D'où sort cette idée ? Aux sources de la condition naturelle des hommes
Thomas Hobbes publie son chef-d'œuvre à Londres en 1651, en pleine guerre civile anglaise, un traumatisme de près de 10 ans qui va profondément structurer sa pensée. Loin des salons feutrés ou des utopies déconnectées du réel, le philosophe observe ses contemporains s'étriper pour le pouvoir et en tire une conclusion radicale. Pour lui, si l'on dépouille l'être humain de ses vernis sociaux, de ses titres de noblesse et de ses privilèges, que reste-t-il ? Une égalité de fait, brute et implacable.
La plasticité des corps et la ruse de l'esprit
La nature a rendu les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit que, bien qu'on puisse trouver parfois un homme manifestement plus fort corporellement ou d'un esprit plus vif qu'un autre, le truc c'est que la différence globale entre les individus n'est pas si considérable. Qu'importe si un colosse de 2 mètres peut briser les os d'un homme plus chétif. Le plus faible en aura toujours assez dans le ciboulot pour éliminer le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s'alliant avec d'autres qui se trouvent menacés par le même danger. On n'y pense pas assez, mais cette vulnérabilité universelle redistribue totalement les cartes. Personne n'est à l'abri, jamais.
Une vanité universellement partagée
Mais là où ça coince encore plus, c'est du côté des facultés mentales. Hobbes note avec une ironie mordante que chacun est persuadé d'être plus sage ou plus intelligent que le commun des mortels. Rares sont ceux qui acceptent l'idée que d'autres puissent les surpasser en sagesse. Or, cette satisfaction générale de son propre jugement prouve précisément une chose : les esprits sont répartis de manière équitable. Et c'est de cette illusion partagée que va naître le drame.
Le mécanisme du conflit : comment l'égalité produit la guerre de tous contre tous
C'est le pivot central de la pensée hobbesienne, une démonstration géométrique qui prend à contre-pied toute la tradition aristotélicienne. Contrairement à ce que l'on répète souvent dans les manuels scolaires un peu paresseux, ce n'est pas la différence qui crée la discorde chez Hobbes, mais bien la similitude. De l'égalité des aptitudes naît l'égalité de l'espérance dans la poursuite de nos fins.
Le piège de la rareté des biens
Si deux individus désirent la même chose alors qu'elle ne peut pas être partagée, ils deviennent des ennemis jurés. Imaginons deux colons en 1650 revendiquant le même lopin de terre stérile. Puisque l'un n'est pas fondamentalement supérieur à l'autre, aucun ne peut intimider son rival par sa seule présence. Résultat : pour parvenir à leurs fins, qui se résument principalement à leur propre conservation et parfois à leur seule réjouissance, ils s'efforcent de se détruire ou de se subjuguer l'un l'autre. La concurrence devient immédiatement sanglante.
La défiance généralisée comme stratégie de survie
Et la suite est d'une logique implacable. Face à cette menace permanente d'un voisin qui lorgne sur vos biens ou votre vie, la seule attitude rationnelle reste l'anticipation. On est loin du compte si l'on s'imagine que Hobbes décrit des monstres assoiffés de sang. Non, ses humains sont simplement terrifiés et calculateurs. Il n'existe pour aucun homme aucun moyen si raisonnable de se mettre en sécurité que l'anticipation, c'est-à-dire le fait de maîtriser, par la force ou la ruse, la personne de tous les hommes qu'il peut, jusqu'à ce qu'il ne voie plus d'autre puissance assez grande pour le mettre en danger. C'est la guerre de chacun contre chacun. Je prends ici position : réduire Hobbes à un cynique est un contresens majeur, car il décrit un engrenage systémique, pas une perversité biologique.
La quête obsessionnelle de la gloire
Reste que le tableau ne serait pas complet sans le troisième facteur de discorde : la fierté. Chaque homme s'attend à ce que son compagnon l'estime au même niveau qu'il s'estime lui-même. Au moindre signe de mépris ou de sous-évaluation (un regard de travers, un mot de trop, un rire mal placé), il tentera naturellement, et jusqu'où il l'ose, d'extorquer une plus grande valeur de la part de ses contempteurs. C'est l'époque des duels d'honneur qui ensanglantent l'Europe du XVIIe siècle, où l'on risque sa vie pour une simple révérence manquée.
Les trois causes de querelle décortiquées par le texte
Dans le fameux chapitre 13 du Léviathan, Hobbes synthétise cette dynamique infernale en isolant trois moteurs distincts qui découlent directement de notre condition première. Chacun de ces moteurs pousse l'humanité vers l'abîme.
La rivalité pour le gain
La première cause pousse les hommes à attaquer pour le profit. Elle utilise la violence pour se rendre maître de la personne d'autres hommes, de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs bestiaux. C'est l'agression prédatrice classique, celle qui vise l'accumulation de ressources dans un monde de pénurie où le droit de propriété n'existe pas encore. À ce stade, la notion même de droit de nature légitime toutes les actions, y compris le meurtre, pour assurer sa survie.
