Le monopole historique des sociétés d'État : un colosse aux pieds d'argile ?
Pendant des décennies, la question ne se posait même pas. Si vous vouliez de la lumière à Dakar, Bamako ou Nairobi, vous passiez par la compagnie nationale. Ces entités, comme la Senelec au Sénégal, la Sonabel au Burkina Faso ou la TANESCO en Tanzanie, détiennent historiquement le monopole de la production, du transport et de la distribution. Le truc c'est que ce modèle, hérité de l'ère coloniale et des grands plans de développement des années 70, est en train de craquer de toutes parts. Ces entreprises sont souvent lourdement endettées, plombées par des infrastructures vieillissantes et des tarifs réglementés qui ne couvrent même pas le coût de production. Résultat : elles n'ont plus un sou pour investir dans de nouvelles centrales.
Les géants nationaux qui dominent encore le paysage énergétique
On ne peut pas parler d'électricité sur le continent sans citer des mastodontes comme l'ONEE au Maroc ou la Sonelgaz en Algérie. Au Maghreb, le pari du service public a globalement fonctionné, avec des taux d'électrification frôlant les 100 %. C'est une autre paire de manches au sud du Sahara. Là-bas, les sociétés nationales servent souvent de variables d'ajustement politique. On maintient des prix bas pour éviter les émeutes, mais on oublie de payer les fournisseurs de combustible. Du coup, les coupures deviennent la norme. Je reste convaincu que tant que ces entreprises ne seront pas gérées comme de vraies boîtes privées, avec une autonomie financière réelle, le réseau continuera de s'effilocher sous nos yeux.
Pourquoi le modèle de l'acheteur unique s'essouffle aujourd'hui
Dans la plupart des pays, l'État reste "l'acheteur unique". Cela signifie que même si une entreprise privée produit du courant, elle est obligée de le vendre à la compagnie nationale qui, elle seule, a le droit de le distribuer aux foyers. Là où ça coince, c'est quand la compagnie nationale est insolvable. Pourquoi un investisseur irait construire une centrale thermique de 100 MW s'il n'est pas sûr que l'État pourra lui racheter son électricité à la fin du mois ? Cette structure crée un goulot d'étranglement financier monumental. On se retrouve avec des centrales prêtes à tourner mais à l'arrêt, simplement parce que les garanties financières ne sont pas au rendez-vous. C'est frustrant, presque absurde, mais c'est le quotidien de nombreux régulateurs africains.
L'ascension fulgurante des producteurs indépendants (IPPs)
Puisque les États ne peuvent plus financer seuls les infrastructures, ils ont dû ouvrir la porte. C'est là qu'entrent en scène les IPPs (Independent Power Producers). Ces entreprises privées construisent, possèdent et exploitent des centrales électriques. Aujourd'hui, elles sont les véritables moteurs de la croissance énergétique en Afrique subsaharienne. On ne compte plus les projets portés par des groupes comme Globeleq, Scatec ou encore Engie. Ces acteurs apportent non seulement le cash, mais aussi une expertise technique que les ministères n'ont pas toujours sous la main. Mais attention, ce n'est pas de la philanthropie. Ces entreprises exigent des contrats en béton armé.
Le rôle des capitaux privés étrangers et locaux dans la production
L'argent vient de partout. Si les Européens et les Américains ont longtemps dominé le secteur, on voit émerger des champions locaux. Au Nigeria, par exemple, la privatisation (bien que chaotique, soyons honnêtes) a permis l'émergence de groupes comme Transcorp Power. L'idée est simple : l'État se retire de la production pour se concentrer sur le transport, laissant le risque industriel au privé. Le financement privé représente désormais plus de 25 % de la capacité de production installée dans certains pays d'Afrique de l'Est. C'est un changement de paradigme total par rapport aux années 90 où tout dépendait de l'aide publique au développement.
Les contrats PPA : le nerf de la guerre pour sécuriser les investissements
Si vous voulez comprendre qui fournit l'électricité, vous devez comprendre le PPA (Power Purchase Agreement). C'est un contrat de vingt ou vingt-cinq ans par lequel l'État s'engage à acheter l'électricité à un prix fixé à l'avance. C'est le Graal des investisseurs. Sans PPA, pas de financement bancaire. Sauf que ces contrats sont souvent libellés en dollars ou en euros. Or, la compagnie nationale encaisse des francs CFA, des nairas ou des shillings. Si la monnaie locale dévisse, la facture pour l'État explose. C'est précisément ce qui s'est passé au Ghana, où le gouvernement s'est retrouvé à payer des centaines de millions de dollars pour de l'électricité qu'il ne consommait même pas, juste à cause de clauses contractuelles trop rigides.
