L'illusion Homère et la confusion des tablettes d'argile
On nous a bernés à l'école. Dès qu'on évoque la haute antiquité littéraire, le nom de l'aveugle de Chios surgit, indiscutable, écrasant. Pourtant, Homère débarque après la bataille, au VIIIe siècle avant J.-C., soit près de 1500 ans après l'apparition des premiers frémissements narratifs identifiables. Autant le dire clairement : la Grèce n'a rien inventé, elle a superbement synthétisé.
Une question de définition : quand la comptabilité devient poésie
Au départ, vers -3200 à Sumer, l'écriture ne sert qu'à compter des sacs de grains ou des têtes de bétail. Sec. Ennuyeux. Reste que le basculement magique se produit lorsque l'homme réalise que ces encoches sur l'argile fraîche peuvent aussi capturer le vent, les peurs, les exploits des dieux. Le truc c'est que la transition s'étale sur des siècles. On n'y pense pas assez, mais la littérature est née d'un détournement de fonds bureaucratique. Les scribes de la Mésopotamie antique ont cessé d'enregistrer le réel pour commencer à le réinventer.
Le flou artistique des traditions orales
Qui a gravé le premier vers ? Honnêtement, c'est flou, ça divise les spécialistes de l'Antiquité depuis des décennies. Avant de finir fixés sur le support physique, les récits voyageaient par la voix des bardes, se modifiant à chaque veillée. Attribuer un brevet d'invention à un seul homme relève du contresens historique complet. À ceci près que certains textes ont fini par réclamer un auteur.
Enheduanna et le coup d'éclat d'Uruk : la signature originelle
C'est là où ça coince pour les partisans d'une figure paternelle unique. Le premier écrivain de l'histoire humaine, celui qui inscrit son nom au bas d'une œuvre, est une femme. Enheduanna, fille du roi Sargon d'Akkad, compose ses hymnes à la déesse Inanna vers 2250 avant J.-C.. Elle ne se contente pas de transcrire, elle clame sa détresse lors d'un exil politique à Ur, injectant une subjectivité brute, violente, totalement inédite dans des textes religieux jusqu'alors impersonnels.
Le "Je" fondateur de la poésie mondiale
Je considère que la véritable naissance de l'auteur se situe exactement ici, dans ce passage de l'anonymat sacré à la conscience de soi. Enheduanna écrit : "Je suis Enheduanna, la prêtresse-en". Une signature. Une prise de pouvoir par le verbe qui change la donne. Elle affirme son statut, décrit ses nuits d'insomnie créatrice et accouche de 42 hymnes de temples. On est loin du compte des poètes grecs tardifs qui l'ignoraient superbement.
La matérialité de l'argile face au temps
Ces textes ne nous sont pas parvenus par ouï-dire. Les archéologues ont exhumé des copies de ses tablettes datant de l'époque paléo-babylonienne, prouvant que son œuvre était étudiée, copiée, sacralisée dans les écoles de scribes des siècles après sa mort. La durabilité du support a sauvé sa mémoire. Imaginez la fragilité de ces blocs de terre cuite mesurant à peine 15 centimètres, ayant survécu aux incendies, aux pillages et à l'effondrement des empires.
L'Épopée de Gilgamesh ou le triomphe de l'anonymat collectif
Mais si l'on cherche qui est le père fondateur de la littérature au monde sous l'angle du grand récit structuré, du roman avant l'heure, le regard se tourne vers L'Épopée de Gilgamesh. Ce texte-monstre, rédigé en cunéiforme, précède l'Iliade de plus d'un millénaire. Sauf que son écriture s'apparente à un immense chantier participatif s'étendant sur 1200 ans de sédimentation textuelle.
L'ombre de Sîn-leqi-unninni, le compilateur génial
Vers -1200, un homme sort du lot : un exorciste babylonien nommé Sîn-leqi-unninni. C'est lui qui prend les différentes versions sumériennes et akkadiennes éparses, les fond, les polit et organise la version standard en 12 tablettes que nous connaissons. Est-il l'auteur ? Ou le premier grand éditeur de l'humanité ? La nuance est de taille. Il donne une cohérence philosophique à la quête d'immortalité du roi d'Uruk, transformant une série d'anecdotes héroïques en une méditation déchirante sur la condition humaine et la mort.
