Orange, vraiment ?
Alors bon, je me suis dit : « C’est une blague, quand même. » J’ai sorti mon téléphone, j’ai tapé “rimes avec orange” et là, devine quoi ? Des forums, des vidéos, des débats interminables. Certains disent que “orange” n’a aucune rime en français. D’autres, un peu fêlés, proposent “étrange”, “orangeade” — mais non, “orangeade”, ça commence par “orange”, ça ne rime pas. Et “étrange” ? Presque. Mais pas vraiment. La prononciation, elle est proche, mais pas identique. Le son final, c’est comme un demi-pas de côté. C’est presque une rime, mais en vrai, c’est une trahison sonore.
Franchement, c’est frustrant. On a tous appris à rimer à l’école. “Chat” rime avec “rat”, “amour” avec “toujours”, c’est facile. Mais là, “orange” ? Rien. Nada. Que du vent. Même en cherchant dans les mots rares, les archaïsmes, les régionalismes… Rien ne colle vraiment.
Mais est-ce qu’un mot peut vraiment ne rimer avec rien ?
Alors là, je me suis mis à douter. Parce que, bon, en linguistique, il y a des rimes riches, des rimes pauvres, des rimes suffisantes… Peut-être que “orange” a des rimes qu’on néglige à tort ? J’ai creusé. J’ai demandé à une copine prof de français, Chloé, celle qui connaît tous les mots du dictionnaire par cœur, même les mots “honteux” comme “pneumatique”. Elle me dit : « En rime suffisante, on peut accepter “orange” et “orangeade”, mais c’est limite. En rime riche, non. Aucun mot ne partage exactement la même terminaison phonétique. »
Et c’est là que je me suis dit : ok, donc “orange”, c’est peut-être le mot le plus seul du dictionnaire.
D’autres solitaires du langage ?
Après, je me suis demandé : “Mais attends, y en a d’autres ?” Et oui. Il y a “doigt” — tu as déjà essayé de rimer avec “doigt” ? “Cloître” ? “Poing” ? Non. Rien. “Quoique”, aussi. “Quoique” rime avec… rien. Même en forçant. Et “œuf” ! “Œuf”, ça rime avec quoi ? “Neuf”, mais non, “neuf” se prononce “neuf”, pas “œuf”. Alors que “œuf”, c’est /œf/. Et là, plus personne. Le désert.
En fait, ces mots-là, ils vivent dans une espèce de zone grise du son. Ils touchent presque à d’autres mots, mais sans jamais les atteindre. C’est comme s’ils étaient dans une pièce, et que la porte était fermée de l’intérieur.
Pourquoi ça nous obsède ?
C’est marrant comme on s’acharne sur ces trucs-là. Moi, je pense que c’est parce qu’on aime l’harmonie. On veut que tout s’emboîte. En musique, en poésie, en amour. Et quand un mot refuse de jouer le jeu, ça nous énerve. C’est un peu comme une faute de goût. Ou un invité qui ne danse pas à la fête.
D’ailleurs, j’ai un souvenir bizarre : en 2017, j’ai participé à un atelier d’écriture à Grenoble. On devait écrire un poème avec uniquement des mots qui n’ont pas de rimes. C’était un cauchemar. Mais aussi… libérateur. Parce que du coup, on a dû inventer. On a fait des néologismes, des sons, des rythmes. Et à un moment, quelqu’un a dit : “Et si le mot sans rime, c’était justement ce qui nous libérait ?”
Et si c’était une légende urbaine ?
Attends, je me suis dit ça aussi. Peut-être que “orange” a une rime, mais qu’on ne la connaît pas. Un mot oublié, un truc du Moyen Âge. Je suis allé voir dans des vieux dicos. J’ai trouvé “corage”. Qu’est-ce que c’est que ça ? Une ancienne forme de “courage” ? Enfin, apparemment, oui. Mais est-ce que ça rime ? Un peu. Mais bon, c’est pas vraiment utilisé. Donc techniquement, peut-être. Mais dans la vraie vie ? Nan.
Et puis, il y a les anglophones qui rigolent avec leur “month”, “orange”, “silver”… En anglais, “orange” n’a pas de rime non plus. Ni “silver”, ni “month”. Donc on n’est pas les seuls. On est tous un peu coincés avec nos mots orphelins.
Et toi, tu en penses quoi ?
Parce que là, je te pose la question : est-ce que tu connais un mot qui rime vraiment avec “orange” ? Vraiment ? Pas une rime boiteuse, pas une rime de justesse, mais une vraie rime ? Si oui, dis-le-moi. J’ai besoin de savoir. Parce que sinon, je vais continuer à croire que “orange” est ce petit rebelle du langage, ce mot qui refuse de se soumettre, qui reste seul, fièrement, au milieu de tous les autres qui s’épousent en rythme.
Enfin bref. Moi, je me dis que c’est peut-être pas si mal. Que parfois, être seul, ça veut pas dire être perdu. Parfois, c’est juste… exister autrement. Comme une note qui ne se fond pas dans l’accord. Un peu dissonante. Mais tellement présente.
Et puis, tiens, au fait : “tue” ? “Tue” rime avec quoi ? Ah non, c’est une autre histoire…