Comprendre la garantie de l'État dans ces accords complexes
Pour rassurer les banques, l'État doit souvent mettre sa propre signature en garantie. Si la compagnie nationale fait faillite, c'est le Trésor public qui paie. C'est un cercle vicieux. On privatise pour ne plus s'endetter, mais on finit par prendre des engagements hors-bilan qui pèsent tout aussi lourd. Reste que sans ces mécanismes, aucun panneau solaire ne serait installé à grande échelle. Les institutions comme la Banque Mondiale interviennent d'ailleurs souvent pour apporter une "garantie de risque partiel", une sorte d'assurance qui vient rassurer tout le monde quand la confiance dans l'État est proche de zéro.
Eskom, le géant sud-africain face à une crise sans précédent
Impossible de traiter ce sujet sans s'arrêter sur le cas Eskom. C'est la plus grande entreprise d'électricité du continent, fournissant à elle seule environ 90 % de l'électricité de l'Afrique du Sud et une bonne partie de celle des pays voisins. Mais Eskom est aujourd'hui le symbole de tout ce qui peut mal tourner. Entre corruption systémique (le fameux "State Capture"), manque de maintenance et une dépendance maladive au charbon, l'entreprise n'arrive plus à répondre à la demande. Les Sud-Africains vivent au rythme du "load shedding", des délestages programmés qui peuvent durer 10 heures par jour. C'est un désastre économique pour la première puissance industrielle du continent.
Les raisons d'un déclin qui paralyse la première économie du continent
Le problème d'Eskom, c'est qu'elle est trop grosse pour faire faillite et trop endettée pour se soigner. Avec une dette qui a frôlé les 20 milliards de dollars, elle survit grâce aux injections massives de l'État. Les centrales au charbon, vieilles de 40 ans, tombent en panne les unes après les autres. Et les deux nouvelles centrales géantes, Medupi et Kusile, ont coûté une fortune avec des années de retard. En 2023, l'Afrique du Sud a connu plus de 300 jours de délestages. Imaginez l'impact sur les usines, les hôpitaux et les petites entreprises. On est loin du compte en matière de sécurité énergétique.
La scission d'Eskom : vers une libéralisation forcée ?
Pour tenter de sauver les meubles, le gouvernement a décidé de découper Eskom en trois entités distinctes : production, transport et distribution. L'idée est de casser le monopole pour permettre à d'autres producteurs de vendre directement leur électricité sur le réseau. C'est une révolution. De nombreuses mines et industries sud-africaines n'attendent plus le bon vouloir d'Eskom et construisent leurs propres parcs solaires ou éoliens. Du coup, on assiste à une privatisation de fait. Le réseau national devient une simple autoroute où circulent différents fournisseurs. C'est peut-être la seule issue possible, mais le chemin sera long et socialement douloureux, surtout pour les milliers d'employés du secteur du charbon.
Le solaire hors-réseau : quand les startups remplacent les États
Là où les câbles ne passent pas, le business s'organise autrement. C'est sans doute l'aspect le plus fascinant de la fourniture d'électricité en Afrique. Puisque les réseaux nationaux mettent des décennies à atteindre les villages reculés, des entreprises privées ont décidé de sauter l'étape du réseau, un peu comme le mobile a sauté l'étape du téléphone fixe. C'est ce qu'on appelle le "off-grid". Ici, ce ne sont pas des ingénieurs en bleu de travail qui fournissent le courant, mais des kits solaires vendus à crédit via un téléphone portable.
M-KOPA, Zola Electric et l'essor du Pay-as-you-go
Le principe du Pay-as-you-go (PAYG) a tout changé. Des entreprises comme M-KOPA au Kenya ou Zola Electric en Tanzanie installent un panneau solaire, une batterie et quelques ampoules chez un particulier. Le client paie une petite somme chaque jour par mobile money (M-Pesa et consorts). S'il ne paie pas, le système se bloque à distance. Une fois le crédit remboursé, généralement après un ou deux ans, le client devient propriétaire de son installation. Plus de 5 millions de foyers en Afrique de l'Est s'éclairent désormais grâce à ces solutions privées. C'est une victoire du marché sur l'inertie étatique, même si cela reste limité à des usages domestiques (lumière, recharge de téléphone, radio).
Les mini-réseaux : une solution pour les zones rurales oubliées
Entre le gros réseau national et le petit kit solaire individuel, il y a les mini-réseaux. C'est une petite centrale (souvent solaire avec un appoint diesel) qui alimente un village entier. C'est très efficace pour faire tourner des moulins, des pompes à eau ou des petits commerces. Mais là encore, qui fournit ? Ce sont souvent des partenariats public-privé. L'État subventionne une partie de l'installation et une entreprise privée gère l'exploitation et la facturation. Soit dit en passant, c'est techniquement complexe car il faut équilibrer la production et la consommation en temps réel à une petite échelle. Mais c'est, selon moi, la seule solution viable pour industrialiser les campagnes africaines sans attendre 2050.
