Issad Rebrab et l'empire Cevital sous la loupe
On ne présente plus le fondateur de Cevital. Issad Rebrab a longtemps incarné la réussite industrielle algérienne, partant d'un simple cabinet comptable pour finir à la tête du premier groupe privé du pays. Sa fortune, estimée par Forbes aux alentours de 4,6 milliards de dollars ces dernières années, fait de lui le seul Algérien à figurer de manière constante dans le club très fermé des milliardaires mondiaux. Reste que son parcours n'est pas un long fleuve tranquille, loin de là. Entre ses démêlés judiciaires après la chute du clan Bouteflika et son retrait officiel de la direction au profit de son fils Malik, l'empire a dû naviguer en eaux troubles.
De la métallurgie à l'huile de table : la genèse d'un géant
Rebrab a commencé petit. Très petit. En 1971, il prend des parts dans une société de construction métallique, Sokerwid. C'est le premier pas. Mais c'est véritablement dans l'agroalimentaire qu'il va frapper un grand coup, transformant Cevital en un mastodonte capable de raffiner du sucre et de l'huile à une échelle industrielle impressionnante. Le groupe possède aujourd'hui l'une des plus grandes raffineries de sucre au monde, située à Béjaïa. D'où vient son succès ? D'une vision à long terme, certes, mais aussi d'une capacité à réinvestir systématiquement ses bénéfices dans des secteurs variés comme l'électroménager avec Brandt ou la logistique.
La stratégie d'expansion internationale comme bouclier
Là où ça devient intéressant, c'est quand on regarde ses investissements hors des frontières nationales. Rebrab a compris très tôt que pour protéger sa fortune des aléas politiques locaux, il fallait s'internationaliser. L'achat de l'aciérie Aferpi en Italie ou les projets au Brésil ne sont pas que des coups business. Ce sont des ancrages mondiaux. Sauf que cette ambition lui a aussi valu des critiques acerbes en Algérie, certains l'accusant de transférer des capitaux vers l'étranger alors que le pays manquait de devises. Je reste convaincu que sans cette diversification géographique, Cevital n'aurait jamais survécu aux tempêtes politiques de 2019.
Le passage de témoin à Malik Rebrab
La question qui brûle les lèvres des observateurs est simple : la fortune reste-t-elle la même après la passation ? En 2022, Issad a officiellement passé les rênes à son fils Malik. Ce n'est pas qu'un changement de nom sur un organigramme. C'est une mutation profonde de la gouvernance. Le fils doit composer avec une administration algérienne beaucoup plus pointilleuse et un climat des affaires qui a radicalement changé. Résultat : la fortune familiale reste stable, mais la dynamique de croissance agressive des années 2010 semble s'être calmée au profit d'une consolidation nécessaire.
Pourquoi le classement Forbes ne dit pas tout sur les fortunes algériennes
Il faut être honnête, les classements comme celui de Forbes sont basés sur des actifs tangibles, des actions cotées en bourse ou des bilans comptables certifiés. Or, en Algérie, la Bourse d'Alger est une coquille presque vide. La plupart des grandes entreprises sont familiales et ne publient pas leurs comptes. Du coup, on se retrouve avec une vision tronquée de la réalité. On n'y pense pas assez, mais il existe des familles dont le patrimoine cumulé pourrait largement rivaliser avec celui de Rebrab, mais qui préfèrent vivre cachées.
Le poids de l'économie informelle et des réseaux d'influence
L'Algérie, c'est ce pays complexe où l'argent circule parfois dans des circuits totalement parallèles. Des sommes colossales sont brassées dans l'import-export ou l'immobilier sans qu'aucune ligne de crédit n'apparaisse dans les banques publiques. À ceci près que cette richesse est par nature instable. On a vu, lors des grands procès de la corruption, des hommes d'affaires que personne ne connaissait vraiment sortir des villas avec des coffres-forts remplis de liasses. Est-ce que l'un d'eux était plus riche que Rebrab ? C'est peu probable en termes d'actifs nets, mais en termes de liquidités immédiates, le doute est permis.