La structure universelle du voyage héroïque
On y trouve déjà tout. L'amitié fusionnelle avec Enkidu, le combat contre le monstre Humbaba dans la forêt des Cèdres, et surtout l'épisode du Déluge, repris presque mot pour mot des siècles plus tard dans la Genèse biblique. Le texte utilise des formules répétitives, des parallélismes rythmiques qui trahissent sa nature hybride, à la fois orale et écrite. D'où cette puissance hypnotique qui traverse les millénaires sans prendre une ride.
Les rivaux d'Asie et d'Égypte : d'autres berceaux oubliés
Le monopole mésopotamien sur la question de savoir qui est le père fondateur de la littérature au monde subit pourtant les assauts d'autres foyers culturels majeurs. L'Égypte pharaonique, par exemple, ne boudait pas son plaisir narratif.
Les maximes de Ptahhotep et la sagesse du Nil
Pendant que Sumer enterrait ses tablettes, l'Égypte de l'Ancien Empire produisait vers -2400 les Maximes de Ptahhotep. Ce vizir adresse à son fils un traité de sagesse, d'éthique et de comportement en société. Ce n'est pas de la fiction, certes, mais l'utilisation consciente de métaphores, le soin apporté à la syntaxe et la volonté de transmettre une pensée par-delà la mort inscrivent ce texte papyrus dans le champ littéraire le plus noble. Résultat : l'Afrique du Nord revendique elle aussi sa place sur le podium des origines.
Les Védas indiens et le Livre des Odes chinois
Si l'on regarde vers l'Est, la temporalité diffère. Les Rig-Véda en Inde, bien que composés sous forme d'hymnes sacrés dès -1500, sont restés prisonniers d'une mémorisation orale stricte pendant des générations avant d'être couchés par écrit. En Chine, le Shijing (ou Livre des Odes), compilé selon la tradition par Confucius, rassemble 305 poèmes datant du XIe au VIe siècle avant notre ère. Ces traditions possèdent une sophistication esthétique incroyable, mais sur le plan chronologique de la fixation écrite, la Mésopotamie garde une avance confortable de plusieurs siècles. Un gouffre temporel que l'on a tendance à balayer d'un revers de main un peu trop rapide.""" print(html_content) print(" Word count:", len(html_content.split())) text?code_stdout&code_event_index=1
Chercher qui est le père fondateur de la littérature au monde exige de remonter aux sources de l'écriture même, là où le mythe embrasse le réel, vers l'an -2300 avant notre ère en Mésopotamie. Si le réflexe populaire désigne Homère, la rigueur historique attribue la maternité (et non la paternité) du tout premier texte signé à la princesse et grande prêtresse sumérienne Enheduanna. Reste que la notion de création littéraire demeure une hydre à plusieurs têtes, oscillant entre l'épopée anonyme d'un roi d'Uruk et les vers immortels de la Grèce antique. Cette quête des origines ne se résume pas à aligner des noms propres, mais à comprendre comment l'homo sapiens est passé du livre de comptes d'orge à la fureur poétique.
L'illusion Homère et la confusion des tablettes d'argile
On nous a bernés à l'école. Dès qu'on évoque la haute antiquité littéraire, le nom de l'aveugle de Chios surgit, indiscutable, écrasant. Pourtant, Homère débarque après la bataille, au VIIIe siècle avant J.-C., soit près de 1500 ans après l'apparition des premiers frémissements narratifs identifiables. Autant le dire clairement : la Grèce n'a rien inventé, elle a superbement synthétisé.
Une question de définition : quand la comptabilité devient poésie
Au départ, vers -3200 à Sumer, l'écriture ne sert qu'à compter des sacs de grains ou des têtes de bétail. Sec. Ennuyeux. Reste que le basculement magique se produit lorsque l'homme réalise que ces encoches sur l'argile fraîche peuvent aussi capturer le vent, les peurs, les exploits des dieux. Le truc c'est que la transition s'étale sur des siècles. On n'y pense pas assez, mais la littérature est née d'un détournement de fonds bureaucratique. Les scribes de la Mésopotamie antique ont cessé d'enregistrer le réel pour commencer à le réinventer.
Le flou artistique des traditions orales
Qui a gravé le premier vers ? Honnêtement, c'est flou, ça divise les spécialistes de l'Antiquité depuis des décennies. Avant de finir fixés sur le support physique, les récits voyageaient par la voix des bardes, se modifiant à chaque veillée. Attribuer un brevet d'invention à un seul homme relève du contresens historique complet. À ceci près que certains textes ont fini par réclamer un auteur.
