La dette publique, un monstre sous le lit de l'économie mondiale
Avant d'entrer dans le vif du sujet avec les chiffres qui piquent, il faut clarifier un point qui est souvent mal compris par le grand public. La dette d'un pays ne se mesure pas en euros ou en dollars sonnants et trébuchants pour établir un classement de dangerosité. On utilise le ratio dette publique rapportée au Produit Intérieur Brut (PIB). C'est un peu comme comparer le crédit immobilier d'un cadre supérieur avec celui d'un étudiant au RSA. Le montant brut importe moins que la capacité à rembourser.
On n'y pense pas assez, mais la dette est un outil de pilotage. Or, quand la machine s'emballe, le remboursement des intérêts commence à grignoter le budget des écoles, des hôpitaux et des routes. Là où ça coince, c'est quand la croissance économique devient inférieure au coût de la dette. À ce moment-là, le pays entre dans une spirale que les économistes appellent l'effet "boule de neige".
Pourquoi certains pays s'endettent plus que d'autres
Il n'y a pas une seule recette pour finir sur la paille. Certains pays, comme le Japon, s'endettent pour soutenir une population vieillissante et relancer une machine économique grippée depuis trente ans. D'autres, comme le Soudan ou l'Érythrée, subissent le contrecoup de décennies de conflits armés et d'instabilité politique chronique. Bref, chaque ardoise a son histoire, ses drames et ses spécificités locales qui font que l'on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac de farine.
Le rôle ambigu des agences de notation
Ces entités, souvent décriées, font la pluie et le beau temps sur les taux d'intérêt. Si Moody's ou Standard & Poor's décident que votre pays est un mauvais payeur, les taux grimpent. Du coup, emprunter coûte plus cher, ce qui augmente encore la dette. C'est un cercle vicieux assez terrifiant que la Grèce a expérimenté de plein fouet après 2008. Je reste convaincu que ces notes sont parfois déconnectées de la réalité sociale, mais elles restent le juge de paix des investisseurs internationaux.
Le Japon, champion olympique de l'endettement permanent
C'est le paradoxe ultime. Avec une dette qui frôle les 255 % de son PIB, le Japon devrait être en faillite depuis une éternité. Pourtant, l'archipel nippon reste la troisième puissance économique mondiale et personne ne semble s'inquiéter outre mesure de son effondrement imminent. Comment font-ils ? La réponse tient en deux mots : épargne domestique.
Contrairement à beaucoup d'autres nations, la dette japonaise est détenue à plus de 90 % par les Japonais eux-mêmes, via leurs banques et leurs fonds de pension. Le pays ne dépend pas des humeurs des investisseurs étrangers. Reste que cette situation oblige la Banque du Japon à maintenir des taux d'intérêt extrêmement bas, voire négatifs, ce qui finit par peser lourdement sur la valeur du Yen.
Le vieillissement démographique, ce boulet silencieux
Le Japon fait face à un défi que nous allons tous connaître : une population qui rétrécit. Moins d'actifs pour payer les impôts, plus de retraités à prendre en charge. Résultat : l'État doit compenser ce manque à gagner par l'emprunt constant. C'est une fuite en avant qui dure depuis les années 90, époque où la bulle immobilière a éclaté, laissant un traumatisme profond dans la psyché économique du pays.
La stratégie de l'Abenomics et ses limites
L'ancien Premier ministre Shinzo Abe avait lancé une politique agressive pour tenter de sortir le pays de la déflation. On injecte des liquidités, on dépense massivement, on espère que la croissance reviendra. Mais la croissance est restée timide. Soit dit en passant, le Japon est la preuve vivante qu'un pays peut survivre avec une dette astronomique sans pour autant devenir le Venezuela, à condition d'avoir une structure sociale solide et une industrie exportatrice puissante.
Le Soudan, quand la géopolitique dicte la finance
Ici, on change radicalement de décor. Le Soudan affiche une dette qui oscille autour de 190 % de son PIB, mais contrairement au Japon, il n'a pas de coffres-forts remplis d'épargne pour compenser. C'est une dette de survie, ou plutôt une dette de décomposition. Après des années de sanctions internationales et la perte des revenus pétroliers suite à la sécession du Soudan du Sud en 2011, le pays se retrouve exsangue.
