Le Troll de Jom : un passé de violence qui finit par rattraper la paix
Pour comprendre qui a tué Thors, il faut d'abord saisir l'ombre immense que cet homme projetait sur le monde viking du XIe siècle. Thors n'était pas un simple fermier islandais. Avant de s'installer dans le froid silence de l'Islande avec Helga, il occupait le rang de commandant au sein des Jomsvikings, l'élite guerrière la plus redoutée de la mer du Nord. On parle ici d'un homme capable de briser des nuques à mains nues, un colosse dont la force physique frisait le surnaturel. Mais voilà, en 987, lors de la bataille navale de Hjörungavágr, Thors a fait l'impensable : il a déserté.
Imaginez un instant la scène. Un général de premier plan qui simule sa propre mort en pleine bataille pour aller élever des moutons loin du fracas des boucliers. C'est un affront insupportable pour l'honneur des Jomsvikings. Pendant quinze ans, Thors a vécu dans l'illusion que le passé était enterré sous la neige islandaise. Sauf que le passé, dans cet univers, a la mémoire longue et les dents acérées. Le truc c'est que sa survie était un secret de polichinelle pour certains hauts gradés, et c'est précisément là que la machine infernale se met en route quand la guerre contre l'Angleterre nécessite de nouveaux bras.
L'implication de Floki : le véritable architecte du meurtre
Si Askeladd est celui qui donne le signal, Floki est le cerveau qui tire les ficelles dans l'ombre des drakkars. Floki, commandant des Jomsvikings et subordonné du chef Sigvaldi, nourrit une haine viscérale envers Thors. Pourquoi ? Par jalousie, certes, mais aussi par pragmatisme froid. Pour lui, Thors est une anomalie, une menace pour la structure même de leur société guerrière. Lorsqu'il retrouve la trace de Thors en Islande, il ne vient pas simplement le recruter pour la campagne d'invasion de l'Angleterre. Il vient l'éliminer.
Le contrat de sang avec les mercenaires
Floki ne veut pas se salir les mains directement, car Thors reste le gendre du chef Sigvaldi. Un assassinat interne ferait désordre. Il engage donc Askeladd, un chef de bande opportuniste et brillant tacticien, pour intercepter Thors en mer. Le marché est simple : une prime colossale en échange de la tête du Troll. On n'y pense pas assez, mais Floki a délibérément choisi un intermédiaire extérieur pour garantir une "négation plausible". C'est un coup d'échec politique avant d'être un acte de guerre.
L'embuscade des îles Féroé : un duel qui tourne au drame
La confrontation se déroule dans un cadre naturel oppressant, où les falaises abruptes des îles Féroé servent de spectatrices à la fin d'un titan. Thors, pensant partir à la guerre pour protéger son village des représailles, se retrouve piégé dans un goulet d'étranglement maritime. Askeladd a positionné ses navires avec une précision chirurgicale. Là où ça coince, c'est que Thors refuse de laisser ses hommes mourir pour une querelle qu'il sait être la sienne. Il monte seul sur le navire ennemi. Sans arme.
C'est ici que le génie de Yukimura éclate. Thors neutralise une douzaine d'hommes d'Askeladd sans en tuer un seul. Il utilise leurs propres mouvements contre eux, brise des os sans ôter de vies. Je trouve ça fascinant : on assiste à la démonstration de force la plus pure de toute la série, et elle est entièrement non-létale. Askeladd, qui a vu passer des centaines de guerriers, comprend immédiatement qu'il fait face à quelque chose qui dépasse l'entendement humain. Il voit un homme qui a transcendé la violence.
Le duel psychologique entre Askeladd et Thors
Askeladd, intrigué et peut-être même admiratif (un sentiment rare chez lui), accepte un duel singulier. Il veut tester ce "vrai guerrier". Le combat est bref mais intense. Thors domine. Il parvient à désarmer Askeladd, plaçant sa lame sous la gorge du mercenaire. À ce moment précis, Thors a gagné. Mais la victoire dans le monde des hommes n'est pas la victoire sur le champ de bataille. Askeladd n'a aucune intention de mourir avec honneur. Il joue sa dernière carte : la vie de Thorfinn, qui s'est faufilé sur le bateau et qui est maintenant tenu en otage par Bjorn, le lieutenant d'Askeladd.
Reste que Thors n'hésite pas une seconde. Pour lui, la vie de son fils et la sécurité de ses compagnons valent bien plus que sa propre légende. Il lâche son épée. C'est un geste d'une puissance émotionnelle dévastatrice. Il sait qu'en posant son arme, il signe son arrêt de mort. Mais il le fait avec une sérénité qui déstabilise totalement ses assaillants.
