Les Serments de Strasbourg de 842 : l'acte de naissance administratif
On a souvent tendance à oublier que la littérature ne naît pas dans une bibliothèque, mais sur un champ de bataille ou, du moins, dans les coulisses d'un traité de paix. Le 14 février 842, deux petits-fils de Charlemagne, Charles le Chauve et Louis le Germanique, se jurent fidélité contre leur frère aîné Lothaire. Le truc c'est que, pour être compris de leurs troupes respectives, ils doivent s'exprimer dans la langue du peuple. C'est là que le vieux français, ou plus précisément le roman, fait sa première apparition officielle par écrit. On est loin de la poésie lyrique, c'est du droit pur, mais c'est le moment où le latin perd son monopole total sur l'écrit en Gaule.
Imaginez la scène : des milliers de soldats attendent, et soudain, des mots qui ne sont plus du latin classique mais qui ne sont pas encore le français moderne résonnent dans l'air froid de l'hiver alsacien. C'est une bascule monumentale. Pourtant, peut-on vraiment dire que l'auteur anonyme de ces serments est le fondateur de notre littérature ? Je trouve ça franchement réducteur. Un texte juridique, aussi fondateur soit-il, manque de cette intention esthétique qui fait l'essence même des belles-lettres. Mais sans ces 200 mots environ griffonnés par un scribe, rien de ce qui a suivi n'aurait été possible. C'est le socle, la dalle de béton sur laquelle on va construire une cathédrale de mots.
Chrétien de Troyes et l'invention du roman médiéval
Si l'on parle de littérature au sens noble, celui de la création d'un univers, alors le nom de Chrétien de Troyes s'impose avec une force tranquille. Vers 1170, cet homme change la donne. Avant lui, on racontait des épopées guerrières, des chansons de geste où l'on se tapait dessus pour Dieu ou pour le Roi sans trop se poser de questions existentielles. Avec Chrétien, on entre dans l'ère de l'individu. C'est lui qui donne ses lettres de noblesse à la Matière de Bretagne, transformant des légendes celtiques éparses en un cycle cohérent autour de la Table Ronde.
Le passage révolutionnaire du vers à la prose
À l'époque, la littérature est chantée ou déclamée. Chrétien écrit en vers octosyllabiques, mais il introduit une structure narrative si complexe qu'elle préfigure le roman moderne. Il n'est pas seulement un conteur, c'est un architecte. Il comprend que le lecteur (ou l'auditeur) veut de l'aventure, certes, mais surtout de l'émotion. Le problème avec les textes antérieurs, c'est qu'ils étaient souvent unidimensionnels. Lui, il invente le doute. Ses chevaliers ne sont pas des blocs de fer, ce sont des êtres qui souffrent, qui hésitent entre leur devoir social et leur passion amoureuse.
L'architecture du cycle arthurien comme modèle
Il ne s'est pas contenté d'écrire une histoire, il a créé un système. En introduisant des personnages comme Lancelot ou Perceval, il fixe des archétypes qui hantent encore notre imaginaire collectif 850 ans plus tard. Reste que cette naissance est indissociable des cours seigneuriales de l'époque, notamment celle de Marie de Champagne. La littérature française naît donc d'une rencontre entre un talent individuel hors norme et un mécénat raffiné qui exigeait plus que des récits de massacres. C'est une littérature de salon avant l'heure, où l'on discute de la "fine amor" entre deux tournois.
Lancelot ou le Chevalier de la Charrette : le sommet de la psychologie
Dans cette œuvre précise, Chrétien pousse le bouchon très loin. Faire monter un chevalier dans une charrette d'infamie pour l'amour d'une femme, c'était un choc culturel total pour l'époque. On n'y pense pas assez, mais c'est l'invention de la soumission romantique. Ce n'est plus la force brute qui domine, c'est le sentiment. Et c'est précisément là que la littérature française trouve son identité : dans l'analyse quasi clinique des mouvements du cœur.
Pourquoi Ronsard a failli tout rafler au XVIe siècle
Faisons un bond dans le temps. On arrive en 1549. La langue a bien changé, elle s'est musclée, mais elle souffre encore d'un complexe d'infériorité face à l'italien et au latin. C'est là qu'intervient Pierre de Ronsard et sa bande de la Pléiade. Leur manifeste, la Défense et illustration de la langue française, est un cri de guerre. Pour eux, le fondateur, c'est celui qui va donner au français la dignité d'une langue antique. Ils veulent que nos poètes soient les égaux d'Homère ou de Virgile. Et honnêtement, ils ont failli réussir à faire table rase du passé médiéval.
