Entre caducée et désirs pluriels : définir l'identité d'un dieu insaisissable
Vouloir coller une étiquette sur le fils de Maia, c'est un peu comme essayer de retenir du mercure entre ses doigts, ça glisse et on n'y pense pas assez souvent. Le truc c'est que la mythologie ne s'embarrasse pas de nos cases administratives ou de nos orientations sexuelles gravées dans le marbre des réseaux sociaux. Hermès est le dieu des carrefours, celui qui passe d'un monde à l'autre sans jamais demander son reste, et sa vie sentimentale suit exactement la même trajectoire sinueuse. Reste que si l'on fouille les textes de l'époque, on tombe sur une réalité qui fait bouger les lignes. On est loin du compte si l'on imagine un Olympe régi par la monogamie hétérosexuelle. À vrai dire, 75% des récits impliquant les dieux majeurs incluent des épisodes que nous qualifierions aujourd'hui de queers.
La figure de l'éphèbe éternel dans l'imaginaire grec
Hermès est souvent représenté comme l'archétype du jeune homme à la fleur de l'âge, ce qui le place d'emblée dans une position particulière au sein de la structure sociale grecque. Contrairement à un Zeus tonitruant ou un Poséidon massif, lui conserve cette grâce juvénile, presque androgyne, qui brouille les pistes. Or, dans la Grèce antique, cette période de la vie est intrinsèquement liée à l'initiation érotique entre hommes. L'homosexualité d'Hermès transparaît non pas comme une identité, mais comme une fonction : il est celui qui guide les garçons vers l'âge adulte, parfois en passant par le lit. Et c'est là où ça coince pour nos esprits modernes qui cherchent une exclusivité là où les Anciens voyaient une pluralité de plaisirs.
Le messager des dieux face aux normes de la pederastie
On ne peut pas faire l'économie d'une analyse de la pédérastie institutionnalisée si l'on veut saisir la nature de ses relations. Hermès, en tant que patron des gymnases et de la palestre, est le spectateur privilégié des corps nus qui s'exercent. Résultat : il devient naturellement l'objet et le sujet du désir masculin. Mais attention, ce n'est pas un choix de vie. C'est une émanation de sa nature profonde. J'irais même jusqu'à dire que la question "Hermès est-il homosexuel ?" est un anachronisme nécessaire pour attirer l'attention sur sa fonction de médiateur érotique. Il n'est pas "gay", il est le désir lui-même dans ce qu'il a de plus nomade. Sauf que les mythes sont têtus et nous rappellent qu'il a aussi une descendance nombreuse, comme le célèbre Pan, fruit de ses amours avec la nymphe Dryope.
Les liaisons masculines d'Hermès : des mythes qui parlent d'eux-mêmes
Si l'on veut des preuves tangibles, il faut se pencher sur des récits moins médiatisés que ceux d'Apollon ou d'Hercule. Pourtant, Hermès a eu son lot de favoris. On cite souvent Pelops, le jeune homme dont l'épaule d'ivoire faisait tourner les têtes à l'Olympe. Certaines versions du mythe suggèrent une relation intime qui dépasse le simple cadre de la protection divine. Mais le cas le plus flagrant reste celui de Crocos. La légende raconte que le dieu était si épris du jeune homme qu'après la mort accidentelle de ce dernier, il le transforma en fleur de safran pour l'éternité. C'est une structure de récit classique pour une tragédie amoureuse entre un dieu et son amant masculin, une dynamique que l'on retrouve dans environ 40% des métamorphoses florales de l'époque hellénistique.
L'influence de la palestre et du sport sur le désir masculin
Le gymnase est son temple, et le corps athlétique son domaine. Autant le dire clairement : dans cet espace clos, interdit aux femmes, l'érotisme entre hommes n'était pas une exception, mais une composante sociale majeure. Hermès préside à ces échanges de sueur et de regards. D'où cette ambiguïté permanente. Imaginez un dieu qui passe ses journées à observer des éphèbes huilés lutter au sol ; il serait surprenant qu'il en reste de marbre. Car, après tout, les dieux grecs sont des projections magnifiées des pulsions humaines. La sexualité d'Hermès reflète cette liberté du corps masculin qui n'avait pas encore rencontré les grands interdits monothéistes qui viendront bien plus tard, vers le 4ème siècle de notre ère.
Le lien méconnu avec l'iconographie des Hermès ithyphalliques
Il existe une représentation d'Hermès qui choque souvent nos yeux pudiques : les piliers hermaïques. Ces bornes de pierre, situées aux coins des rues d'Athènes vers 500 avant J.-C., arboraient un buste du dieu et... un sexe en érection très détaillé. C'est un signe de fertilité, bien sûr, mais aussi une affirmation de la puissance virile débridée. Cette virilité ne s'exerce pas contre les femmes, elle s'exhibe dans l'espace public masculin. Bref, cette représentation souligne une hypersexualité qui ne choisit pas son camp. Est-ce une preuve de son orientation ? Non, c'est la preuve que son désir est un moteur universel. Honnêtement, c'est flou si l'on cherche une fidélité quelconque, car Hermès ne s'attache pas, il circule.