La mort de Thors : une exécution par flèches
Askeladd lève la main. C'est le signal. Une grêle de flèches s'abat sur Thors. Il ne s'effondre pas tout de suite. Il reste debout, criblé de traits, tel un saint Sébastien nordique. C'est une image qui reste gravée dans la rétine du lecteur. Le Troll de Jom meurt debout, en protégeant les siens de son propre corps. Il n'y a pas de gloire ici, juste la tristesse d'une vie fauchée par la trahison. On est loin du compte par rapport aux sagas héroïques habituelles où le héros meurt en emportant cent ennemis avec lui.
Thors meurt en l'an 1002, à un âge estimé entre 35 et 39 ans. Son décès laisse un vide immense, mais il laisse surtout un message à Askeladd : "Tu n'as pas d'ennemis. Personne n'en a." Ces mots, Askeladd ne les comprendra que bien plus tard, et Thorfinn mettra encore plus de temps à les digérer. Le coût de cette mort ? Une prime de plusieurs dizaines de livres d'argent, mais surtout la naissance d'un monstre de vengeance.
Pourquoi Askeladd a-t-il triché ?
On pourrait se demander pourquoi un homme aussi fier qu'Askeladd a eu recours à une méthode aussi lâche. La réponse est simple : la survie. Askeladd est un pragmatique total. Il reconnaît la supériorité de Thors, mais il sait aussi qu'il a un contrat à remplir et une bande à diriger. S'il était mort honorablement face à Thors, sa bande aurait été massacrée ou dispersée. En tuant Thors par la ruse, il préserve son autorité. Cependant, on sent chez lui une pointe de regret, une forme de dégoût pour la tâche qu'il vient d'accomplir. C'est le début de son étrange relation quasi-paternelle et toxique avec Thorfinn.
L'impact immédiat sur l'équipage de Leif Erikson
Leif Erikson, le célèbre explorateur, est présent lors de ce drame. Il est le témoin impuissant de l'exécution de son ami. Pour Leif, cette mort est un traumatisme qui va le pousser à chercher Thorfinn pendant des années à travers toute l'Europe. Il est celui qui porte la vérité, celui qui sait que Thors n'est pas mort en guerrier vaincu, mais en homme libre. Le contraste entre la douleur de Leif et l'indifférence froide des mercenaires souligne la fracture morale de cet univers.
La philosophie du "Vrai Guerrier" : l'héritage de Thors
Qu'est-ce qu'un vrai guerrier ? C'est la question centrale que Thors pose avant de mourir. Pour les Vikings, c'est celui qui tue le plus, celui qui meurt l'épée à la main pour entrer au Valhalla. Thors rejette tout cela. Pour lui, un vrai guerrier n'a pas besoin d'épée. Cette phrase, qui semble absurde dans un monde de fer et de sang, devient le fil conducteur de Vinland Saga. Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de lecteurs au début, mais ça prend tout son sens après l'arc de la ferme de Canute.
Thors a compris que la violence ne résout rien, elle ne fait qu'engendrer plus de violence. En mourant sans rendre les coups à la fin, il brise le cycle, du moins pour lui-même. Il refuse de devenir le monstre que Floki voulait qu'il soit. Malheureusement, son fils Thorfinn ne saisit pas la nuance. Il ne voit que le sang sur le pont du navire et le rire sardonique d'Askeladd. Le gamin de six ans plonge alors dans une obscurité qui va durer plus d'une décennie.
La méprise de Thorfinn : onze ans de haine inutile
Thorfinn devient un soldat d'Askeladd pour avoir le droit de le défier en duel. C'est une ironie tragique. Il utilise les techniques de meurtre pour venger un homme qui prêchait la non-violence. Pendant 11 ans, Thorfinn participe à des massacres, pille des villages et tue des innocents, tout ça au nom de l'honneur de son père. Il est devenu exactement ce que Thors craignait le plus. On peut dire que la mort de Thors a eu un effet inverse immédiat sur son fils, créant une machine à tuer là où le père voulait semer la paix.
Comparaison : Thors dans le manga vs la réalité historique
Le personnage de Thors Snorresson est une création de Makoto Yukimura, mais il s'inspire de figures historiques et légendaires des sagas islandaises. Dans les textes anciens, comme la Saga des Jomsvikings, on retrouve des guerriers qui ont tenté de s'extraire de la violence, mais aucun n'atteint la stature quasi-messianique de Thors. Le réalisme historique de Vinland Saga se niche dans les détails : l'équipement, les navires, les tensions politiques entre les royaumes nordiques.