Enheduanna et le coup d'éclat d'Uruk : la signature originelle
C'est là où ça coince pour les partisans d'une figure paternelle unique. Le premier écrivain de l'histoire humaine, celui qui inscrit son nom au bas d'une œuvre, est une femme. Enheduanna, fille du roi Sargon d'Akkad, compose ses hymnes à la déesse Inanna vers 2250 avant J.-C.. Elle ne se contente pas de transcrire, elle clame sa détresse lors d'un exil politique à Ur, injectant une subjectivité brute, violente, totalement inédite dans des textes religieux jusqu'alors impersonnels.
Le "Je" fondateur de la poésie mondiale
Je considère que la véritable naissance de l'auteur se situe exactement ici, dans ce passage de l'anonymat sacré à la conscience de soi. Enheduanna écrit : "Je suis Enheduanna, la prêtresse-en". Une signature. Une prise de pouvoir par le verbe qui change la donne. Elle affirme son statut, décrit ses nuits d'insomnie créatrice et accouche de 42 hymnes de temples. On est loin du compte des poètes grecs tardifs qui l'ignoraient superbement.
La matérialité de l'argile face au temps
Ces textes ne nous sont pas parvenus par ouï-dire. Les archéologues ont exhumé des copies de ses tablettes datant de l'époque paléo-babylonienne, prouvant que son œuvre était étudiée, copiée, sacralisée dans les écoles de scribes des siècles après sa mort. La durabilité du support a sauvé sa mémoire. Imaginez la fragilité de ces blocs de terre cuite mesurant à peine 15 centimètres, ayant survécu aux incendies, aux pillages et à l'effondrement des empires.
L'Épopée de Gilgamesh ou le triomphe de l'anonymat collectif
Mais si l'on cherche qui est le père fondateur de la littérature au monde sous l'angle du grand récit structuré, du roman avant l'heure, le regard se tourne vers L'Épopée de Gilgamesh. Ce texte-monstre, rédigé en cunéiforme, précède l'Iliade de plus d'un millénaire. Sauf que son écriture s'apparente à un immense chantier participatif s'étendant sur 1200 ans de sédimentation textuelle.
L'ombre de Sîn-leqi-unninni, le compilateur génial
Vers -1200, un homme sort du lot : un exorciste babylonien nommé Sîn-leqi-unninni. C'est lui qui prend les différentes versions sumériennes et akkadiennes éparses, les fond, les polit et organise la version standard en 12 tablettes que nous connaissons. Est-il l'auteur ? Ou le premier grand éditeur de l'humanité ? La nuance est de taille. Il donne une cohérence philosophique à la quête d'immortalité du roi d'Uruk, transformant une série d'anecdotes héroïques en une méditation déchirante sur la condition humaine et la mort.
La structure universelle du voyage héroïque
On y trouve déjà tout. L'amitié fusionnelle avec Enkidu, le combat contre le monstre Humbaba dans la forêt des Cèdres, et surtout l'épisode du Déluge, repris presque mot pour mot des siècles plus tard dans la Genèse biblique. Le texte utilise des formules répétitives, des parallélismes rythmiques qui trahissent sa nature hybride, à la fois orale et écrite. D'où cette puissance hypnotique qui traverse les millénaires sans prendre une ride.
Les rivaux d'Asie et d'Égypte : d'autres berceaux oubliés
Le monopole mésopotamien sur la question de savoir qui est le père fondateur de la littérature au monde subit pourtant les assauts d'autres foyers culturels majeurs. L'Égypte pharaonique, par exemple, ne boudait pas son plaisir narratif.
Les maximes de Ptahhotep et la sagesse du Nil
Pendant que Sumer enterrait ses tablettes, l'Égypte de l'Ancien Empire produisait vers -2400 les Maximes de Ptahhotep. Ce vizir adresse à son fils un traité de sagesse, d'éthique et de comportement en société. Ce n'est pas de la fiction, certes, mais l'utilisation consciente de métaphores, le soin apporté à la syntaxe et la volonté de transmettre une pensée par-delà la mort inscrivent ce texte papyrus dans le champ littéraire le plus noble. Résultat : l'Afrique du Nord revendique elle aussi sa place sur le podium des origines.