Qui finance réellement ces infrastructures énergétiques ?
Construire une centrale, ça coûte des milliards. Et en Afrique, l'argent est le nerf de la guerre. Pendant longtemps, les bailleurs de fonds traditionnels comme la Banque Mondiale ou l'Agence Française de Développement étaient les seuls au comptoir. Mais le paysage a radicalement changé avec l'arrivée massive de la Chine. Pékin est devenu le premier financeur de l'énergie sur le continent, avec une approche très différente : on ne discute pas pendant dix ans de l'impact environnemental, on construit, et vite. Entre 2010 et 2020, la Chine a financé environ 30 % des nouvelles capacités de production en Afrique subsaharienne.
La Chine et son influence via l'initiative Belt and Road
Les entreprises chinoises comme Sinohydro ou China Gezhouba Group sont partout. Elles construisent des barrages géants en Éthiopie, en Guinée ou en Angola. Le montage est souvent le même : un prêt concessionnel accordé par la China Exim Bank, avec l'obligation d'utiliser des entreprises et du matériel chinois. C'est efficace, mais cela pose la question de la dette. Certains pays se retrouvent avec des traites impossibles à rembourser. Pourtant, on ne peut pas nier le résultat : sans ces investissements, le déficit énergétique du continent serait encore plus dramatique. C'est un troc : des infrastructures contre une influence géopolitique et un accès aux ressources naturelles.
Le rôle des institutions de développement et des fonds climatiques
Face à l'offensive chinoise, les Occidentaux tentent de revenir dans le match via le prisme de la transition écologique. Aujourd'hui, il est quasiment impossible d'obtenir un financement de la Banque Européenne d'Investissement pour une centrale à charbon ou même au gaz. Tout le cash va vers le renouvelable. C'est une chance pour l'Afrique, qui possède le meilleur gisement solaire au monde, mais c'est aussi un risque. On ne fait pas tourner une usine d'aluminium uniquement avec des panneaux solaires qui s'arrêtent la nuit. Il faut une "charge de base", et c'est là que le débat entre gaz et renouvelable devient très politique entre les dirigeants africains et les donateurs internationaux.
Les 3 idées reçues sur l'accès à l'énergie en Afrique
On entend souvent tout et son contraire sur ce sujet. Il est temps de remettre les pendules à l'heure, car la réalité est souvent plus nuancée que les rapports des ONG ou les discours optimistes des banquiers. L'Afrique n'est pas un pays, c'est un continent de 54 nations avec des réalités électriques qui n'ont absolument rien à voir entre elles.
"L'Afrique manque de ressources primaires" : le grand mensonge
C'est l'idée reçue la plus tenace. En réalité, l'Afrique déborde d'énergie. Le potentiel hydroélectrique du seul fleuve Congo pourrait alimenter la moitié du continent. Le soleil brille partout, et le sous-sol regorge de gaz naturel, notamment au Mozambique et au Sénégal. Le problème n'est pas la ressource, c'est la capacité à la transformer et à la transporter. On a des gisements de gaz gigantesques mais on continue de brûler du diesel importé par camion dans des centrales vétustes. C'est un problème de gouvernance et d'infrastructures de transport, pas de stock naturel. Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de gens, mais le continent est assis sur une mine d'or énergétique qu'il n'arrive pas à exploiter.
"Le solaire est la seule solution viable"
C'est la nouvelle doxa. Certes, le prix du photovoltaïque a chuté de 80 % en dix ans. Mais le solaire a un défaut majeur : l'intermittence. Pour stabiliser un réseau national, vous avez besoin d'une source stable (hydroélectricité, gaz, nucléaire ou charbon). On ne peut pas alimenter une mégalopole comme Lagos uniquement avec des batteries, du moins pas avec la technologie actuelle à un coût raisonnable. Le solaire est une part de la solution, surtout pour le monde rural, mais l'industrialisation passera forcément par un mix énergétique plus diversifié. Je trouve ça surestimé de penser que le "tout solaire" va régler tous les problèmes demain matin.
"La privatisation va faire baisser les prix instantanément"
C'est le discours classique des libéraux. On privatise, la concurrence arrive et les prix baissent. Sauf qu'en Afrique, la privatisation des réseaux de distribution a souvent été un échec cuisant. Au Nigeria, les "DisCos" (sociétés de distribution privées) sont dans une situation financière catastrophique. Elles n'arrivent pas à collecter les factures et n'investissent pas dans les compteurs. Résultat : le service ne s'améliore pas et les tarifs augmentent pour compenser les pertes. La fourniture d'électricité est un service public avec des coûts fixes énormes. Le privé ne fait pas de miracles si le cadre régulateur est corrompu ou inefficace.
