L'empire Cevital : pourquoi Issad Rebrab reste le numéro un incontesté
On ne bâtit pas un empire de cette taille par pur hasard. Issad Rebrab a commencé modestement avec un cabinet d'expertise comptable avant de se lancer dans la métallurgie, puis dans ce qui deviendra sa poule aux œufs d'or : l'agroalimentaire. Aujourd'hui, Cevital est un monstre qui emploie plus de 18 000 salariés et réalise un chiffre d'affaires qui ferait pâlir d'envie n'importe quel industriel du bassin méditerranéen. La force de cette famille réside dans sa capacité à avoir diversifié ses actifs au moment opportun, notamment en rachetant des fleurons européens comme Brandt ou Oxxo. Mais là où ça coince, c'est que cette ascension n'a pas été un long fleuve tranquille, loin de là.
La domination sans partage sur le sucre et l'huile
C'est ici que le moteur de la fortune Rebrab tourne à plein régime. À Béjaïa, le groupe possède l'une des plus grandes raffineries de sucre au monde, capable de traiter plus de 2 millions de tonnes par an. Imaginez un peu l'ampleur. Cette position de quasi-monopole sur des produits de base, subventionnés par l'État ou du moins stratégiques pour la paix sociale, a permis d'accumuler un trésor de guerre colossal. Je reste convaincu que sans cette assise dans l'agroalimentaire de masse, le groupe n'aurait jamais pu financer ses ambitions internationales dans l'acier ou l'électroménager.
La transition vers la nouvelle génération
En 2022, un tournant majeur a eu lieu : Issad Rebrab a officiellement passé le flambeau à son fils, Malik. Ce n'est pas un détail. Dans une Algérie où les successions familiales finissent souvent en déchirements devant les tribunaux, la famille Rebrab semble avoir verrouillé son organisation pour éviter l'effritement du capital. Malik Rebrab doit désormais naviguer dans des eaux politiques parfois troubles, tout en essayant de moderniser un groupe qui pèse une part non négligeable du PIB hors hydrocarbures de l'Algérie. C'est un pari risqué, car le nom de famille est autant un atout qu'une cible.
Le clan Benamor et l'agroalimentaire : une fortune bâtie sur le blé
Pendant longtemps, quand on parlait de grosses fortunes en Algérie, le nom de Benamor arrivait juste après celui de Rebrab. Spécialisée dans la transformation céréalière, notamment les pâtes et le couscous, cette famille a su transformer un produit traditionnel en une industrie lourde extrêmement rentable. Le problème, c'est que leur trajectoire illustre parfaitement la fragilité des fortunes algériennes face aux changements de cap du pouvoir central. On est loin du compte si l'on pense que seule la compétence technique suffit à maintenir son rang dans le top 5 national.
La puissance industrielle d'Amor Benamor
Le groupe Amor Benamor a investi des centaines de millions d'euros dans des minoteries et des usines de transformation ultra-modernes à travers le pays. À leur apogée, ils étaient les rois du rayon épicerie. Leurs produits étaient partout, du petit commerce de quartier aux grandes surfaces naissantes. Mais cette réussite était aussi liée à des facilités d'accès aux devises et au blé subventionné par l'OAIC (Office algérien interprofessionnel des céréales), ce qui a fini par attirer les foudres de la justice après 2019. Résultat : une partie de la direction a connu les affres de la prison, et la fortune familiale a pris un sérieux coup de froid, même si l'outil industriel reste debout.
Un modèle de résilience familiale
Malgré les tempêtes judiciaires, les Benamor tentent de maintenir leur activité. C'est fascinant de voir comment ces familles, une fois qu'elles ont atteint une certaine taille critique, deviennent presque "too big to fail" pour l'économie locale. On ne ferme pas une usine qui nourrit des millions d'Algériens sur un simple coup de tête administratif. Sauf que, désormais, la famille doit composer avec une surveillance accrue de ses flux financiers, ce qui limite considérablement sa capacité d'expansion immédiate.
Fortune visible vs fortune occulte : le casse-tête des classements
Honnêtement, c'est flou. Dresser une liste précise des familles les plus riches d'Algérie est un exercice de haute voltige qui confine souvent à la divination. Pourquoi ? Parce que le secteur informel pèse encore près de 50 % de l'économie nationale. Il existe des fortunes colossales bâties sur l'import-export, le foncier ou le change de devises (le fameux marché noir du Square Port-Saïd) qui n'apparaissent dans aucun registre. On n'y pense pas assez, mais certains commerçants d'El Eulma ou de Constantine brassent des milliards de dinars en liquide, loin des radars de Forbes ou de Bloomberg.
