Mais au fait, de quoi parle-t-on quand on évoque ce conflit interminable entre Valois et Plantagenêt ?
Le truc c'est que l'expression "guerre de Cent Ans" est une invention totale des historiens du XIXe siècle, une étiquette collée après coup sur un chaos qui a duré en réalité 116 ans, de 1337 à 1453. On n'y pense pas assez, mais ce n'était pas une guerre continue, plutôt une succession de crises aiguës entrecoupées de trêves précaires et de pestes dévastatrices. À l'origine, tout part d'un imbroglio juridique : Édouard III d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, revendique la couronne de France face à Philippe VI de Valois. Mais les juristes français, sortant de leur chapeau la fameuse loi salique, décrètent que les femmes ne peuvent transmettre le trône. Résultat : le conflit s'envenime.
Une querelle de famille qui dérape en guerre nationale
On est loin du compte si l'on imagine deux nations soudées dès le départ. C'est avant tout une lutte entre cousins. Mais la violence des raids anglais, la "chevauchée", change la donne. Ces opérations de terreur visent à ruiner l'économie française et à discréditer le roi Valois incapable de protéger ses sujets. Imaginez des milliers d'hommes traversant les campagnes, brûlant les récoltes et pillant les villages. Forcément, ça crée des rancœurs tenaces. C'est là où ça coince pour les Anglais sur le long terme : à force de brutalité, ils finissent par réveiller un sentiment national français qui n'existait que de manière diffuse.
La géographie mouvante d'un royaume de France en miettes
À certains moments, notamment après le traité de Brétigny en 1360, l'Angleterre possède presque un tiers du territoire français. C'est colossal. Le Sud-Ouest, l'Aquitaine surtout, est anglais depuis deux siècles. Pour un paysan bordelais de 1340, le roi d'Angleterre n'est pas un étranger, c'est son seigneur naturel. La question de savoir qui a gagné la guerre de Cent Ans ne se posait même pas à l'époque tant la France semblait condamnée à disparaître ou à devenir une simple province d'un empire anglo-français.
L'ascendant tactique anglais : pourquoi les Français ont-ils mordu la poussière pendant 80 ans ?
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup, mais la supériorité anglaise n'était pas numérique. Elle était technique. À Crécy en 1346, puis à Poitiers en 1356, la chevalerie française, pourtant la plus prestigieuse d'Europe, se fait massacrer. Pourquoi ? À cause d'un bois : l'if. Le longbow, ce grand arc gallois capable de décocher 10 à 12 flèches par minute, s'avère être une arme de destruction massive. Un archer entraîné pouvait transpercer une armure de plates à plus de 100 mètres. Les Français, eux, restaient bloqués sur une conception médiévale du combat où la charge de cavalerie devait tout emporter. Grosse erreur de jugement.
Le traumatisme d'Azincourt et la chute de la maison Valois
Le 25 octobre 1415, le désastre atteint son paroxysme. Azincourt. Dans une boue infâme, l'armée de Henri V écrase une noblesse française désorganisée. Les chiffres font froid dans le dos : environ 6000 morts côté français contre quelques centaines chez les Anglais. Mais ce n'est pas seulement une défaite militaire, c'est un effondrement politique. Quelques années plus tard, le traité de Troyes en 1420 prévoit carrément que le roi d'Angleterre héritera de la couronne de France à la mort de Charles VI. Autant le dire clairement, à ce moment-là, la France a perdu la guerre. Elle n'existe plus en tant qu'entité souveraine indépendante. Le "petit roi de Bourges", futur Charles VII, n'est alors qu'un paria sans argent ni légitimité aux yeux de beaucoup.
L'émergence d'une nouvelle artillerie qui change tout
Sauf que la roue tourne. Si les archers ont dominé le XIVe siècle, c'est la poudre à canon qui va clore le débat au XVe. Sous l'impulsion des frères Bureau, la France se dote de la première artillerie de campagne permanente et efficace. Ce n'est plus du bricolage. À la fin du conflit, les forteresses anglaises que l'on pensait imprenables tombent en quelques semaines sous les boulets de pierre puis de fonte. C'est un basculement technologique majeur. Je pense que sans cette révolution industrielle avant l'heure, les Anglais auraient pu tenir leurs positions continentales bien plus longtemps, transformant la France en un patchwork de protectorats.