Le problème majeur du Soudan, c'est l'accumulation des arriérés. Comme le pays n'a pas pu payer les intérêts pendant des années, la note a gonflé mécaniquement par simple effet comptable. Mais il y a une lueur d'espoir. Le pays a entamé un processus d'allègement de sa dette auprès du FMI, même si les récents coups d'État et l'instabilité militaire actuelle risquent de tout remettre en question. Honnêtement, c'est flou pour l'avenir immédiat de Khartoum.
La Grèce, le traumatisme européen qui refuse de s'effacer
On a tous en tête les images des manifestations à Athènes en 2012. Aujourd'hui, on en parle moins, pourtant la Grèce reste l'un des pays les plus endettés au monde avec un ratio d'environ 168 % de son PIB. Certes, c'est mieux que les 200 % atteints au plus fort de la crise, mais on est loin du compte pour un retour à la normale. La différence, c'est que la dette grecque est désormais "sécurisée" par ses partenaires européens.
La Grèce a dû accepter des cures d'austérité d'une violence inouïe. On a sabré dans les retraites, réduit le salaire minimum et privatisé tout ce qui pouvait l'être. Mais la question demeure : peut-on vraiment rembourser une telle somme tout en espérant une croissance décente ? Je trouve ça surestimé de penser que la seule rigueur budgétaire sauvera le pays à long terme sans une véritable intégration fiscale européenne.
Le tourisme comme unique moteur de survie
La Grèce dépend énormément de ses visiteurs estivaux. Une mauvaise saison, une pandémie mondiale, et c'est tout l'édifice qui vacille. Le pays a fait des efforts colossaux pour assainir ses finances publiques, mais il reste à la merci des taux d'intérêt fixés à Francfort. À ceci près que, tant que la zone euro tient bon, la Grèce ne sera pas lâchée dans le vide.
L'Érythrée et le Liban : des situations de rupture
L'Érythrée est un cas à part. C'est l'un des pays les plus fermés au monde, souvent surnommé la "Corée du Nord de l'Afrique". Sa dette dépasse les 160 % du PIB. Dans un pays où l'économie est totalement contrôlée par l'État et où une grande partie de la population est mobilisée dans un service militaire à durée indéterminée, les chiffres sont à prendre avec des pincettes. Les données manquent encore de transparence, mais le constat est là : le pays vit sous perfusion de dettes qu'il ne pourra probablement jamais honorer.
Le Liban, de son côté, est l'exemple même du naufrage financier moderne. En 2020, pour la première fois de son histoire, le pays du Cèdre a fait défaut sur sa dette. Aujourd'hui, le ratio dépasse les 150 %, mais ce chiffre est presque dérisoire face à l'effondrement de la monnaie locale qui a perdu 95 % de sa valeur. C'est un drame humain avant d'être un dossier comptable. Les banques ont gelé les avoirs des citoyens, et la classe politique semble incapable de mener les réformes exigées par les bailleurs de fonds internationaux.
Pourquoi les États-Unis ne sont pas dans ce classement ?
C'est la question que tout le monde se pose. La dette américaine est la plus élevée au monde en valeur absolue : plus de 34 000 milliards de dollars. C'est un chiffre qui donne la migraine. Sauf que, rapporté à leur PIB monstrueux, les États-Unis se situent autour de 120-125 %. C'est beaucoup, certes, mais on est loin des 250 % du Japon.
Et surtout, les USA ont un avantage déloyal : le dollar. Comme la monnaie de réserve mondiale est le billet vert, tout le monde veut en détenir. Les États-Unis empruntent dans leur propre monnaie, qu'ils peuvent imprimer à volonté (en théorie). C'est ce qu'on appelle le "privilège exorbitant". Tant que le monde aura besoin de dollars pour acheter du pétrole ou des puces électroniques, Washington pourra dormir sur ses deux oreilles. Mais attention, le vent tourne et la montée en puissance des BRICS pourrait, à terme, changer la donne.