La défiance pour la sécurité
Sauf que la deuxième cause intervient immédiatement après pour stabiliser ou défendre ce que l'on possède. Elle utilise la violence pour des motifs de sécurité, afin de défendre ses proches ou ses biens. Ici, l'égalité originelle se retourne contre les individus : n'importe qui pouvant perdre ce qu'il vient de conquérir, la vie devient une veille permanente, épuisante et paranoïaque. C'est là que l'analyse devient vertigineuse (et honnêtement, c'est flou pour certains critiques qui y voient une contradiction), puisque la défense se confond alors avec l'attaque préventive.
La fierté pour la réputation
La troisième cause, enfin, pousse les hommes à la violence pour des bagatelles. Une opinion différente, un manque d'égard envers leur personne, leur famille, leurs amis, leur nation ou leur profession suffisent à déclencher les hostilités. Mais ne nous y trompons pas. Derrière la futilité apparente de la réputation se cache un calcul politique : être respecté, c'est instiller la peur chez l'autre, et donc diminuer le risque d'être attaqué. La boucle est bouclée.
Une rupture radicale avec les modèles alternatifs de l'époque
Pour mesurer la déflagration provoquée par cette définition de qu'est-ce que l'égalité selon Hobbes, il faut la confronter aux théories dominantes de son siècle. Le contraste est saisissant et explique pourquoi le philosophe de Malmesbury fut qualifié de monstre par l'Église et la royauté.
Le dynamitage de la hiérarchie naturelle d'Aristote
Pendant près de deux millénaires, la pensée politique occidentale a reposé sur l'affirmation d'Aristote selon laquelle certains hommes sont nés pour commander et d'autres pour obéir. Hobbes balaie cette vision d'un revers de main magistral. Il affirme que cette prétendue inégalité naturelle des aptitudes n'est qu'une invention des philosophes pour flatter les puissants. Même si la nature avait introduit une telle différence, le fait est que les hommes se croyant égaux n'accepteraient de négocier que sur un pied d'égalité. D'où la nécessité de fonder l'ordre politique sur l'hypothèse d'une égalité stricte, sous peine de voir le contrat social voler en éclats dès sa signature.
L'opposition frontale avec le droit divin
Mais la nuance essentielle se situe par rapport aux théories du droit divin qui légitimaient alors les monarchies absolues à travers toute l'Europe. Si les rois gouvernent, ce n'est pas parce qu'ils sont d'une essence supérieure ou choisis par Dieu, mais parce que les hommes, tous égaux dans leur misère initiale, ont décidé de transférer leur puissance à un tiers. Ça change la donne. L'égalité chez Hobbes n'est pas une bénédiction, c'est le point de départ d'un problème géant que seule la création d'un pouvoir souverain absolu pourra résoudre. L'égalité hobbesienne est le fondement logique de l'absolutisme, une idée révolutionnaire qui pave paradoxalement la voie aux futures théories démocratiques. La suite de notre analyse va montrer comment cette égalité brute se métamorphose lorsque l'on franchit les portes de la société civile.
Les contresens majeurs sur la notion d'égalité hobbesienne
L'illusion d'une égalité morale ou de droits naturels
On s'imagine souvent à tort que Thomas Hobbes est un précurseur des droits de l'homme au sens moderne. C'est un contresens total. Pour l'auteur du Léviathan, l'égalité n'est pas une valeur morale. Elle n'est pas non plus un idéal à atteindre. Autant le dire tout de suite : la nature ne nous a pas créés égaux en dignité, elle nous a jetés dans l'arène avec les mêmes faiblesses structurelles. L'égalité hobbesienne est une égalité de vulnérabilité, rien de plus. Le plus faible possède assez de force pour terrasser le plus fort, par la ruse ou en s'alliant à d'autres. Point final. Point de grandeur d'âme ici, juste une macabre équivalence face à la mort violente.
La confusion entre égalité à l'état de nature et égalité civile
Une autre erreur classique consiste à croire que cette égalité se prolonge joyeusement une fois l'État constitué. Sauf que le contrat social change radicalement la donne. Entrer en République, c'est accepter une inégalité politique radicale entre le Souverain et les sujets. Les citoyens redeviennent égaux, certes, mais uniquement dans leur soumission commune à la loi du Léviathan. Vous pensiez que Hobbes défendait le nivellement des fortunes ? Erreur de perspective. La doctrine politique de Thomas Hobbes tolère parfaitement les disparités économiques et les hiérarchies sociales, pourvu que personne ne se croie au-dessus des lois du souverain. Le problème survient quand les privilèges menacent la sécurité publique.