Le tournant psychologique et le mythe de l'intervention providentielle
Reste que le matériel ne fait pas tout, il faut aussi une volonté. On ne peut pas occulter l'épisode de Jeanne d'Arc, même si certains historiens modernes tentent de minimiser son rôle purement militaire. Son arrivée en 1429 devant Orléans brise un verrou psychologique. Elle redonne aux soldats français cette conviction étrange qu'ils peuvent gagner. Car, soyons réalistes, la situation était désespérée. En libérant Reims et en permettant le sacre de Charles VII, elle transforme un "bâtard" contesté en l'oint du Seigneur. Les Anglais, eux, commencent à douter. Est-ce que Dieu a changé de camp ? La question taraude les esprits médiévaux et paralyse la stratégie de l'occupant.
La diplomatie, l'arme secrète de la reconquête française
Mais le vrai coup de génie de Charles VII, là où ça change la donne, c'est le traité d'Arras en 1435. Il réussit à détacher les Bourguignons de l'alliance anglaise. Sans le soutien de la Bourgogne, l'Angleterre perd ses bases arrière et ses financements. Or, maintenir une armée d'occupation coûte une fortune. Le Parlement anglais commence à tordre le nez devant les impôts de guerre qui s'envolent. La France, plus peuplée (environ 15 millions d'habitants contre 3 millions pour l'Angleterre), possède une réserve démographique et fiscale qui finit par user l'adversaire. La guerre d'usure, c'est souvent celui qui a les reins les plus solides qui la gagne, peu importe le nombre de batailles remportées au début.
Comparaison des forces en présence : un combat de boxe entre un géant endormi et un poids moyen nerveux
Si l'on regarde froidement les ressources, la France aurait dû plier l'affaire en dix ans. Son PIB (si on peut utiliser ce terme anachronique) et sa population sont largement supérieurs. Pourtant, l'Angleterre a tenu la dragée haute pendant un siècle. L'organisation administrative anglaise était bien plus efficace, capable de lever des fonds et des troupes avec une régularité de métronome. À l'inverse, l'État français était une structure féodale éclatée, où chaque grand seigneur jouait sa propre partition, souvent au détriment du pouvoir central. D'où cette impression de chaos permanent côté Valois.
L'armée de métier contre la ban et l'arrière-ban
La grande différence résidait dans le recrutement. Les Anglais utilisaient des contrats (les indentures), payant des professionnels qui faisaient la guerre pour le butin. C'était une entreprise rentable. En France, on convoquait encore les nobles selon de vieilles coutumes, avec des hommes qui ne voulaient rester que quarante jours. Résultat : une armée française qui fondait comme neige au soleil dès que la campagne s'éternisait. Il a fallu attendre les réformes de 1445 et la création des Compagnies d'ordonnance pour que la France dispose enfin d'une armée de métier permanente. C'est à ce moment précis que la balance a définitivement penché.
L'impact financier de la défaite pour Londres
À la fin du conflit, l'Angleterre est exsangue. Elle a investi des sommes folles (on parle de millions de livres sterling de l'époque) pour un résultat nul. Pire, elle s'enfonce dans une guerre civile, la guerre des Deux-Roses, conséquence directe du retour de milliers de soldats désoeuvrés et du discrédit de la monarchie après la perte de la Guyenne. La France, bien que ravagée physiquement par les pillages, sort du conflit avec un État centralisé et une fiscalité solide. Elle a gagné la guerre, mais elle a aussi gagné sa survie en tant que grande puissance européenne. Ça divise les spécialistes de savoir si l'Angleterre aurait pu gagner, mais à mon avis, la logistique de l'époque rendait le contrôle permanent d'un territoire aussi vaste et hostile que la France tout simplement impossible pour une île de trois millions d'âmes.
Les idées reçues sur le dénouement du conflit franco-anglais
Le problème avec l'histoire officielle, c'est qu'elle adore les raccourcis romantiques. On imagine souvent que la victoire française fut une ligne droite après l'intervention de Jeanne d'Arc. Pourtant, autant le dire : la réalité est bien plus chaotique. Beaucoup pensent que l'expulsion des Anglais fut instantanée alors qu'il a fallu attendre 1453 pour que le canon français ne fasse taire définitivement les prétentions plantagenêts.
L'illusion d'une victoire uniquement militaire
Croire que seule la force des armes a fait pencher la balance est une erreur de débutant. Certes, les Français ont fini par dominer les champs de bataille, mais le basculement est avant tout politique et diplomatique. Le traité d'Arras en 1435 pèse bien plus lourd que dix escarmouches oubliées. En réconciliant Charles VII et le Duc de Bourgogne, la France brise l'alliance anglo-bourguignonne qui l'étouffait depuis des décennies. Sans ce pivot stratégique, les troupes anglaises auraient pu tenir leurs bastions normands bien plus longtemps. Mais l'argent manquait à Londres, et la lassitude des contribuables anglais a fait le reste.
