Mais attention, ne vous méprenez pas sur la marchandise. On ne parle pas ici de donner le droit de vote à des poules ou de laisser un cochon conduire une Tesla. Singer est bien plus fin que ça, et c'est là que le bât blesse souvent dans les débats de comptoir sur le spécisme.
Peter Singer, l'architecte d'une révolution éthique
Le truc, c'est que Peter Singer n'est pas arrivé avec cette idée par pur plaisir de provoquer les amateurs de steak. Il s'appuie sur une logique implacable : la sentience. C'est la capacité à ressentir de la douleur ou du plaisir. À partir du moment où une créature peut souffrir, elle a des intérêts. Et ces intérêts, selon Singer, doivent être pesés sans tenir compte de la couleur de la peau, du sexe, ou de l'espèce. On est loin du compte dans notre société actuelle, c'est le moins qu'on puisse dire.
L'onde de choc de 1975 et la Libération Animale
Quand l'ouvrage sort, le monde philosophique est en ébullition. Singer ne se contente pas de faire de la théorie de salon. Il pose un cadre : l'égale considération n'implique pas un traitement identique, mais une évaluation égale des intérêts similaires. Si je donne une grande baffe à un cheval et une grande baffe à un bébé, les deux ressentent de la douleur. L'intérêt à ne pas souffrir est le même. C'est là que ça devient intéressant (et dérangeant pour beaucoup). Je reste convaincu que la force de cet argument réside dans sa simplicité mathématique, typique de l'utilitarisme de la préférence que Singer défend bec et ongles.
Un utilitarisme de la préférence poussé dans ses retranchements
Pour comprendre qui a écrit sur le principe d'égale considération, il faut saisir que Singer n'est pas un idéaliste. C'est un pragmatique. Il ne dit pas que la vie d'un moustique vaut celle d'un neurochirurgien. Il dit que la souffrance du moustique (si tant est qu'il en ressente une, ce qui se discute) doit être comptée. Mais si on doit choisir entre sauver l'un ou l'autre, d'autres critères entrent en jeu, comme la conscience de soi ou les projets d'avenir. Bref, c'est une balance, pas un dogme aveugle. Résultat : on se retrouve avec une éthique qui demande des comptes à nos modes de consommation, notamment l'élevage industriel qui ignore royalement ces intérêts de base.
La question complexe de la sentience
Là où ça coince pour certains, c'est la limite. Où s'arrête la sentience ? Singer place la barre assez haut pour inclure les vertébrés et certains invertébrés comme les pieuvres. Mais pour les huîtres ? Honnêtement, c'est flou. Il l'admet lui-même dans ses écrits récents. Cette honnêteté intellectuelle est rare, car elle fragilise sa position tout en la rendant plus humaine, moins robotique que certains de ses épigones.
Les racines historiques : Jeremy Bentham et le calcul du plaisir
On ne peut pas rendre justice à ce concept sans parler de Jeremy Bentham. Ce vieux sage excentrique du 18ème siècle (on a conservé son corps dans une vitrine à Londres, vérifiez, c'est vrai) a posé les jalons bien avant Singer. En 1789, alors que la France s'occupait de sa Révolution, Bentham écrivait une note de bas de page qui allait changer l'histoire de la philosophie morale. Il y affirmait que la question n'est pas "Peuvent-ils raisonner ?" ni "Peuvent-ils parler ?", mais bien "Peuvent-ils souffrir ?".
1789 : une année charnière pour l'éthique universelle
Bentham était un précurseur total. Il avait compris que le langage ou la raison sont des critères arbitraires. Après tout, un bébé de deux jours ne raisonne pas mieux qu'un chien adulte. Pourquoi le bébé aurait-il plus de droits ? Pour Bentham, le plaisir et la douleur sont les deux maîtres souverains de l'humanité. L'égale considération, chez lui, c'est la règle du chacun compte pour un. Personne ne compte pour plus d'un, qu'il soit roi ou paysan. Singer a simplement étendu ce cercle de considération aux animaux non-humains, en suivant la logique de Bentham jusqu'au bout du chemin.
Dépasser la raison pour regarder la souffrance en face
Le problème de la philosophie traditionnelle, de Platon à Kant, c'est qu'elle a toujours mis la Raison sur un piédestal. Si vous n'êtes pas un être rationnel, vous n'existez pas moralement. Bentham balaie ça d'un revers de main. C'est une approche viscérale. Or, c'est précisément ce qui rend le principe d'égale considération si difficile à avaler pour les humanistes classiques. Ils y voient une dégradation de l'homme, alors que c'est une élévation de notre capacité d'empathie. À ceci près que l'empathie n'est pas une émotion pour Bentham, c'est un calcul comptable rigoureux.