Les 3 erreurs de jugement classiques sur la dette nationale
On entend souvent tout et son contraire sur ce sujet. Il est temps de remettre les pendules à l'heure sur quelques idées reçues qui ont la vie dure dans les dîners de famille.
1. "Il faut rembourser toute la dette pour être en bonne santé"
C'est faux. Un pays qui n'a aucune dette est souvent un pays qui n'investit pas. La dette sert à construire des infrastructures qui généreront de la richesse future. Le problème n'est pas la dette en soi, c'est son usage. Si vous empruntez pour construire un pont, c'est un investissement. Si vous empruntez pour payer les factures d'électricité de l'Élysée, c'est de la consommation pure, et là, ça devient dangereux.
2. "La dette publique, c'est la dette de nos enfants"
C'est une image frappante mais économiquement discutable. Car si nos enfants héritent de la dette, ils héritent aussi des créances (les obligations d'État détenues par leurs assurances vie ou leurs fonds de pension) et des actifs (écoles, hôpitaux, réseaux de transport). C'est un transfert de richesse au sein d'une même génération plutôt qu'un fardeau jeté dans le futur, même si la pression fiscale nécessaire pour payer les intérêts est, elle, bien réelle.
3. "Un pays peut faire faillite comme une entreprise"
Pas tout à fait. Une entreprise disparaît quand elle ne peut plus payer. Un pays, lui, reste là. Il peut faire un "défaut de paiement", c'est-à-dire dire à ses créanciers : "Désolé, je ne vous paierai que la moitié, et plus tard". C'est douloureux, ça vous exclut des marchés financiers pendant quelques années, mais le pays ne ferme pas boutique. L'Argentine en est la preuve vivante, elle qui a fait défaut plusieurs fois en un siècle.
Questions fréquentes sur les ardoises nationales
Quel pays a la dette la plus faible au monde ?
On trouve souvent de petits pays pétroliers ou des paradis fiscaux dans cette catégorie. Brunei, le Koweït ou l'Estonie affichent des ratios de dette publique extrêmement bas, souvent inférieurs à 20 % de leur PIB. L'Estonie, par exemple, a une culture budgétaire très stricte héritée de sa sortie de l'ère soviétique.
Est-ce que la France risque de rejoindre ce top 5 ?
Avec une dette qui tourne autour de 110 % du PIB (soit plus de 3 000 milliards d'euros), la France est dans la zone orange. On est encore loin des sommets grecs ou japonais, mais la trajectoire inquiète. La charge de la dette est devenue le premier ou deuxième poste budgétaire de l'État, devant l'Éducation nationale selon les années. Autant dire que la marge de manœuvre se réduit comme une peau de chagrin.
Le FMI peut-il effacer la dette d'un pays ?
Le Fonds Monétaire International ne fait pas de cadeaux par pure bonté d'âme. Il peut restructurer des dettes, accorder des délais ou des taux préférentiels, mais cela s'accompagne toujours de conditions drastiques de réformes structurelles. C'est ce qu'on appelle les "plans d'ajustement structurel", souvent très impopulaires.
L'essentiel à retenir sur ce vertige financier
L'endettement mondial a atteint des sommets historiques, dépassant les 300 000 milliards de dollars si l'on cumule le public et le privé. Les 5 pays cités — Japon, Soudan, Grèce, Érythrée, Liban — sont les sentinelles d'un système qui marche sur la tête. La dette est devenue une drogue dure pour l'économie mondiale : on en a besoin pour maintenir la croissance, mais chaque dose supplémentaire nous rend plus fragiles en cas de hausse des taux d'intérêt.
On ne sortira pas de cette situation par magie. Soit la croissance revient de manière spectaculaire (peu probable vu les enjeux climatiques), soit l'inflation vient "grignoter" la valeur réelle des dettes, soit on finit par des annulations massives. D'ici là, surveillez votre compte en banque, mais sachez que même les plus grandes puissances de ce monde sont, elles aussi, à découvert. Et c'est peut-être ça le plus inquiétant.
