D'où vient ce chiffre colossal et pourquoi le plafond de verre a-t-il sauté ?
Trente-sept mille milliards. Le chiffre donne le tournis, presque autant qu'une partie d'échecs jouée à l'aveugle contre un ordinateur quantique. Pour bien comprendre à qui appartient cette dette de 37 000 milliards de dollars, il faut d'abord admettre que ce montant n'est plus une simple donnée comptable, c'est devenu une abstraction géopolitique. On est loin du compte des années 1980 où la dette se comptait encore en centaines de milliards. Là où ça coince, c'est que la trajectoire est devenue parabolique suite aux crises successives, de 2008 à la pandémie de 2020, forçant l'Oncle Sam à faire chauffer la planche à billets à une vitesse qui ferait pâlir n'importe quel banquier central des années 1950. C'est un peu comme si vous aviez une carte de crédit sans limite apparente, mais que le banquier commençait à froncer les sourcils à chaque passage en caisse.
Une accélération qui défie les lois de la physique budgétaire
Reste que cette accumulation n'est pas le fruit du hasard. Entre les baisses d'impôts massives non financées et les plans de relance "quoi qu'il en coûte" version américaine, le stock de bons du Trésor a gonflé comme une baudruche. Or, chaque dollar dépensé en trop doit être emprunté. Mais à qui ? Principalement à nous tous, indirectement. Car, et c'est là une nuance que l'on n'y pense pas assez, une grande partie de cet argent est en réalité de la "dette intra-gouvernementale". Le gouvernement se doit de l'argent à lui-même, notamment via les fonds de sécurité sociale qui achètent des titres d'État. Drôle de jeu de bonneteau, non ?
Les créanciers étrangers : quand le reste du monde tient les cordons de la bourse
Longtemps, le Japon et la Chine ont été les banquiers attitrés de Washington. Aujourd'hui, la donne change. Le Japon reste le premier détenteur étranger avec plus de 1 100 milliards de dollars en portefeuille, suivi de près par une Chine qui, pour des raisons autant politiques que financières, tente de se désengager discrètement. Mais l'appétit pour le risque américain ne se dément pas totalement. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'alternative sérieuse au marché des Treasuries. (Imaginez un instant un monde où le yuan remplacerait le dollar : on n'y est pas encore, loin de là). Cette dépendance mutuelle crée une forme de paix forcée, car si Pékin décidait de vendre massivement ses titres, elle saborderait sa propre épargne tout en déclenchant un séisme mondial.
Le déclin relatif de l'hégémonie du dollar sur la scène des créanciers
Sauf que la part des étrangers dans la possession de cette créance immense diminue proportionnellement. En 2015, les pays étrangers détenaient environ 33 % de la dette publique. Aujourd'hui, on tourne plutôt autour de 20 à 25 %. D'où vient alors le complément ? C'est là que le secteur privé entre en scène. Les banques, les compagnies d'assurances et les fonds spéculatifs ont pris le relais. Ces acteurs voient dans la dette américaine un actif refuge, ou du moins l'actif le moins pourri dans un panier de pommes gâtées. À qui appartient cette dette de 37 000 milliards de dollars si ce n'est à ceux qui cherchent désespérément un rendement garanti, aussi faible soit-il ?
La Réserve Fédérale, cet acheteur de dernier ressort qui brouille les pistes
S'il y a bien un acteur qui change la donne, c'est la Fed. En rachetant massivement de la dette pour injecter des liquidités, la banque centrale américaine est devenue l'un des plus gros créanciers de son propre pays. On parle de plusieurs milliers de milliards de dollars logés dans son bilan. C'est ici que l'ironie est à son comble : la banque centrale crée de l'argent pour prêter à l'État, qui lui rendra cet argent avec des intérêts... que la banque centrale reversera ensuite au Trésor. Un circuit fermé qui ressemble à s'y méprendre à un mouvement perpétuel financier. Honnêtement, c'est flou même pour les plus grands économistes, et ça divise les spécialistes sur la pérennité d'un tel système à long terme.