La distinction entre patrimoine public et fortune personnelle
Un autre point de friction dans l'estimation des richesses en Algérie concerne les dirigeants de grandes entreprises étatiques ou certains hauts responsables. On entend souvent parler des "milliards des généraux" ou de la fortune cachée de certains ministres. Mais attention à ne pas tout mélanger. Il y a une différence majeure entre gérer un budget d'État de plusieurs milliards et posséder personnellement cette somme. Reste que la confusion entre les poches de l'État et celles des individus a longtemps alimenté les fantasmes, et parfois les réalités, sur l'identité de l'Algérien le plus riche.
Les héritiers et les nouveaux visages de la finance algérienne
Si Rebrab est le visage de la vieille garde, une nouvelle génération émerge, portée par la technologie et les services. On est loin du compte par rapport aux fortunes industrielles, mais la tendance est là. Le problème, c'est que ces nouveaux riches ne cherchent pas l'ostentation. Ils ont appris des erreurs de leurs aînés qui ont fini pour beaucoup derrière les barreaux après le Hirak. La discrétion est devenue la règle d'or pour quiconque possède plus de quelques millions sur son compte.
Noureddine Tayebi et la réussite de Yassir
Prenons l'exemple de Yassir, la super-app algérienne. Son co-fondateur, Noureddine Tayebi, est en train de bâtir quelque chose de colossal. Après une levée de fonds historique de 150 millions de dollars, la valorisation de l'entreprise a explosé. Certes, Tayebi n'est pas encore l'homme le plus riche du pays en termes de cash personnel disponible, mais sa richesse virtuelle, basée sur ses parts dans une startup qui conquiert l'Afrique et le Moyen-Orient, est en train de changer la donne. C'est un profil radicalement différent : diplômé de Stanford, passé par la Silicon Valley, il représente une richesse "propre" et technologique qui plaît aux investisseurs internationaux.
Les grandes familles industrielles qui restent dans l'ombre
Il y a aussi les Benhamadi avec le groupe Condor, ou les familles actives dans le secteur pharmaceutique et le BTP. Bien que certains membres de la famille Benhamadi aient eu des soucis avec la justice, leur poids industriel reste majeur. On pourrait citer aussi les Souakri ou d'autres clans familiaux à l'Ouest du pays. Ces gens-là possèdent des usines, des terres, des hôtels. Si l'on additionnait tout, on s'apercevrait que la richesse en Algérie est beaucoup plus distribuée qu'on ne le croit, même si elle reste concentrée entre les mains de quelques-uns. Bref, Rebrab est l'arbre qui cache une forêt très dense.
Fortune et politique : le cocktail explosif du changement d'ère
L'argent en Algérie a toujours été lié au pouvoir. C'est malheureux, mais c'est une constante historique. Jusqu'en 2019, être riche signifiait souvent avoir ses entrées à la présidence ou au sein des services de sécurité. Cette époque a laissé des traces indélébiles. Aujourd'hui, l'Algérien le plus riche n'est pas forcément celui qui a le plus de zéros sur son compte, mais celui qui a su garder sa fortune tout en restant en dehors des radars judiciaires. C'est une nuance de taille qui redéfinit totalement le classement des puissants.
L'impact du Hirak sur les grandes fortunes
Le mouvement populaire de 2019 a agi comme un gigantesque tamis. Des fortunes que l'on pensait intouchables, comme celles d'Ali Haddad ou des frères Kouninef, se sont évaporées en quelques mois, saisies par l'État. Ces hommes, qui pesaient des centaines de millions, voire des milliards selon certains contrats publics, se retrouvent aujourd'hui avec des comptes gelés. Cela prouve une chose : en Algérie, la richesse peut être éphémère si elle n'est bâtie que sur des accointances politiques. Rebrab a survécu, certes avec des cicatrices, car il possédait un véritable outil industriel productif.
