La trajectoire d'Emmanuel Macron : le recordman du "Quoi qu'il en coûte"
On ne peut pas nier l'évidence : depuis 2017, les compteurs se sont affolés comme jamais auparavant dans l'histoire de la Cinquième République. Le truc c'est que le point de départ était déjà haut, mais la pente s'est raidie brutalement. En arrivant au pouvoir, Emmanuel Macron héritait d'une dette tournant autour de 98 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Aujourd'hui, on frôle les 112 %. C'est un saut de géant. Mais là où ça coince pour les détracteurs d'une lecture simpliste, c'est qu'une immense partie de cette ardoise provient d'un événement imprévisible : la pandémie de Covid-19.
L'explosion budgétaire liée à la crise sanitaire
Le fameux "Quoi qu'il en coûte" a injecté des liquidités massives dans l'économie pour éviter un effondrement total. On parle de chômage partiel, d'aides aux entreprises et de fonds de solidarité qui ont coûté des centaines de milliards en à peine deux ans. Je reste convaincu que n'importe quel président, qu'il soit de droite ou de gauche, aurait dû ouvrir les vannes pour éviter une révolte sociale ou une faillite généralisée du système productif. Reste que le résultat est là : la dette a augmenté de plus de 600 milliards d'euros rien que sur le premier quinquennat, une performance sans précédent.
La gestion de l'inflation et le bouclier tarifaire
Juste après le virus, c'est la guerre en Ukraine qui est venue jouer les trouble-fêtes. Pour protéger le pouvoir d'achat des Français, le gouvernement a mis en place un bouclier tarifaire sur l'énergie. C'est une mesure qui a coûté cher, très cher, environ 110 milliards d'euros sur plusieurs exercices. On n'y pense pas assez, mais maintenir artificiellement les prix du gaz et de l'électricité bas, c'est en réalité transférer la facture des ménages vers la dette de l'État. C'est un choix politique assumé, mais qui pèse lourdement sur les générations futures.
Le poids des intérêts de la dette
Il y a un paramètre technique que le grand public oublie souvent : la charge de la dette. Avec la remontée des taux d'intérêt décidée par la Banque Centrale Européenne pour contrer l'inflation, emprunter coûte désormais plus cher. La France doit rembourser non seulement le capital, mais aussi des intérêts qui s'élèvent maintenant à plus de 50 milliards d'euros par an. C'est devenu le deuxième ou troisième poste de dépense de l'État, juste derrière l'Éducation nationale. Autant le dire clairement, on est dans un cercle vicieux où l'on emprunte pour payer les intérêts de ce qu'on a déjà emprunté.
Nicolas Sarkozy et la déflagration financière de 2008
Si l'on regarde la progression en points de PIB, Nicolas Sarkozy n'a pas à rougir de sa place sur le podium des présidents endetteurs. À son arrivée en 2007, la dette était à 64 % du PIB. À son départ en 2012, elle atteignait 90 %. Soit une hausse de 26 points en seulement cinq ans. C'est colossal. Le choc de la crise des subprimes a été le catalyseur de cette dérive, forçant l'État à renflouer le secteur bancaire pour éviter un blocage complet du crédit.
Le plan de relance et le sauvetage des banques
On se souvient des discours martiaux de l'époque. Il fallait sauver le système financier. Le problème, c'est que cette générosité publique n'a pas été compensée par des économies structurelles suffisantes par la suite. Nicolas Sarkozy a aussi dû gérer la mise en place du RSA et diverses réformes fiscales, comme la loi TEPA, qui ont réduit les recettes de l'État au moment même où les dépenses explosaient. Résultat : un déficit public qui a grimpé jusqu'à 7,5 % du PIB en 2009. C'est à ce moment-là que la France a véritablement décroché par rapport à ses voisins européens, notamment l'Allemagne.
La réduction d'effectifs dans la fonction publique
On a souvent critiqué Sarkozy pour le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. C'était une tentative de freiner la dépense publique, mais l'impact sur la dette totale a été marginal face à l'ampleur de la crise financière mondiale. À ceci près que cette politique a créé des tensions fortes dans certains services publics sans pour autant éponger le déficit. C'est là que l'on voit la limite de la gestion comptable pure quand le contexte macroéconomique est hostile.