Pourquoi l'égale considération n'est pas ce que vous croyez
On entend souvent dire que Singer veut que les animaux soient les égaux des hommes. C'est une erreur de débutant. L'égale considération n'est pas l'égalité de traitement. C'est une nuance de taille qui échappe à 90% des gens qui critiquent le concept sans l'avoir lu. Si vous donnez le droit de vote à un cochon, vous ne respectez pas son intérêt, car il s'en fout royalement de savoir qui sera le prochain Premier ministre. Par contre, son intérêt à ne pas être enfermé dans une cage de 2 mètres carrés est aussi réel que le vôtre.
Égalité de considération vs égalité de traitement
Imaginez deux blessés après un accident. L'un a une jambe cassée et hurle de douleur (douleur 8/10). L'autre a une égratignure mais demande une attention immédiate pour son confort (douleur 1/10). Si vous avez une seule dose de morphine, l'égale considération des intérêts vous impose de la donner à celui qui a la jambe cassée. On ne traite pas les deux pareil, on considère leurs intérêts (ne pas souffrir) avec le même poids. C'est exactement ce que Singer applique aux espèces. La souffrance d'un animal de laboratoire pour un cosmétique inutile pèse plus lourd dans la balance que l'intérêt de l'humain à avoir un nouveau rouge à lèvres.
Le cas pratique du chien et du droit de vote
Prenons cet exemple absurde pour clarifier les choses. Si on appliquait une égalité stricte, on devrait donner une éducation scolaire aux chiens. Mais quel serait l'intérêt du chien ? Aucun. Son intérêt est d'avoir de l'espace, de la nourriture, des interactions sociales et de ne pas subir de stress inutile. L'égale considération demande de prendre ces besoins-là au sérieux. Pas de projeter nos besoins humains sur eux. Du coup, l'argument du "on ne peut pas traiter tout le monde pareil" tombe à l'eau. Personne ne demande ça. On demande juste d'arrêter de mettre les intérêts humains systématiquement au-dessus, même quand ils sont triviaux.
Les voix dissonantes : quand la philosophie s'écharpe
Tout le monde n'est pas fan de Singer, loin de là. Tom Regan, par exemple, a écrit des pages entières pour démolir l'approche utilitariste de l'égale considération. Pour lui, Singer voit les individus comme des "réceptacles" à plaisir ou à douleur. Regan propose une alternative : les droits intrinsèques. Selon lui, certains êtres ont une valeur en soi, peu importe que leur souffrance soit prise en compte ou non. C'est une vision plus rigide, plus "déontologique".
Tom Regan et la valeur intrinsèque de l'individu
Regan, dans son livre "The Case for Animal Rights" (1983), argumente que si on suit Singer, on pourrait techniquement justifier de tuer un individu sain pour sauver cinq autres individus (le fameux dilemme du tramway version bioéthique). Pour Regan, c'est inacceptable. Chaque "sujet d'une vie" a un droit moral à ne pas être utilisé comme un moyen pour une fin. Je trouve ça séduisant sur le papier, mais dans la pratique, c'est un enfer à appliquer. Comment trancher quand deux droits s'affrontent ? Singer, avec son calcul des intérêts, offre une porte de sortie plus souple, même si elle est parfois perçue comme froide.
L'éthique du care : une approche plus humaine ?
Il y a aussi les philosophes féministes comme Carol Gilligan ou Joan Tronto qui ont apporté leur grain de sel. Elles critiquent l'égale considération parce qu'elle serait trop abstraite, trop déconnectée des relations réelles. Pour elles, on ne considère pas les intérêts dans le vide. On a des responsabilités particulières envers ceux avec qui on partage une vie. Sauf que, si on ne suit que son cœur, on finit par ne s'occuper que de son chat et ignorer les millions de vaches dans les abattoirs. C'est là que le principe de Singer, malgré sa froideur apparente, reste un garde-fou nécessaire contre nos propres biais émotionnels.
Les 4 erreurs classiques sur l'égale considération
Beaucoup de gens s'emmêlent les pinceaux quand ils parlent de ce sujet. On va remettre les pendules à l'heure parce que c'est fatiguant de lire toujours les mêmes bêtises sur les réseaux sociaux ou dans la presse généraliste.
Confondre intérêt et droit
C'est l'erreur numéro un. Singer n'est pas un théoricien des droits de l'homme (ou de l'animal). Il parle d'intérêts. Un droit est une protection juridique absolue. Un intérêt est une donnée qu'on met dans une équation. On peut, dans certains cas très rares et extrêmes, sacrifier un intérêt pour un plus grand bien selon l'utilitarisme. Les défenseurs des droits hurlent au scandale, mais c'est la logique du principe d'égale considération.