Ronsard, c'est le "Prince des poètes". Il impose une rigueur, une richesse lexicale et une ambition démesurée. Sauf que, dans son élan, il a peut-être un peu trop forcé sur les néologismes et les références grecques. Mais quel souffle ! Il a compris que pour qu'une littérature survive, elle doit avoir une théorie derrière la pratique. On ne peut pas juste écrire, il faut savoir pourquoi on écrit et comment on le fait. C'est une prise de position forte qui a marqué l'esprit français : cette manie que nous avons de toujours vouloir théoriser nos arts.
Le mépris du latin et l'affirmation nationale
Le projet était politique autant qu'esthétique. En 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts avait déjà imposé le français dans les actes administratifs. Ronsard et Joachim du Bellay ont pris le relais sur le plan culturel. Ils ont décidé que le français n'était pas une langue "barbare" mais un diamant brut qu'il fallait tailler. Résultat : une explosion de formes poétiques, comme le sonnet, qui vont dominer la production française pendant des siècles. Est-ce qu'on peut pour autant appeler Ronsard "le" fondateur ? C'est plutôt le grand rénovateur, celui qui a donné à la France sa conscience littéraire moderne.
Malherbe, le tyran de la grammaire qui a tout figé
"Enfin Malherbe vint", disait Boileau. Et pour beaucoup, c'est là que les ennuis (ou la gloire) commencent. Au début du XVIIe siècle, François de Malherbe décide de faire le ménage. Il trouve la langue de Ronsard trop touffue, trop désordonnée, trop "sale". Il veut de la clarté, de la mesure, de la discipline. À ceci près que cette discipline a failli tuer la poésie à force de vouloir la rendre parfaite. Malherbe est le fondateur de la langue classique, celle que nous apprenons encore à l'école, celle de la précision chirurgicale.
Il passait des journées entières à raturer un adjectif. On est loin de la spontanéité médiévale, n'est-ce pas ? Mais c'est grâce à cette rigueur que le français est devenu la langue diplomatique de l'Europe. Il a créé un outil d'une efficacité redoutable. Là où ça coince, c'est que cette obsession du "bon usage" a aussi exclu énormément de richesses populaires. On a gagné en clarté ce qu'on a perdu en s'ève. Quoi qu'il en soit, sans Malherbe, il n'y aurait pas de Racine, pas de Bossuet, et peut-être pas cette exception culturelle française basée sur le culte de la phrase bien faite.
Molière ou Hugo : peut-on parler de fondateurs tardifs ?
Certains historiens provocateurs aiment dire que la littérature française ne commence vraiment qu'avec Molière. Pourquoi ? Parce que c'est lui qui, pour la première fois, fait parler toutes les classes sociales. Il ne s'adresse pas qu'à une élite, il touche au patrimoine universel. On pourrait aussi citer Victor Hugo qui, au XIXe siècle, a littéralement refondé la langue en cassant l'alexandrin classique. "J'ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire", disait-il. C'est une seconde naissance, une libération après deux siècles de carcan malherbien.
Mais soyons sérieux deux minutes : on ne peut pas être un fondateur quand on arrive après 800 ans d'histoire. Hugo et Molière sont des géants qui ont réorienté le fleuve, mais ils ne l'ont pas fait sortir de terre. Le fleuve coulait déjà, parfois souterrain, parfois tumultueux, depuis les forêts de Bretagne chantées par Chrétien de Troyes. Ce qui est fascinant, c'est cette capacité de la littérature française à se refonder périodiquement, comme si elle avait besoin de tuer ses pères tous les cent ans pour continuer à respirer.
Littérature d'oïl vs littérature d'oc : le match oublié
On oublie trop souvent que dans le sud de ce qu'on appelle aujourd'hui la France, une autre littérature, d'une richesse incroyable, fleurissait parallèlement au vieux français : la littérature d'oc, portée par les troubadours. Guillaume IX d'Aquitaine, par exemple, écrivait des poèmes d'une modernité folle dès la fin du XIe siècle. Alors, pourquoi n'est-il pas considéré comme le fondateur ? Tout simplement parce que l'histoire est écrite par les vainqueurs. Le pouvoir politique s'est déplacé vers le Nord, emportant avec lui la langue d'oïl qui est devenue le français standard.