François Mitterrand : l'architecte du déficit structurel
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter plus loin. François Mitterrand a régné pendant quatorze ans, et c'est sous ses mandats que la dette a véritablement changé de dimension. En 1981, elle ne représentait que 20 % du PIB. En 1995, elle dépassait les 50 %. Certes, les chiffres semblent dérisoires par rapport aux 110 % actuels, mais la dynamique de l'époque a instauré une habitude dont la France n'est jamais sortie : voter des budgets en déficit systématique.
Le tournant de la rigueur de 1983
Après deux années de relance massive par la consommation (augmentation du SMIC, retraite à 60 ans, nationalisations), le gouvernement a dû faire face à une fuite des capitaux et à une inflation galopante. Le tournant de la rigueur a été un choc, mais il n'a pas suffi à stopper l'endettement. Au contraire, les grands travaux de la fin des années 80 et la gestion des crises sociales ont maintenu une pression constante sur les finances publiques. Je trouve ça surestimé de ne blâmer que les présidents récents, alors que les racines du mal sont bien plus anciennes.
L'impact des nationalisations et des grands travaux
Mitterrand voulait transformer la France. Les pyramides du Louvre, la BNF, le tunnel sous la Manche... Tout cela a un coût. Mais au-delà des pierres, c'est le modèle social français qui s'est financé par la dette durant cette période. On a commencé à payer les prestations sociales courantes par l'emprunt, ce qui est, d'un point de vue économique, une hérésie sur le long terme. C'est un peu comme si vous utilisiez votre carte de crédit pour payer votre loyer et vos courses chaque mois sans jamais augmenter vos revenus.
La comparaison entre les deux septennats
Le premier septennat a été celui de l'idéalisme dépensier, tandis que le second a été marqué par une gestion plus contrainte, notamment pour préparer l'arrivée de l'euro. Pourtant, la dette n'a cessé de croître. Pourquoi ? Parce que la croissance économique de l'époque, bien que supérieure à celle d'aujourd'hui, ne suffisait pas à couvrir le train de vie de l'État. C'est là que le pli a été pris.
Jacques Chirac et François Hollande : la gestion de l'impuissance ?
Entre les géants de la dette, Jacques Chirac et François Hollande font presque figure d'élèves moyens, même si leurs bilans sont loin d'être exemplaires. Jacques Chirac a vu la dette passer de 55 % à 64 % du PIB en douze ans. C'est une augmentation lente mais régulière. On se souvient surtout de sa mise en garde sur la "maison qui brûle", mais en matière de finances publiques, il a surtout pratiqué l'immobilisme, craignant de brusquer une rue prompte à manifester.
François Hollande et le sérieux budgétaire contrarié
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de gens, mais François Hollande est le président qui a le moins augmenté la dette en points de PIB sur un seul mandat depuis les années 70, avec une hausse d'environ 8 points. Il a bénéficié d'une conjoncture de taux bas, mais il a aussi pratiqué une politique fiscale agressive au début de son mandat pour tenter de réduire le déficit. Sauf que cette "overdose fiscale" a cassé la croissance, rendant la réduction de la dette encore plus difficile. On est loin du compte par rapport aux promesses de campagne, mais statistiquement, il n'est pas le "pire" endetteur.
Le poids des dépenses de protection sociale
Sous ces deux présidents, le vrai moteur de la dette n'était pas forcément l'investissement de l'État, mais le déficit structurel de la Sécurité sociale. Les retraites et l'assurance maladie sont les deux gouffres financiers que personne n'ose vraiment combler. Chaque année, l'État doit renflouer ces caisses, et chaque année, la dette augmente de quelques dizaines de milliards supplémentaires, presque par automatisme.
Pourquoi comparer les présidents est un exercice périlleux
Comparer Emmanuel Macron à François Mitterrand n'a pas beaucoup de sens si l'on ne prend pas en compte l'inflation et la valeur de l'argent. 100 milliards de francs en 1985 ne valent pas 100 milliards d'euros en 2024. De plus, la capacité d'endettement d'un pays dépend de la confiance des marchés. Tant que les investisseurs acceptent de prêter à la France à des taux raisonnables, la machine continue de tourner. Mais pour combien de temps ?