Le mythe d'une France unie contre l'envahisseur
Qui a gagné la guerre de Cent Ans, la France ou l'Angleterre ? La question suppose l'existence de deux nations soudées, ce qui est une vue de l'esprit pour l'époque. On oublie que c'était avant tout une guerre civile entre Français. Les Bourguignons se sentaient tout aussi légitimes que les Armagnacs. La notion de patriotisme telle que nous la comprenons n'existait pas encore. La France de 1450 est un puzzle féodal que le roi tente de coller avec du sang et des taxes. (Une tâche ingrate, vous en conviendrez). Les transferts de loyauté étaient fréquents, dictés par l'intérêt seigneurial plutôt que par un amour sacré de la fleur de lys.
La révolution de l'artillerie : le conseil de l'expert
Si vous voulez briller en société, ne parlez pas de l'arc long gallois, parlez des frères Bureau. Ces deux ingénieurs ont transformé l'armée française en une machine de siège redoutable. Avant eux, prendre une ville prenait des mois. Après 1440, les forteresses anglaises tombent comme des dominos sous le feu des canons en bronze. Reste que cette modernisation a un coût exorbitant. Charles VII a dû instaurer une fiscalité permanente pour financer cette technologie. C'est là le secret : la France n'a pas seulement gagné par le courage, mais par une administration fiscale capable de payer des mercenaires et de la poudre à canon sur le long terme.
L'émergence de l'armée de métier
L'autre aspect méconnu réside dans la fin du système féodal classique. En 1445, les Compagnies d'ordonnance marquent la naissance de la première armée permanente en Europe. On ne convoque plus le ban et l'arrière-ban pour quelques semaines de service. On paie des professionnels. Résultat : une discipline de fer qui manque cruellement aux Anglais, empêtrés dans leurs propres querelles dynastiques. Cette mutation administrative est le véritable socle de la puissance française pour les siècles à venir.
Questions fréquentes sur la fin du conflit
Quelle est la date exacte de la fin des hostilités ?
La date officielle retenue par les historiens est le 17 juillet 1453, jour de la bataille de Castillon. Lors de cet affrontement décisif, l'armée française massacre les troupes du célèbre John Talbot grâce à une utilisation massive de l'artillerie de campagne. Ce jour-là, les Anglais perdent environ 4000 hommes contre seulement une centaine pour les forces de Charles VII. Aucune paix formelle n'est signée immédiatement, mais l'Angleterre perd toutes ses possessions continentales, hormis Calais. Il faudra attendre le traité de Picquigny en 1475 pour qu'une sortie de crise diplomatique soit officiellement actée entre les deux couronnes.
Pourquoi les Anglais ont-ils fini par perdre alors qu'ils dominaient ?
Le tournant est lié à l'épuisement financier d'une Angleterre qui gérait un empire trop vaste pour ses ressources démographiques. À cette époque, la population française est environ quatre fois supérieure à celle de l'Angleterre, avec près de 16 millions d'habitants contre à peine 4 millions outre-Manche. Maintenir des garnisons dans toute la Normandie et la Guyenne demandait des sommes que le Parlement de Londres refusait de voter. Car le roi Henri VI, contrairement à son père, était un souverain faible et contesté. Les divisions internes, qui allaient mener à la Guerre des Deux-Roses, ont paralysé toute velléité de reconquête sérieuse.
Est-ce que Jeanne d'Arc a vraiment fait gagner la France ?
Le rôle de la Pucelle est souvent romancé, mais son impact psychologique reste indéniable. Avant son arrivée à Orléans en 1429, le moral des troupes royales était au plus bas, et la légitimité du Dauphin Charles était remise en question. Elle a agi comme un catalyseur, transformant une lutte de succession dynastique en une mission quasi-mystique de libération. Sauf que son influence militaire directe fut brève, puisqu'elle est capturée dès 1430 et brûlée vive en 1431 à Rouen. Elle a surtout permis le sacre de Reims, acte symbolique qui a invalidé le traité de Troyes aux yeux des contemporains.
Verdict : Le grand basculement de l'histoire européenne
La France a gagné la guerre de Cent Ans, c'est un fait géographique évident, à ceci près que la victoire est amère. Le pays sort du conflit ruiné, dépeuplé et traumatisé par un siècle de pillages incessants. Mais le grand paradoxe, c'est que cette victoire marque l'acte de naissance de l'État moderne centralisé. On ne revient plus en arrière. Le roi de France devient le seul maître à bord, écrasant les velléités d'indépendance des grands seigneurs. L'Angleterre, de son côté, se voit contrainte de se réinventer en puissance insulaire, tournant le dos au continent pour mieux préparer son futur empire maritime. À mon sens, la victoire française est totale car elle a empêché la disparition pure et simple de l'identité gallicane sous une double monarchie qui aurait été ingouvernable.