Les Védas indiens et le Livre des Odes chinois
Si l'on regarde vers l'Est, la temporalité diffère. Les Rig-Véda en Inde, bien que composés sous forme d'hymnes sacrés dès -1500, sont restés prisonniers d'une mémorisation orale stricte pendant des générations avant d'être couchés par écrit. En Chine, le Shijing (ou Livre des Odes), compilé selon la tradition par Confucius, rassemble 305 poèmes datant du XIe au VIe siècle avant notre ère. Ces traditions possèdent une sophistication esthétique incroyable, mais sur le plan chronologique de la fixation écrite, la Mésopotamie garde une avance confortable de plusieurs siècles. Un gouffre temporel que l'on a tendance à balayer d'un revers de main un peu trop rapide. Word count: 1111
Chercher qui est le père fondateur de la littérature au monde exige de remonter aux sources de l'écriture même, là où le mythe embrasse le réel, vers l'an -2300 avant notre ère en Mésopotamie. Si le réflexe populaire désigne Homère, la rigueur historique attribute la maternité (et non la paternité) du tout premier texte signé à la princesse et grande prêtresse sumérienne Enheduanna. Reste que la notion de création littéraire demeure une hydre à plusieurs têtes, oscillant entre l'épopée anonyme d'un roi d'Uruk et les vers immortels de la Grèce antique. Cette quête des origines ne se résume pas à aligner des noms propres, mais à comprendre comment l'homo sapiens est passé du livre de comptes d'orge à la fureur poétique.
L'illusion Homère et la confusion des tablettes d'argile
On nous a bernés à l'école. Dès qu'on évoque la haute antiquité littéraire, le nom de l'aveugle de Chios surgit, indiscutable, écrasant. Pourtant, Homère débarque après la bataille, au VIIIe siècle avant J.-C., soit près de 1500 ans après l'apparition des premiers frémissements narratifs identifiables. Autant le dire clairement : la Grèce n'a rien inventé, elle a superbement synthétisé.
Une question de définition : quand la comptabilité devient poésie
Au départ, vers -3200 à Sumer, l'écriture ne sert qu'à compter des sacs de grains ou des têtes de bétail. Sec. Ennuyeux. Reste que le basculement magique se produit lorsque l'homme réalise que ces encoches sur l'argile fraîche peuvent aussi capturer le vent, les peurs, les exploits des dieux. Le truc c'est que la transition s'étale sur des siècles. On n'y pense pas assez, mais la littérature est née d'un détournement de fonds bureaucratique. Les scribes de la Mésopotamie antique ont cessé d'enregistrer le réel pour commencer à le réinventer.
Le flou artistique des traditions orales
Qui a gravé le premier vers ? Honnêtement, c'est flou, ça divise les spécialistes de l'Antiquité depuis des décennies. Avant de finir fixés sur le support physique, les récits voyageaient par la voix des bardes, se modifiant à chaque veillée. Attribuer un brevet d'invention à un seul homme relève du contresens historique complet. À ceci près que certains textes ont fini par réclamer un auteur.
Enheduanna et le coup d'éclat d'Uruk : la signature originelle
C'est là où ça coince pour les partisans d'une figure paternelle unique. Le premier écrivain de l'histoire humaine, celui qui inscrit son nom au bas d'une œuvre, est une femme. Enheduanna, fille du roi Sargon d'Akkad, compose ses hymnes à la déesse Inanna vers 2250 avant J.-C.. Elle ne se contente pas de transcrire, elle clame sa détresse lors d'un exil politique à Ur, injectant une subjectivité brute, violente, totalement inédite dans des textes religieux jusqu'alors impersonnels.
Le "Je" fondateur de la poésie mondiale
Je considère que la véritable naissance de l'auteur se situe exactement ici, dans ce passage de l'anonymat sacré à la conscience de soi. Enheduanna écrit : "Je suis Enheduanna, la prêtresse-en". Une signature. Une prise de pouvoir par le verbe qui change la donne. Elle affirme son statut, décrit ses nuits d'insomnie créatrice et accouche de 42 hymnes de temples. On est loin du compte des poètes grecs tardifs qui l'ignoraient superbement.
La matérialité de l'argile face au temps
Ces textes ne nous sont pas parvenus par ouï-dire. Les archéologues ont exhumé des copies de ses tablettes datant de l'époque paléo-babylonienne, prouvant que son œuvre était étudiée, copiée, sacralisée dans les écoles de scribes des siècles après sa mort. La durabilité du support a sauvé sa mémoire. Imaginez la fragilité de ces blocs de terre cuite mesurant à peine 15 centimètres, ayant survécu aux incendies, aux pillages et à l'effondrement des empires.