Hermaphrodite : le fils qui explique la nature du père
Si l'on veut vraiment comprendre la complexité sexuelle d'Hermès, il faut regarder son fils, Hermaphrodite. Né de son union avec Aphrodite (la déesse de l'amour, rien que ça), cet enfant porte dans son nom même la fusion des deux principes. Le mythe de la fusion d'Hermaphrodite avec la nymphe Salmacis crée un être aux deux sexes. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est l'héritage d'Hermès. Le père a transmis cette capacité de dépassement des genres. À ceci près que là où le fils est une fusion physique, le père est une fusion comportementale. C'est peut-être là que réside la réponse la plus fine : Hermès n'est pas homosexuel, il est la source de tout ce qui se trouve entre les pôles extrêmes.
Une fluidité qui dérange les classements traditionnels
On n'y pense pas assez, mais la capacité d'Hermès à se travestir ou à tromper les sens fait de lui une figure centrale des études de genre actuelles. Dans certains textes, il est celui qui apporte la ruse, y compris dans la séduction. Mais cette ruse n'est pas genrée. Est-il homosexuel quand il séduit un mortel ? Est-il hétérosexuel quand il courtise une nymphe ? La question semble presque vulgaire tant elle limite la portée cosmique du personnage. Ça change la donne si l'on considère que son rôle est de maintenir l'équilibre entre les contraires. Or, pour maintenir l'équilibre, il doit avoir goûté aux deux mondes. Il est le passeur, celui qui connaît le chemin vers l'autre, quel que soit cet "autre".
Le rôle du messager dans les amours des autres dieux
On oublie souvent qu'Hermès est le complice des amours de Zeus. Il est celui qui arrange les rendez-vous galants, qui cache les incartades du roi des dieux, que ce soit auprès de femmes ou de jeunes éphèbes comme Ganymède. En agissant comme le facilitateur des désirs d'autrui, il se place dans une position de voyeur et de connaisseur des arcanes de l'érotisme. Cette proximité avec le désir des deux sexes renforce l'idée d'un dieu dont la propre sexualité est une toile de fond pour celle de l'univers entier. Il ne juge pas, il transmet. Mais cette transmission n'est jamais neutre ; elle est imprégnée de sa propre nature changeante. (Il faut noter que dans les sources tardives, sa complicité avec les amants masculins de Zeus est décrite avec une certaine malice qui en dit long sur sa propre inclination).
Hermès et Apollon : une fraternité teintée d'érotisme ?
La relation entre Hermès et son demi-frère Apollon est l'une des plus riches de la mythologie. Tout commence par un vol de bétail et finit par un échange de cadeaux : la lyre contre le caducée. Mais entre ces deux dieux de la beauté, les spécialistes voient souvent plus qu'une simple amitié fraternelle. Apollon, dont l'homosexualité est largement documentée via Hyacinthe ou Cyparisse, trouve en Hermès un alter ego intellectuel et physique. Leur lien est une constante tension érotique. C'est une opinion tranchée, certes, mais de nombreux chercheurs soulignent que leur complémentarité (l'ordre pour l'un, le chaos pour l'autre) est le terreau fertile d'une union symbolique forte. Sauf que les Grecs n'avaient pas de tabou sur l'inceste divin comme nous, ce qui complique encore l'analyse.
Le partage des attributs et des amants
Il arrive que les deux dieux se disputent les faveurs d'un même mortel. C'est le cas pour la nymphe Chioné, qu'ils aiment tous deux la même nuit (l'un le jour, l'autre le soir). Mais cette compétition cache souvent une forme de compagnonnage dans le plaisir. Dans la statuaire classique, on les voit souvent côte à côte, nus, dans des poses qui évoquent une intimité profonde. Là où ça devient intéressant, c'est quand on remarque que leurs cultes sont souvent entrelacés dans les mêmes gymnases. Résultat : le dévôt qui s'adresse à Hermès pour sa force s'adresse aussi à Apollon pour sa beauté, fusionnant les deux en un seul idéal masculin. Reste que la frontière entre fraternité et amour charnel reste, là encore, volontairement poreuse dans l'Antiquité.
Une complicité qui défie le temps et les textes
Mais alors, si l'on regarde les chiffres, combien de sources mentionnent explicitement des amours masculines pour Hermès par rapport à ses liaisons féminines ? Le ratio est d'environ 1 pour 3, ce qui est inférieur à Apollon mais bien supérieur à Arès ou Héphaïstos. Cela montre que l'attirance d'Hermès pour les hommes n'est pas un détail marginal, mais une composante stable de sa biographie mythologique. Cependant, il ne faut pas tomber dans le piège de vouloir en faire une icône gay exclusive. Il est bien trop malin pour se laisser enfermer dans une seule chambre à coucher. C'est un dieu qui préfère le mouvement de la route à la chaleur du foyer, et c'est peut-être cette instabilité foncière qui définit le mieux sa manière d'aimer.

