ont vécu sur son sol pendant des millénaires avant 1962. Cependant, dans la rhétorique officielle, le mot "sioniste" est utilisé comme une insulte suprême. Le problème, c'est que dans les médias locaux, la confusion est fréquente. Mais sur le plan doctrinal, l'État algérien combat Israël en tant que projet politique et non les Juifs en tant que peuple. La distinction est fondamentale pour comprendre la diplomatie d'Alger, qui se veut universaliste et anticoloniale.
L'Algérie suit-elle aveuglément l'Iran ?
C'est un raccourci géopolitique que l'on entend souvent : Alger serait le bras armé de Téhéran au Maghreb. C'est faux. Si l'Algérie et l'Iran partagent une hostilité commune envers Israël, leurs motivations sont très différentes. L'Iran a une vision religieuse et hégémonique, tandis que l'Algérie reste attachée à une vision nationaliste et souverainiste. Alger refuse d'entrer dans une logique de blocs. Elle n'est pas "pro-iranienne", elle est "anti-alignement". Reste que cette convergence d'intérêts sur le dossier israélien agace profondément les monarchies du Golfe et les pays occidentaux.
La question du gaz : une arme diplomatique ?
On pourrait penser que l'Algérie, puissance gazière, utiliserait son énergie pour faire pression sur les alliés d'Israël. Mais Alger est un fournisseur pragmatique. Elle a besoin de l'argent de l'Europe. Jamais elle n'a coupé le gaz à l'Espagne ou à l'Italie pour protester contre leur politique au Proche-Orient. L'économie et l'idéologie voyagent dans deux wagons séparés. C'est là une des limites de la posture algérienne : elle est bruyante sur le plan diplomatique, mais reste prudente sur le plan contractuel. Elle ne veut pas se mettre à dos ses clients européens, même si ces derniers sont proches de Tel-Aviv.
Questions fréquentes sur les relations Algérie-Israël
L'Algérie reconnaît-elle l'existence d'Israël ?
Non, l'Algérie ne reconnaît pas l'État d'Israël. Sur les cartes géographiques scolaires en Algérie, le territoire est généralement nommé "Palestine". Il n'y a aucun lien diplomatique officiel, et l'Algérie milite activement pour l'exclusion d'Israël de certaines organisations internationales, comme ce fut le cas récemment avec le statut d'observateur d'Israël à l'Union africaine.
Les Algériens peuvent-ils se rendre en Israël ?
C'est quasiment impossible. La loi algérienne interdit tout commerce ou contact avec "l'entité sioniste". Un citoyen algérien qui se rendrait en Israël s'exposerait à des poursuites judiciaires à son retour pour "intelligence avec une puissance étrangère" ou, au moins, à un harcèlement administratif sévère. Les rares Algériens de la diaspora qui s'y rendent le font avec un second passeport, en restant très discrets.
Pourquoi l'Algérie est-elle plus radicale que l'Égypte ou la Jordanie ?
Contrairement à l'Égypte ou à la Jordanie, l'Algérie n'a pas de frontière commune avec Israël. Elle n'a donc jamais eu à gérer les conséquences directes d'une gestion de voisinage ou d'une occupation de son territoire par Tsahal. Cette distance géographique lui permet de maintenir une position de principe pure, sans les compromis pragmatiques que la géographie impose au Caire ou à Amman. C'est le luxe de l'éloignement qui permet cette radicalité idéologique.
Le verdict : une hostilité gravée dans le marbre
Alors, l'Algérie est-elle amie d'Israël ? Vous l'aurez compris, la réponse est un "non" retentissant. Et honnêtement, rien ne laisse présager un changement à court ou moyen terme. Pour que les deux pays se rapprochent, il faudrait un bouleversement total de la structure du pouvoir à Alger ou une résolution définitive du conflit israélo-palestinien selon les termes de 1967, ce qui semble aujourd'hui relever de la science-fiction. L'Algérie a fait du rejet d'Israël une part entière de son ADN national. C'est une posture qui dépasse la simple diplomatie pour devenir un élément de cohésion sociale. Dans un Maghreb en pleine mutation, où les alliances se font et se défont au gré des intérêts sécuritaires, Alger reste le dernier bastion d'un monde arabe qui refuse de tourner la page. Le problème, c'est que cet isolement volontaire a un prix, tant sur le plan technologique que sur celui de l'influence régionale. Mais pour les dirigeants algériens, le prix de la "trahison" serait bien plus élevé que celui de la solitude.