Mais ne nous y trompons pas. Ce mécanisme de "Quantitative Easing" a des conséquences réelles sur l'inflation et sur la valeur de votre épargne. Car au fond, à qui appartient cette dette de 37 000 milliards de dollars au sens moral ? Elle appartient aux générations futures. Chaque point de pourcentage d'intérêt supplémentaire sur cette dette représente désormais un coût annuel supérieur au budget de la Défense américaine. Près de 1 000 milliards de dollars par an juste pour payer les intérêts \! Autant le dire clairement : on ne remboursera jamais le capital. L'objectif est simplement de s'assurer que le service de la dette reste gérable sans étouffer toute velléité de croissance économique.
Le marché domestique : fonds de pension et épargne populaire en première ligne
On oublie souvent que le premier créancier de l'Amérique, c'est l'Américain lui-même. Ou plutôt, son fonds de retraite. Les fonds mutuels et les plans 401(k) sont gavés de titres de dette publique. Pour un retraité en Floride ou un enseignant à Chicago, détenir une part de ces 37 000 milliards est une assurance contre les tempêtes boursières. C'est le paradoxe ultime. On critique le déficit abyssal le jour, et on se rassure de détenir des obligations d'État la nuit. Le patriotisme financier n'est pas mort, il est juste devenu une nécessité de gestion de patrimoine.
Une comparaison qui fait mal : l'État vs les ménages
Comparons l'incomparable. Si une famille américaine gérait son budget comme le Trésor, elle serait en faillite depuis la fin de la guerre de Sécession. Sauf qu'un État ne meurt jamais et qu'il possède l'arme absolue : l'impôt (et la machine à imprimer). Reste que le ratio dette/PIB dépasse désormais les 120 %. À titre de comparaison, lors de la Seconde Guerre mondiale, ce ratio avait atteint des sommets avant de refluer grâce à une croissance explosive. Aujourd'hui, avec une croissance démographique atone et une productivité qui stagne, le levier de la croissance pour diluer la dette semble grippé. Résultat : on s'installe dans une économie de la dette permanente où la question n'est plus "comment rembourser" mais "jusqu'où peut-on grimper avant que l'échelle ne casse".
L'hallucination collective : ce qu'on croit savoir sur les détenteurs de la dette américaine
Le premier réflexe, quand on évoque cette dette de 37 000 milliards de dollars, consiste à pointer du doigt un grand méchant loup étranger. C'est pratique. Pourtant, le problème est ailleurs. On s'imagine souvent que la Chine possède les clés de la Maison-Blanche parce qu'elle détient des bons du Trésor. Sauf que cette vision simpliste occulte une réalité comptable bien plus domestique : le premier créancier de l'Oncle Sam, c'est lui-même. Environ 75 % de cette montagne de billets verts appartient en réalité à des institutions américaines, des fonds de pension ou à la Réserve fédérale.
L'épouvantail du dumping chinois
Mais pourquoi personne ne mentionne que Pékin réduit son exposition depuis des années ? La Chine possède désormais moins de 800 milliards de dollars de titres, un chiffre en chute libre face aux sommets de la décennie précédente. Or, si les Chinois vendaient tout demain, le marché absorberait probablement le choc, car la demande interne américaine reste boulimique. Les investisseurs privés locaux et les banques commerciales ont pris le relais, transformant un risque géopolitique en un risque systémique interne. Autant le dire : l'idée d'un chantage financier de l'Orient est un mythe qui s'effrite.
La planche à billets n'est pas un tiroir-caisse
Une autre erreur consiste à croire que la Fed peut effacer l'ardoise d'un simple clic. La Réserve fédérale détient certes environ 5 000 milliards de dollars de titres, mais ces actifs servent de levier à la politique monétaire. Si elle annulait cette créance, la confiance dans le dollar s'évaporerait instantanément. Résultat : une inflation galopante qui ruinerait les épargnants. On ne joue pas avec le bilan d'une banque centrale sans déclencher un incendie monétaire mondial. (Et c'est là que le bât blesse pour ceux qui rêvent d'une annulation pure et simple).
La dette n'est pas un prêt bancaire classique
On compare souvent, par paresse intellectuelle, le déficit d'un État au budget d'un ménage. C'est une erreur colossale de jugement. Une famille doit rembourser pour ne pas être expulsée, tandis qu'un État souverain qui émet sa propre monnaie cherche surtout à maintenir la liquidité de son marché. La dette publique des États-Unis est avant tout la base de l'épargne mondiale. Si elle disparaissait, le système financier n'aurait plus de collatéral sûr pour garantir les échanges quotidiens.