Le poids de l'immobilier et du foncier
En Algérie, la terre est d'or. De nombreuses familles, dont les noms ne disent rien au grand public, possèdent des parcs immobiliers déments à Alger, Oran ou Annaba. Ces actifs ne sont pas valorisés en bourse, ils ne publient pas de rapports annuels. Pourtant, si l'on cumulait la valeur des terrains et des immeubles détenus par certains clans historiques, on s'apercevrait que la hiérarchie officielle est totalement faussée. C'est là où le bât blesse : la richesse en Algérie est plus souvent une affaire de possession que de production.
L'argent de l'exil et les investissements à l'étranger
Reste que beaucoup de grandes familles algériennes ont intelligemment placé leurs billes ailleurs. Paris, Londres, Dubaï, Genève. Ces capitaux exportés constituent une part invisible mais réelle de la fortune des élites. À ceci près que cet argent ne travaille pas pour l'économie nationale. Or, pour un observateur extérieur, il est impossible de quantifier ces avoirs sans avoir accès à des fuites de type "Panama Papers".
L'après-2019 : comment le séisme politique a redistribué les cartes
Le Hirak, ce mouvement de contestation populaire né en février 2019, n'a pas seulement changé la politique ; il a décapité l'oligarchie. Des noms qui dominaient le classement des fortunes algériennes ont disparu du jour au lendemain, troquant leurs suites luxueuses contre des cellules à la prison d'El Harrach. Ali Haddad, les frères Kouninef, Tahkout... Autant de noms qui symbolisaient une richesse insolente bâtie sur la commande publique et la proximité avec le clan Bouteflika. Autant dire que le paysage a radicalement changé en l'espace de quelques mois.
La chute des oligarques du BTP
Ali Haddad, avec son groupe ETRHB, était autrefois considéré comme l'homme le plus puissant d'Algérie après Rebrab. Sa fortune, estimée à plusieurs centaines de millions (voire milliards) de dollars, s'est évaporée sous l'effet des saisies judiciaires. Ses engins de chantier, ses usines de bitume et même son club de football ont été récupérés par l'État ou mis sous séquestre. C'est un rappel brutal : en Algérie, une fortune qui dépend trop de l'État peut s'effondrer en un clin d'œil. Le problème, c'est que cela a créé un vide économique que les familles "saines" peinent encore à combler.
L'émergence d'une nouvelle bourgeoisie plus discrète
Depuis 2019, on assiste à la montée en puissance de familles beaucoup plus discrètes, qui fuient les projecteurs comme la peste. Ces nouveaux acteurs opèrent dans les services, la pharmacie ou l'agriculture saharienne. Ils ont compris que pour durer, il faut vivre caché. Ils ne s'affichent pas dans les soirées mondaines et ne font pas étalage de leurs voitures de luxe. Cette stratégie de la discrétion rend le travail des journalistes économiques encore plus ardu, mais elle est le gage de leur survie dans un environnement politique qui reste imprévisible.
Les secteurs qui rapportent gros : où se cachent les futurs milliardaires ?
Si vous voulez savoir où se trouvent les familles riches de demain, ne regardez pas vers le pétrole, qui est une chasse gardée de l'État via Sonatrach. Regardez plutôt vers les secteurs où la demande intérieure explose et où les barrières à l'entrée sont fortes. L'Algérie est un marché de 45 millions de consommateurs qui ont faim de tout.
Le secteur pharmaceutique : la nouvelle mine d'or
Des familles comme les Aoun ou les dirigeants de groupes comme Biopharm ont accumulé des richesses considérables ces dernières années. Avec la politique de restriction des importations de médicaments, produire localement est devenu une affaire d'une rentabilité exceptionnelle. Le truc, c'est que ce secteur demande une expertise technique et des certifications internationales, ce qui protège les acteurs en place de la concurrence sauvage. C'est, à mon avis, le secteur le plus dynamique pour la création de richesse patrimoniale aujourd'hui.
L'agro-industrie saharienne : le pari du futur
Le sud de l'Algérie est en train de devenir le nouveau jardin de l'Afrique du Nord. Des familles investissent des sommes colossales (on parle de tickets d'entrée à 500 millions de dinars) pour transformer le désert en champs de blé ou en oliveraies géantes. Ceux qui réussiront à maîtriser la logistique et l'irrigation dans ces zones hostiles seront les Rebrab de 2040. Mais là encore, les données manquent encore pour dire qui sort vraiment du lot, tant les projets sont récents.
La transformation du ciment et des matériaux de construction
Malgré le ralentissement de certains grands chantiers, les familles présentes dans le ciment, comme les Souakri (en partenariat avec Lafarge), maintiennent des niveaux de revenus très élevés. La construction reste le moteur de la croissance démographique algérienne. Tant qu'il faudra loger les gens, le béton sera une source de richesse inépuisable. Cependant, la concurrence des groupes publics comme GICA rend la bataille pour les parts de marché de plus en plus rude.