Dette brute vs Dette nette
Il faut aussi distinguer ce que l'État doit de ce qu'il possède. La France a un patrimoine immense (immobilier, participations dans des entreprises, réserves d'or). Si l'on regarde la dette nette, le tableau est un peu moins sombre, mais il reste inquiétant. Le problème, c'est que l'on ne peut pas vendre le château de Versailles pour payer les retraites des fonctionnaires. La liquidité de ce patrimoine est quasi nulle.
Le ratio dette/PIB : le seul vrai indicateur ?
Les économistes préfèrent regarder le ratio par rapport à la richesse produite. Si votre dette augmente de 5 % mais que votre économie croît de 10 %, vous vous désendettez techniquement. Le drame de la France, c'est que depuis quarante ans, la dette croît systématiquement plus vite que le PIB. C'est cette divergence qui nous mène dans le mur, peu importe le nom du président en haut de l'affiche.
Les idées reçues sur la dette de l'État français
On entend souvent que la France est en faillite. C'est faux. Un État ne fait pas faillite comme une entreprise car il a le pouvoir de lever l'impôt. Par contre, il peut subir une crise de confiance. Si demain les fonds de pension japonais ou américains refusent d'acheter nos obligations, là, on aura un vrai problème. Une autre idée reçue est que la dette appartient aux banques françaises. En réalité, plus de la moitié de notre dette est détenue par des investisseurs étrangers. Nous sommes donc dépendants du regard extérieur sur notre politique intérieure.
La dette est-elle toujours une mauvaise chose ?
Pas forcément. Si vous empruntez pour construire des lignes de TGV, des centrales nucléaires ou pour former la jeunesse, c'est un investissement qui rapportera plus qu'il n'a coûté. Mais si vous empruntez pour payer le chauffage de vos ministères ou les intérêts de l'année précédente, vous détruisez de la valeur. Malheureusement, la France est passée d'une dette d'investissement à une dette de fonctionnement pur.
Questions fréquentes sur l'endettement de la France
Qui a créé la première dette en France ?
La dette est consubstantielle à l'État. Sous l'Ancien Régime, les rois empruntaient déjà massivement pour financer leurs guerres. La Révolution française a même été déclenchée en partie par une crise de la dette souveraine que Louis XVI ne parvenait plus à gérer. L'histoire se répète, avec des outils différents.
La France peut-elle annuler sa dette ?
Techniquement, oui, mais ce serait un suicide économique. Annuler la dette, c'est ruiner les épargnants (qui détiennent de la dette via leurs assurances-vie) et se bannir des marchés financiers pour les cinquante prochaines années. Personne ne vous prêtera plus jamais un centime. C'est une solution de dernier recours pour les pays en voie de développement, pas pour une puissance du G7.
Quel président a le plus réduit la dette ?
Aucun président n'a réduit la dette en valeur absolue depuis la fin des Trente Glorieuses. Le seul qui a réussi à stabiliser le ratio dette/PIB pendant une courte période est Raymond Barre (sous Giscard d'Estaing), mais cela n'a pas duré. La France n'a pas connu de budget à l'équilibre depuis 1974. C'est une éternité à l'échelle d'une vie humaine.
L'essentiel : un héritage collectif plus qu'une faute individuelle
Alors, faut-il brûler Emmanuel Macron pour ses 3 000 milliards ? Ou Nicolas Sarkozy pour ses 600 milliards de hausse ? La réalité est plus complexe. Si Emmanuel Macron est statistiquement le président qui a le plus endetté la France, il est aussi celui qui a affronté la plus grande crise économique depuis 1929. Pointer un seul coupable est une facilité de langage qui masque une vérité plus dérangeante : nous vivons tous, collectivement, au-dessus de nos moyens depuis un demi-siècle. Chaque réforme avortée, chaque cadeau fiscal non financé et chaque nouvelle dépense sociale vient s'ajouter à une montagne qui semble désormais infranchissable. Le vrai défi n'est plus de savoir qui a creusé le trou, mais comment nous allons éviter qu'il ne s'effondre sur nous, car la fête touche à sa fin et l'addition commence à être sérieusement salée.