L'an 1002 est une date charnière. C'est l'année du massacre de la Saint-Brice, où le roi anglais Æthelred le Malavisé a ordonné l'exécution de tous les Danois vivant en Angleterre. C'est ce contexte de tension extrême qui rend la désertion de Thors encore plus impardonnable aux yeux des Jomsvikings. Ils avaient besoin de chaque homme, surtout d'un commandant de sa trempe. La fiction rejoint ici la grande Histoire pour justifier l'implacabilité du destin de Thors.
Les Jomsvikings : une fraternité de mort
Il faut se rendre compte de ce qu'étaient les Jomsvikings. C'était une forteresse d'hommes vivant selon un code plus strict que celui des samouraïs. Pas de femmes, pas de peur, pas de retraite. En quittant cet ordre, Thors n'a pas seulement démissionné de son poste, il a renié une religion de la guerre. Sa mort était nécessaire pour maintenir la cohésion du groupe. Si un commandant peut partir impunément, alors tout l'édifice s'écroule. Floki le savait. Sigvaldi, bien que lié par le sang à Thors, ne pouvait pas non plus l'ignorer éternellement.
Le rôle de Thorkell le Grand
Thorkell, le frère de Sigvaldi et oncle par alliance de Thors, est un autre témoin de cette époque. Lui, il vit pour le combat. Il aimait Thors car il était le seul capable de rivaliser avec lui en duel. Pour Thorkell, la mort de Thors est un gâchis, non pas pour des raisons morales, mais parce qu'il a perdu son meilleur partenaire de jeu. C'est une vision du monde diamétralement opposée à celle de Thors, et pourtant, Thorkell finira par respecter l'héritage de son ancien camarade à travers Thorfinn.
Erreurs courantes sur la mort de Thors
Beaucoup pensent que Thors a perdu le duel contre Askeladd. C'est factuellement faux. Thors a gagné physiquement, mais il a perdu tactiquement car il avait quelque chose à perdre : son fils. Une autre idée reçue est que Floki agissait sur ordre de Sigvaldi. En réalité, Floki a agi en grande partie par initiative personnelle, manipulant les informations pour justifier l'élimination de Thors. Il craignait que le retour de Thors ne menace sa propre position de pouvoir au sein de la hiérarchie.
Enfin, certains spectateurs de l'anime croient que Thors aurait pu s'échapper avec Thorfinn. C'est ignorer la portée des archers d'Askeladd. Sur un drakkar immobile, entouré par d'autres navires, il n'y avait aucune issue. Thors a choisi la seule option qui garantissait la survie des autres : sa propre tête. C'était un calcul mathématique autant qu'un acte de bravoure.
Questions fréquentes sur la fin du Troll de Jom
Pourquoi Thors n'a-t-il pas tué Askeladd quand il en avait l'occasion ?
Parce qu'il était allé au-delà de la notion d'ennemi. Tuer Askeladd n'aurait fait que confirmer que Thors était toujours un esclave de la violence. En épargnant Askeladd, il a tenté de lui montrer une autre voie. Bien que cela n'ait pas empêché sa propre mort, cela a planté une graine de doute dans l'esprit d'Askeladd, qui finira par porter ses fruits bien des années plus tard.
Est-ce que Thorfinn finit par venger son père ?
La réponse est complexe. Thorfinn ne tue pas Askeladd. C'est le prince Canute qui porte le coup fatal à Askeladd à la fin de la première saison. Thorfinn se retrouve alors sans but, sa vengeance lui ayant été volée. C'est ce vide existentiel qui le forcera à se reconstruire et à comprendre enfin le message de paix de son père.
Quel est le lien entre Thors et le Vinland ?
Thors n'a jamais vu le Vinland, mais il en est l'inspiration spirituelle. Le Vinland représente une terre sans guerre, sans esclavage, exactement ce que Thors cherchait en s'installant en Islande. Thorfinn décide de fonder une colonie au Vinland pour honorer la mémoire de son père et créer le monde dont Thors rêvait.
L'essentiel à retenir
La mort de Thors Snorresson est l'événement fondateur de Vinland Saga. Orchestrée par Floki et exécutée par Askeladd, elle marque la fin d'une ère et le début d'un long chemin de croix pour Thorfinn. Thors meurt non pas par faiblesse, mais par une force de caractère surhumaine, choisissant de sacrifier sa vie pour préserver ses idéaux de paix. Il reste, même après sa disparition, la boussole morale de l'œuvre. Son refus de l'épée, bien que fatal à court terme, finit par triompher à travers la transformation de son fils, prouvant que le "vrai guerrier" n'est pas celui qui verse le sang, mais celui qui a le courage de ne plus le faire. C'est une leçon brutale, coûteuse, mais d'une beauté rare dans le paysage du manga contemporain.