Pourquoi Forbes ne dit pas tout sur les milliardaires d'Alger
Il faut être lucide : les classements internationaux comme celui de Forbes sont basés sur des actifs publics ou des données déclarées. Or, en Algérie, aucune entreprise privée n'est cotée en bourse de manière significative (la Bourse d'Alger est une coquille presque vide avec seulement quelques titres comme Saidal ou Alliance Assurances). Sans valorisation boursière, comment estimer la valeur d'une entreprise ? On se base sur des multiples de chiffre d'affaires souvent fantaisistes. Et c'est précisément là que le bât blesse.
L'absence de transparence financière
La plupart des grandes familles algériennes sont organisées en holdings fermées. Elles ne publient pas leurs comptes consolidés. Pour savoir ce que gagne réellement une famille comme les Rahim (groupe Dahli, hôtel Hilton), il faudrait avoir accès aux livres comptables internes. Les estimations que l'on voit passer ici et là sont donc, au mieux, des suppositions éduquées, au pire, de pures inventions. Je trouve ça surestimé de penser qu'on peut classer ces fortunes avec la même précision qu'aux États-Unis ou en France.
La confusion entre chiffre d'affaires et fortune personnelle
C'est une erreur classique. On voit un groupe qui réalise 1 milliard de dollars de chiffre d'affaires et on en déduit que la famille est milliardaire. Mais quelle est la dette ? Quels sont les réinvestissements nécessaires ? En Algérie, les marges peuvent être énormes, mais les coûts de fonctionnement et les risques de change mangent une partie substantielle du pactole. Une famille peut posséder un empire industriel et avoir un train de vie relativement "modeste" par rapport à ses homologues russes ou saoudiens.
Questions fréquentes sur les fortunes algériennes
Peut-on devenir riche en Algérie sans lien avec le pouvoir ?
C'est la question à un million. Disons qu'il est possible de devenir "confortable" ou de posséder une belle PME en étant totalement indépendant. Mais pour atteindre le stade de "famille la plus riche", il faut inévitablement interagir avec l'administration pour les licences, le foncier industriel et les crédits bancaires. On n'y échappe pas. La nuance, c'est que certains le font dans un cadre strictement légal, tandis que d'autres cherchent des raccourcis. Mais ne nous leurrons pas : dans une économie aussi centralisée, l'indépendance totale est un luxe que peu de milliardaires peuvent s'offrir.
Quelle est la place des femmes dans ces grandes fortunes ?
Elle est encore trop discrète. Si les filles Rebrab ou d'autres héritières occupent des postes de direction, le visage de la richesse algérienne reste massivement masculin et patriarcal. C'est un aspect qui changera sans doute avec la nouvelle génération, plus éduquée et ouverte sur l'international, mais pour l'instant, le "patron" reste le père de famille.
L'Algérie compte-t-elle plus de milliardaires que ses voisins ?
Si l'on parle de milliardaires en dollars, l'Algérie en affiche officiellement moins que le Maroc ou l'Égypte. Mais c'est une illusion d'optique due à la valeur du dinar et à l'absence de cotations boursières. En réalité, le volume de cash qui circule dans l'économie algérienne laisse penser que le nombre de personnes possédant un patrimoine net supérieur à un milliard de dollars est bien plus élevé que ce que les statistiques suggèrent. Simplement, ils n'ont aucun intérêt à ce que cela se sache.
L'essentiel : une richesse sous haute surveillance
Au final, si la famille Rebrab conserve son titre de famille la plus riche d'Algérie, c'est autant grâce à son génie industriel qu'à sa résilience face aux vents politiques contraires. Mais le paysage global est en pleine mutation. La richesse insolente et arrogante de l'ère Bouteflika a laissé place à une fortune plus laborieuse, plus industrielle et, surtout, beaucoup plus prudente. Le temps où l'on pouvait bâtir un empire sur un simple coup de fil est révolu. Aujourd'hui, pour figurer dans le haut du panier, il faut savoir naviguer entre les exigences de l'État, les contraintes de la transition énergétique et une opinion publique qui ne supporte plus les inégalités criantes. L'Algérie reste une terre d'opportunités colossales, mais c'est aussi un cimetière pour les ambitions qui oublient que, dans ce pays, le vrai patron reste toujours le souverain, qu'il soit politique ou populaire. Bref, la fortune en Algérie est un sport de combat où le plus riche n'est pas forcément celui qui a le plus d'argent, mais celui qui sait le garder.