C'est une perte immense, car la poésie des troubadours a influencé toute l'Europe, y compris Dante et Pétrarque en Italie. On peut dire que le fondateur de la lyrique européenne est occitan, mais le fondateur de la littérature "française" (au sens national du terme) reste ancré dans le domaine d'oïl. C'est une nuance de taille qui montre bien que la naissance d'une littérature est toujours liée à des enjeux de pouvoir et de territoire. Si la capitale avait été Toulouse plutôt que Paris, nous lirions aujourd'hui des classiques écrits dans une langue bien différente.
3 idées reçues sur l'origine de nos lettres
Il circule pas mal de bêtises sur le sujet, et il est temps de remettre les pendules à l'heure. Voici les trois erreurs que je croise le plus souvent dans les dîners en ville ou les copies d'étudiants :
- La Chanson de Roland est le premier texte littéraire. C'est faux. Si elle est le chef-d'œuvre de l'épopée, elle a été précédée par des textes comme la Séquence de sainte Eulalie (vers 880), qui est bien plus ancienne, même si moins impressionnante.
- Le français vient directement du latin pur. En réalité, c'est un "latin de cuisine", très déformé par les usages locaux et les influences germaniques (les Francs), qui a donné naissance au français. Notre littérature porte en elle ces "fautes de frappe" historiques.
- Il n'y avait rien avant le Moyen Âge. C'est oublier la riche tradition orale gauloise dont il ne reste rien d'écrit, mais qui a forcément irrigué l'imaginaire des premiers auteurs romans. On ne crée jamais à partir de rien.
Questions fréquentes sur les origines littéraires
Quel est le premier livre écrit en français ?
On considère généralement que le premier texte suivi en langue romane (l'ancêtre du français) est la Séquence de sainte Eulalie, rédigée aux alentours de l'an 880. C'est un court poème religieux de 29 vers. Ce n'est pas encore un "livre" au sens moderne, mais c'est le premier document où l'on sent une recherche de rythme et de rime en dehors du latin.
Qui a inventé le mot "littérature" ?
Le mot existe depuis le latin "litteratura", mais son sens a énormément évolué. Au Moyen Âge, on parlait plutôt de "clergie" (le savoir des clercs) ou de "poésie". Le terme "littérature" dans son sens moderne de corpus d'œuvres esthétiques ne s'impose vraiment qu'au XVIIIe siècle. Avant cela, on désignait par là l'érudition, le fait d'avoir des lettres.
Pourquoi le français a-t-il pris le dessus sur le latin ?
C'est une question de pragmatisme politique. Les rois de France ont compris que pour unifier un pays, il fallait une langue que le peuple puisse comprendre, au moins partiellement. L'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 a été le coup de grâce pour le latin administratif, obligeant les écrivains à investir massivement la langue vulgaire pour en faire une langue de culture.
L'essentiel à retenir sur cette fondation multiple
Au final, désigner un seul coupable serait une erreur historique. La littérature française est une hydre à plusieurs têtes. Si vous cherchez l'étincelle linguistique, tournez-vous vers les Serments de Strasbourg de 842. Si vous cherchez l'inventeur de la fiction moderne, du personnage complexe et de l'intrigue amoureuse, alors Chrétien de Troyes est votre homme. C'est lui qui a transformé un idiome rustre en un instrument de musique capable de jouer les partitions les plus subtiles.
Personnellement, je reste convaincu que la force de notre littérature vient de ce chaos originel. Elle est née d'un besoin de se comprendre (le traité militaire), d'un besoin de rêver (les légendes bretonnes) et d'un besoin de s'affirmer face aux anciens (la Pléiade). Aujourd'hui encore, chaque écrivain français semble porter en lui un peu de la rigueur de Malherbe et beaucoup de la folie de Lancelot. C'est ce mélange de clarté cartésienne et de passion romanesque qui fait que, depuis plus de dix siècles, on ne s'ennuie jamais en ouvrant un livre écrit dans la langue de Molière... ou plutôt, devrais-je dire, dans la langue de Chrétien.