Le retour de la diaspora : une richesse venue d'ailleurs ?
On oublie souvent de regarder du côté de la diaspora. Il y a des binationaux, nés en Algérie ou de parents algériens, qui brassent des fortunes colossales en Europe, au Canada ou dans le Golfe. Si l'on considère l'Algérien le plus riche "du monde", faut-il inclure ceux qui ne vivent plus au pays ? Si c'est le cas, le classement pourrait changer. Mais la plupart de ces entrepreneurs réussis préfèrent se définir comme citoyens du monde, gardant un lien affectif avec l'Algérie sans pour autant y rapatrier leurs actifs. C'est là que le bât blesse : le manque d'attractivité du marché financier local pousse les talents et les capitaux vers l'extérieur.
Questions fréquentes sur les milliardaires algériens
Qui est officiellement l'homme le plus riche d'Algérie en 2024 ?
Sans surprise, c'est Issad Rebrab qui occupe toujours la première place des classements officiels. Malgré ses 80 ans passés et son retrait des affaires courantes, son patrimoine net reste estimé à plusieurs milliards de dollars. Il devance largement tous ses poursuivants identifiés, grâce notamment à la puissance exportatrice de son groupe dans le secteur du sucre et des huiles végétales.
Existe-t-il des milliardaires cachés en Algérie ?
C'est une certitude. Entre les bénéfices non déclarés, les avoirs à l'étranger et les prête-noms, la richesse réelle de certains acteurs économiques échappe totalement aux statistiques. Des spécialistes estiment que plusieurs familles pourraient prétendre au titre de milliardaire en dollars si l'on prenait en compte la valeur réelle de leur foncier et de leurs participations occultes dans divers secteurs clés.
Comment la fortune de Rebrab a-t-elle évolué récemment ?
Elle a connu une certaine stagnation, voire une légère baisse selon les années, à cause de l'instabilité législative en Algérie et des blocages sur certains projets d'investissement. Cependant, la montée des cours mondiaux des matières premières agricoles a permis à Cevital de maintenir des marges confortables, compensant ainsi les difficultés rencontrées sur le marché intérieur.
Quelle est la place de l'Algérie par rapport aux autres pays africains ?
L'Algérie est un paradoxe. C'est l'une des plus grandes économies du continent, mais elle compte moins de milliardaires "officiels" que l'Égypte, le Nigeria ou l'Afrique du Sud. Cela s'explique par une économie longtemps dominée par l'État et un secteur privé qui a dû se battre pour exister. Mais en termes de millionnaires, l'Algérie se situe dans le haut du panier africain, avec une classe d'affaires très dynamique dans les grandes villes comme Alger, Oran ou Sétif.
L'essentiel : une richesse en pleine mutation
Au final, chercher l'Algérien le plus riche du monde revient à essayer de résoudre une équation à plusieurs inconnues. Si Issad Rebrab garde la couronne symbolique, le paysage est en train de se fragmenter. D'un côté, une vieille garde industrielle qui tente de se pérenniser par la transmission familiale. De l'autre, une nouvelle vague d'entrepreneurs, plus jeunes, plus tournés vers l'international et le digital, qui refusent les méthodes du passé. Mais le vrai changement, il est là : la richesse ne suffit plus pour être puissant en Algérie. Il faut désormais de la légitimité. Je trouve ça plutôt sain, même si le chemin vers une transparence totale sera encore long. Les données manquent encore pour établir un top 10 définitif, mais une chose est sûre : l'argent algérien ne dort plus seulement sous les matelas ou dans les coffres suisses, il commence, timidement, à chercher des projets productifs pour l'avenir du pays. Soit dit en passant, c'est peut-être ça la vraie nouvelle richesse de l'Algérie.