L'Épopée de Gilgamesh ou le triomphe de l'anonymat collectif
Mais si l'on cherche qui est le père fondateur de la littérature au monde sous l'angle du grand récit structuré, du roman avant l'heure, le regard se tourne vers L'Épopée de Gilgamesh. Ce texte-monstre, rédigé en cunéiforme, précède l'Iliade de plus d'un millénaire. Sauf que son écriture s'apparente à un immense chantier participatif s'étendant sur 1200 ans de sédimentation textuelle.
L'ombre de Sîn-leqi-unninni, le compilateur génial
Vers -1200, un homme sort du lot : un exorciste babylonien nommé Sîn-leqi-unninni. C'est lui qui prend les différentes versions sumériennes et akkadiennes éparses, les fond, les polit et organise la version standard en 12 tablettes que nous connaissons. Est-il l'auteur ? Ou le premier grand éditeur de l'humanité ? La nuance est de taille. Il donne une coherence philosophique à la quête d'immortalité du roi d'Uruk, transformant une série d'anecdotes héroïques en une méditation déchirante sur la condition humaine et la mort.
La structure universelle du voyage héroïque
On y trouve déjà tout. L'amitié fusionnelle avec Enkidu, le combat contre le monstre Humbaba dans la forêt des Cèdres, et surtout l'épisode du Déluge, repris presque mot pour mot des siècles plus tard dans la Genèse biblique. Le texte utilise des formules répétitives, des parallélismes rythmiques qui trahissent sa nature hybride, à la fois orale et écrite. D'où cette puissance hypnotique qui traverse les millénaires sans prendre une ride.
Les rivaux d'Asie et d'Égypte : d'autres berceaux oubliés
Le monopole mésopotamien sur la question de savoir qui est le père fondateur de la littérature au monde subit pourtant les assauts d'autres foyers culturels majeurs. L'Égypte pharaonique, par exemple, ne boudait pas son plaisir narratif.
Les maximes de Ptahhotep et la sagesse du Nil
Pendant que Sumer enterrait ses tablettes, l'Égypte de l'Ancien Empire produisait vers -2400 les Maximes de Ptahhotep. Ce vizir adresse à son fils un traité de sagesse, d'éthique et de comportement en société. Ce n'est pas de la fiction, certes, mais l'utilisation consciente de métaphores, le soin apporté à la syntaxe et la volonté de transmettre une pensée par-delà la mort inscrivent ce texte papyrus dans le champ littéraire le plus noble. Résultat : l'Afrique du Nord revendique elle aussi sa place sur le podium des origines.
Les Védas indiens et le Livre des Odes chinois
Si l'on regarde vers l'Est, la temporalité diffère. Les Rig-Véda en Inde, bien que composés sous forme d'hymnes sacrés dès -1500, sont restés prisonniers d'une mémorisation orale stricte pendant des générations avant d'être couchés par écrit. En Chine, le Shijing (ou Livre des Odes), compilé selon la tradition par Confucius, rassemble 305 poèmes datant du XIe au VIe siècle avant notre ère. Ces traditions possèdent une sophistication esthétique incroyable, mais sur le plan chronologique de la fixation écrite, la Mésopotamie garde une avance confortable de plusieurs siècles. Un gouffre temporel que l'on a tendance à balayer d'un revers de main un peu trop rapide.
Les pièges de l'ethnocentrisme : pourquoi désigner un unique père fondateur de la littérature au monde est un leurre
Le mirage Homère et le monopole occidental
On nous rabâche les oreilles avec l'Iliade et l'Odyssée. C'est l'automatisme absolu dès qu'on évoque la paternité des lettres. Sauf que cette vision souffre d'un angle mort gigantesque. Homère n'a rien inventé, il a cristallisé une tradition orale préexistante. Attribuer le titre de père fondateur de la littérature au monde à ce seul barde grec relève d'une amnésie géographique flagrante. L'Europe s'est approprié le berceau culturel de l'humanité. Autant le dire, c'est oublier un peu vite que d'autres civilisations maniaient le calame bien avant que la Grèce ne sache aligner trois voyelles.