Le piège de l'égalitarisme moderne plaqué sur le XVIIe siècle
Ne confondons pas le constat anthropologique de 1651 avec le progressisme contemporain. Hobbes n'écrit pas pour libérer les opprimés. Sa trajectoire intellectuelle vise avant tout à fonder un pouvoir absolu capable de mater la guerre civile. Quand il affirme que les hommes sont égaux, c'est pour couper court aux prétentions aristocratiques ou religieuses de ceux qui se croient investis d'un droit divin à gouverner les autres. Bref, l'égalité est une arme rhétorique pour imposer l'obéissance universelle.
La face cachée du concept : le rôle du calcul rationnel et l'ingénierie politique
La vanité humaine comme moteur du chaos social
Reste que cette égalité physique cache une terrible inégalité psychologique : la perception que nous avons de notre propre valeur. Hobbes note avec une ironie mordante que chacun est d'accord pour reconnaître l'égalité des forces, à ceci près que presque tout le monde se croit plus intelligent que son voisin. C'est l'un des rares domaines où la répartition semble équitable, puisque chacun est satisfait de son lot ! Cette vanité brise l'équilibre naturel. Elle pousse les hommes à exiger des signes de respect disproportionnés, déclenchant ainsi des conflits sanglants pour un simple regard ou un sourire de travers. La psychologie des conflits selon Hobbes s'enracine dans cette contradiction entre une égalité de fait et une prétention à la supériorité.
Le conseil de l'expert : utiliser la peur comme égalisateur politique
Comment le philosophe résout-il cette tension ? Par l'institution d'une peur supérieure. Pour neutraliser la crainte mutuelle que les hommes s'inspirent à l'état de nature, le souverain doit concentrer une puissance si colossale qu'elle rendra toutes les forces individuelles dérisoires. C'est une véritable ingénierie de la terreur légitime. Le saviez-vous ? (Hobbes lui-même a admis que sa philosophie est née de la peur, sa mère ayant accouché prématurément à l'annonce de l'arrivée de l'Armada espagnole). La leçon à retenir est limpide pour les gouvernants : pour maintenir l'ordre, l'État ne doit pas chercher à rendre les hommes bons, mais maintenir une stricte égalité devant la sentence pénale.
Questions fréquentes sur la philosophie politique de Hobbes
Quelle est la différence quantitative entre la liberté naturelle et l'égalité chez Hobbes ?
À l'état de nature, le taux de liberté est mathématiquement de 100% puisque le droit de nature permet à chacun de posséder tout ce qu'il peut saisir, y compris le corps d'autrui. Or, ce cumul absolu détruit l'égalité pratique en créant un climat d'insécurité permanente où l'espérance de vie moyenne au XVIIe siècle ne dépassait guère 35 ans lors des épisodes de peste et de guerre civile. Le contrat social opère un transfert massif : les individus abandonnent 99% de leur liberté d'action au souverain. Résultat : ils obtiennent en échange une égalité de protection juridique garantie par les forces de l'ordre. Ce troc de la liberté contre la sécurité est le fondement du calcul utilitariste hobbesien.
Pourquoi Hobbes rejette-t-il l'idée d'une supériorité naturelle des rois ?
L'argumentation du philosophe est d'une logique implacable. Si un homme était naturellement supérieur aux autres, au point qu'il n'ait rien à craindre d'eux, l'état de guerre n'existerait pas. Mais l'histoire démontre que même le monarque le plus puissant peut être assassiné par un complot de 2 ou 3 individus déterminés. Cette vulnérabilité universelle prouve scientifiquement l'absence de supériorité biologique ou divine. Les rois ne gouvernent pas parce qu'ils sont intrinsèquement meilleurs, mais parce que le peuple leur a délégué sa puissance collective.
Comment l'égalité hobbesienne s'articule-t-elle avec la propriété privée ?
Dans l'état de nature, la propriété privée n'existe pas, il n'y a qu'une possession précaire et constamment contestée. Chacun a un droit égal sur chaque chose, ce qui équivaut concrètement à un droit sur rien du tout. C'est l'instauration des lois civiles par le Léviathan qui crée et délimite la propriété de chacun. L'égalité se niche alors dans le fait que la loi s'applique de la même manière au propriétaire de 1000 hectares qu'au simple artisan. Personne ne peut s'approprier le bien d'autrui sans violer le pacte initial.
Le verdict : pourquoi l'égalité hobbesienne reste une provocation nécessaire
Regardons la réalité en face. La vision hobbesienne de l'égalité dérange parce qu'elle refuse de flatter notre narcissisme humaniste. Elle nous rappelle cruellement que notre ressemblance ne réside pas dans notre capacité à faire le bien, mais dans notre pouvoir d'anéantissement mutuel. C'est une égalité pragmatique, froide, dénuée de toute poésie démocratique. Mais c'est précisément ce minimalisme qui fait sa force théorique. En fondant le politique sur le plus petit dénominateur commun (la peur de la mort violente), Hobbes dépouille l'État de ses oripeaux mystiques pour en faire un outil technique de survie. Que cela vous plaise ou non, notre paix civile moderne repose encore sur ce constat d'une fragilité partagée.