Le secret de polichinelle des passifs non capitalisés
Au-delà des chiffres bruts qui s'affichent sur les écrans de Times Square, il existe une face cachée bien plus vertigineuse. On parle ici des promesses faites aux futurs retraités et aux bénéficiaires de la santé. Ces "unfunded liabilities" ne sont pas comptabilisées dans les 37 000 milliards officiels. Pourtant, elles représentent, selon certaines estimations d'experts, plus de 200 000 milliards de dollars sur les prochaines décennies. C'est le véritable moteur thermique de la machine à emprunter.
La démographie, ce créancier silencieux
Le vieillissement de la population agit comme une pompe aspirante sur les finances publiques. À ceci près que personne ne veut réduire les prestations ni augmenter les impôts de manière drastique. Le gouvernement américain se retrouve donc contraint d'émettre toujours plus de titres pour combler le trou de la sécurité sociale. Est-ce que les investisseurs continueront de financer une maison de retraite à l'échelle d'un continent ? La question reste ouverte, mais la dépendance aux marchés de capitaux devient une addiction structurelle dont on ne sort pas sans douleur.
Reste que le dollar conserve un privilège exorbitant. Tant que le commerce mondial de l'énergie et des matières premières se fera en "greenbacks", le Trésor pourra exporter sa dette. Mais ce monopole est attaqué de toutes parts par les BRICS et les nouvelles monnaies numériques. Le risque n'est pas la faillite, mais la dilution lente du pouvoir d'achat. Car, ne vous y trompez pas, le remboursement final se fera par l'inflation, cette taxe invisible qui grignote la valeur de chaque dollar en circulation.
Questions fréquentes sur la solvabilité américaine
Qui pourrait racheter la dette si les investisseurs se retiraient ?
Dans un scénario de panique, la Réserve fédérale interviendrait en dernier ressort en rachetant massivement les titres, un mécanisme déjà testé durant la crise de 2008 et la pandémie. On observerait alors une expansion brutale de la base monétaire, risquant de propulser l'inflation au-delà des 10 %. Actuellement, les fonds du marché monétaire et les ménages américains détiennent plus de 9 000 milliards de dollars de bons du Trésor US, servant de rempart naturel. Cependant, une telle intervention de la Fed détruirait la crédibilité du dollar sur le long terme.
Pourquoi les taux d'intérêt impactent-ils autant ce montant ?
Chaque hausse de 1 % des taux directeurs augmente le coût du service de la dette d'environ 350 milliards de dollars par an. C'est une mécanique implacable qui transforme le déficit en une spirale incontrôlable. En 2024, les intérêts payés ont dépassé le budget de la défense, atteignant plus de 1 000 milliards de dollars annuels. Cette situation force l'État à emprunter de nouveau simplement pour payer les intérêts des emprunts passés. Une telle dynamique réduit mécaniquement la capacité d'investissement dans les infrastructures ou l'éducation.
Le plafond de la dette est-il une protection réelle ?
Ce plafond est devenu une pièce de théâtre politique plutôt qu'un outil de régulation budgétaire sérieux. Il a été relevé ou suspendu plus de 80 fois depuis les années 1960 pour éviter un défaut de paiement technique. Si les États-Unis faisaient défaut, les taux d'intérêt mondiaux exploseraient, provoquant une récession mondiale immédiate. La limite légale n'empêche pas les dépenses, elle valide simplement le paiement des factures déjà engagées par le Congrès. C'est un levier de négociation législative qui fait trembler les marchés à chaque occurrence sans jamais freiner la trajectoire globale.
L'heure de vérité pour l'hégémonie du billet vert
Il faut cesser de regarder la dette de 37 000 milliards de dollars comme un simple problème de comptabilité nationale. C'est un choix politique délibéré consistant à privilégier la consommation présente au détriment de la stabilité future. On peut débattre des chiffres, mais la trajectoire est suicidaire si elle ne s'accompagne pas d'un choc de productivité massif. Le monde ne pourra pas éternellement éponger les excès d'une superpuissance qui refuse de vivre selon ses moyens. Je parie que la prochaine décennie verra une reconfiguration brutale où le dollar devra partager son trône. Prétendre que tout va bien parce que "nous nous devons cet argent à nous-mêmes" est une fable pour technocrates en déni de réalité. Le réveil sera brutal pour ceux qui ont confondu la liquidité infinie avec la richesse réelle.