L'interconnexion régionale : vers un marché commun de l'électricité ?
L'avenir de la fourniture électrique en Afrique ne se jouera pas seulement au niveau national, mais à l'échelle régionale. C'est l'idée des "Power Pools". Au lieu que chaque pays essaie de produire son propre courant dans son coin, on interconnecte les réseaux. Si l'Éthiopie a un surplus d'hydroélectricité grâce à son grand barrage de la Renaissance, elle peut le vendre au Kenya ou au Soudan. C'est une logique de solidarité et d'efficacité économique. Le West African Power Pool (WAPP) regroupe déjà 14 pays de la CEDEAO. À terme, l'idée est de créer un véritable marché où l'on achète le kilowattheure là où il est le moins cher, sans se soucier des frontières.
Le potentiel d'Inga III : le rêve d'une Afrique éclairée par le Congo
C'est le serpent de mer de l'énergie africaine. Le projet Inga III en République Démocratique du Congo pourrait, à lui seul, produire 40 000 MW. C'est l'équivalent de plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires. Ce projet pourrait fournir de l'électricité à toute l'Afrique australe et même jusqu'en Égypte. Mais le coût est pharaonique (plus de 14 milliards de dollars pour la première phase) et l'instabilité politique en RDC refroidit les ardeurs. Pourtant, si ce projet voit le jour, le fournisseur d'électricité de l'Afrique ne serait plus une multitude de petites centrales, mais un hub centralisé sur le fleuve Congo. Un rêve de grandeur qui attend toujours son financement définitif.
Questions fréquentes sur la fourniture d'électricité
Quel pays africain produit le plus d'électricité ?
C'est l'Afrique du Sud qui reste, de loin, le premier producteur du continent avec une capacité installée d'environ 58 000 MW, principalement issue du charbon. Elle est suivie par l'Égypte, qui a fait des bonds de géant ces dernières années en ajoutant près de 28 000 MW à son réseau grâce à un partenariat massif avec Siemens. Le Maroc et l'Algérie complètent le haut du tableau. À titre de comparaison, de nombreux pays d'Afrique centrale ont une capacité totale inférieure à 500 MW, soit moins qu'une seule petite centrale européenne.
Pourquoi y a-t-il autant de coupures de courant ?
Le problème est triple. D'abord, la production est insuffisante par rapport à la demande qui croît de 5 % par an. Ensuite, les réseaux de transport sont dans un état lamentable : on perd parfois 20 à 30 % de l'électricité entre la centrale et la maison à cause de câbles trop vieux ou de transformateurs surchargés. Enfin, il y a le vol d'électricité. Les branchements illégaux sont légion dans les quartiers précaires, ce qui fait sauter le réseau et prive les entreprises de revenus pour l'entretien. C'est un cercle vicieux de sous-investissement et de dégradation technique.
Est-ce que le nucléaire a un avenir en Afrique ?
Pour l'instant, seule l'Afrique du Sud possède une centrale nucléaire opérationnelle (Koeberg). Mais l'intérêt grandit. L'Égypte a lancé la construction de la centrale d'El-Dabaa avec les Russes de Rosatom. Le Ghana, le Nigeria et le Kenya explorent aussi cette piste. Le truc c'est que le nucléaire demande une rigueur de maintenance et une stabilité politique que tous les pays n'ont pas. Mais face au besoin de "charge de base" décarbonée, c'est une option que de plus en plus de gouvernements prennent au sérieux, malgré les réticences des bailleurs de fonds occidentaux.
Le verdict : un paysage fragmenté mais plein de promesses
Alors, qui fournit l'électricité en Afrique ? Vous l'aurez compris, il n'y a pas un seul patron. C'est un système en pleine mutation où les vieux monopoles d'État luttent pour leur survie face à une armée de producteurs privés et de solutions décentralisées. On est loin d'une situation idéale, mais pour la première fois, les solutions techniques existent et les capitaux circulent. Le vrai défi n'est plus technologique, il est politique. Il faut des régulateurs forts, des contrats transparents et une volonté farouche d'intégrer les réseaux au-delà des égoïsmes nationaux. Je reste convaincu que l'Afrique ne "rattrapera" pas son retard avec le modèle centralisé du XXe siècle. Elle est en train d'inventer son propre modèle, plus hybride, plus flexible, et sans doute plus résilient. Le chemin est encore long, mais la lumière commence enfin à percer dans de nombreuses régions autrefois plongées dans l'obscurité totale.