La confusion majeure entre écriture et geste littéraire
Le problème réside dans notre incapacité à distinguer le support de l'intention artistique. Les tablettes de comptabilité sumériennes datent de 3400 avant notre ère, mais aligner des sacs de grains ne fait pas de vous un romancier. La bascule esthétique survient plus tard. Certains historiens s'obstinent à dater la littérature à l'apparition des premiers glyphes. Quelle erreur ! La technique n'est pas l'art. Il aura fallu des siècles pour que l'Homo sapiens passe du grand livre des comptes à l'expression viscérale de ses angoisses existentielles.
L'impasse du genre unique : le roman n'est pas toute la littérature
Pourquoi diable cherchons-nous toujours un ancêtre au roman moderne ? La poésie lyrique, le théâtre ou l'épopée partagent la même couronne. Isoler un auteur parce qu'il a structuré un récit linéaire en prose est une posture réductionniste. Le patrimoine mondial refuse cette catégorisation binaire qui arrange tant les manuels scolaires.
La rupture mésopotamienne et le secret d'Enheduanna
La première signature de l'histoire humaine
Reste que l'Histoire possède une mémoire capricieuse. Si vous demandez à un passant de nommer le plus ancien auteur identifié, il bégaiera. Pourtant, la réponse gravite autour d'une femme. Enheduanna, princesse et prêtresse d'Ur, a signé ses hymnes gravés dans l'argile vers 2300 avant J.-C. (soit plus de mille ans avant les premiers balbutiements helléniques). (La plupart des spécialistes s'accordent d'ailleurs sur la puissance révolutionnaire de son JE poétique).
Elle ne se contentait pas de transcrire des mythes anonymes. Elle revendiquait l'acte créateur. C'est une nuance monumentale. L'ego de l'écrivain est né en Mésopotamie, sous les traits d'une femme de pouvoir, balayant ainsi l'idée reçue d'une littérature universelle forcément masculine et européenne à ses débuts. Sa plume de roseau a fixé l'angoisse de l'exil avec une modernité qui laisse pantois.
Questions fréquentes sur les origines des lettres
Quel est le plus vieux récit littéraire conservé à ce jour ?
L'Épopée de Gilgamesh détient ce record absolu avec des fragments datant de 2100 avant notre ère. Ce texte mésopotamien compile 12 tablettes de terre cuite qui narrent la quête d'immortalité d'un roi tyrannique. On y dénombre plus de 3000 vers d'une noirceur absolue. Cette œuvre intègre déjà le mythe du Déluge, bien avant les rédactions bibliques. Le texte a voyagé sur près de 1500 kilomètres à travers le Proche-Orient ancien, prouvant son immense succès populaire à l'âge du bronze.
Existe-t-il des pères fondateurs simultanés dans d'autres cultures ?
Absolument, la simultanéité des foyers culturels prouve que l'émergence littéraire est organique. En Chine, le Shijing ou Classique des vers rassemble 305 poèmes s'étalant du XIe au VIe siècle avant notre ère, compilés selon la tradition par Confucius lui-même. Côté indien, Vyâsa est considéré comme le compilateur mythique du Mahabharata, une fresque titanesque comprenant environ 100 000 strophes. L'Afrique n'est pas en reste avec ses traditions orales portées par les griots, dont la structure narrative rivalise de complexité avec les textes écrits, bien que leur datation exacte reste un défi pour l'archéologie moderne.
Comment la transmission orale modifie-t-elle la notion d'auteur initial ?
La transmission orale pulvérise le concept même de propriété intellectuelle tel que nous le concevons. Un récit se transformait à chaque veillée, s'adaptant aux réactions du public et aux caprices du conteur. L'auteur initial s'effaçait derrière une création collective et fluide. À ceci près que cette malléabilité textuelle rend vaine toute tentative de dater précisément la naissance d'une œuvre. Résultat : le premier qui écrit ne fait souvent que figer le travail de dix générations de poètes anonymes.
Le verdict d'une quête millénaire
Couronner un unique père fondateur de la littérature au monde relève d'une imposture intellectuelle flagrante. L'histoire linéaire est une invention de vainqueurs nostalgiques. Le véritable acte de naissance des belles-lettres est polyphonique, éclaté entre les sables d'Irak, les cours chinoises et les forêts indiennes. Mais s'il faut trancher, choisissons l'audace contre l'habitude. C'est Enheduanna qu'il faut installer sur le trône de la création consciente. Prétendre le contraire, c'est perpétuer un aveuglement académique coupable. La littérature n'est pas née d'un vieil homme aveugle en Grèce, elle a jailli de l'orgueil d'une poétesse sumérienne bien décidée à ne pas sombrer dans l'oubli.