Croire que tout le monde finit au même niveau
Si on suit le principe à la lettre, on arrive parfois à des conclusions qui choquent. Par exemple, Singer a écrit que la vie d'un chimpanzé conscient et en bonne santé pourrait avoir plus de valeur que celle d'un nouveau-né humain atteint d'une pathologie cérébrale irréversible ne lui permettant aucune conscience. Boum. C'est là que le grand public décroche. Mais d'un point de vue purement logique, si on base tout sur la sentience et la conscience, sa position se tient. Elle est juste insupportable pour notre narcissisme d'espèce. On est loin du compte si on pense que l'égale considération est un long fleuve tranquille de bienveillance universelle.
Penser que c'est une invention de Disney
Certains détracteurs disent que c'est de l'anthropomorphisme de bas étage. C'est tout le contraire. L'égale considération nous oblige à sortir de notre vision humaine pour essayer de comprendre ce qu'un autre être ressent vraiment. Ce n'est pas "humaniser" l'animal, c'est reconnaître son altérité et la respecter. C'est une démarche scientifique et philosophique rigoureuse, pas un délire de propriétaire de caniche qui met des bottines à son chien en hiver.
Oublier la pauvreté mondiale
On oublie souvent que Singer a appliqué ce principe aux humains bien avant de devenir l'icône des vegans. Dans son article "Famine, Affluence, and Morality" (1972), il explique que si nous avons le pouvoir d'aider quelqu'un à l'autre bout du monde sans sacrifier quelque chose d'aussi important, nous avons l'obligation de le faire. L'intérêt d'un enfant au Bengale à ne pas mourir de faim a exactement le même poids que l'intérêt de votre enfant à avoir une nouvelle console de jeux. En fait, il pèse même beaucoup plus lourd. Autant dire que si on appliquait vraiment l'égale considération, on vivrait tous de manière beaucoup plus frugale pour redistribuer nos richesses.
Questions fréquentes sur l'égale considération
Qui a inventé le terme exactement ?
C'est bien Peter Singer qui a formalisé l'expression "Principle of Equal Consideration of Interests". Il l'a fait pour se distinguer de l'égalité de fait (les êtres ne sont pas égaux en capacités) et de l'égalité de droit (qui peut être arbitraire). Il voulait un outil de mesure universel pour l'éthique.
Est-ce que cela signifie devenir végétarien ?
Pour Singer, la réponse est un grand oui dans 99% des cas. Si vous pouvez vivre en bonne santé sans causer de souffrance à des êtres sentients, l'égale considération des intérêts vous impose de choisir l'option sans souffrance. Votre plaisir gustatif (intérêt mineur) ne peut pas l'emporter sur la vie et la souffrance de l'animal (intérêt majeur). C'est mathématique, pas juste une question de sensibilité.
Quels sont les chiffres de l'impact de cette théorie ?
On estime que le mouvement de l'Altruisme Efficace, directement inspiré par les écrits de Singer sur l'égale considération, a permis de lever plus de 460 millions de dollars pour des causes prioritaires en 2021. C'est énorme. On parle de millions de vies sauvées ou améliorées, tant humaines qu'animales. Ce n'est donc pas qu'une théorie de bibliothèque, c'est une force économique réelle.
L'essentiel à retenir
Si vous devez retenir une seule chose, c'est que l'égale considération des intérêts est une machine à briser les privilèges. Peter Singer, en s'appuyant sur l'héritage de Bentham, a créé un outil qui nous force à regarder au-delà de notre nombril. Ce n'est pas une doctrine sentimentale, c'est une exigence de cohérence. Soit on accepte que la souffrance est un mal en soi, peu importe qui la ressent, soit on admet que notre morale est juste un club privé réservé aux membres de notre espèce.
Personnellement, je trouve que cette théorie a un côté terrifiant. Elle ne nous laisse aucun répit. Chaque achat, chaque repas, chaque don devient un choix moral lourd de conséquences. Mais c'est peut-être le prix à payer pour une éthique qui ne soit pas juste un vernis de bonne conscience. On est encore loin d'une application globale, mais le débat est lancé et il est impossible de faire marche arrière. Les données sur la cognition animale s'accumulent et elles donnent raison à Singer chaque jour un peu plus. Reste à savoir si nous sommes prêts à en tirer les conclusions logiques, ou si nous préférons continuer à fermer les yeux pour ne pas gâcher notre prochain barbecue.
