De la théorie à la pratique : pourquoi définir ce que signifie l’égalité est un casse-tête permanent
On s'imagine souvent que la notion est limpide parce qu'elle trône au fronton de nos mairies. Erreur. Historiquement, l’égalité commence par une abstraction juridique. En 1789, on a décidé que les hommes naissaient libres et égaux en droits. Une révolution, certes. Mais posez-vous la question : cette égalité formelle suffit-elle à nourrir celui qui n'a rien ? Pas vraiment. Là où ça coince, c'est que le droit de dormir sous les ponts est le même pour le riche que pour le pauvre, comme le disait ironiquement Anatole France. On est loin du compte si l’on s’arrête à la simple lettre de la loi.
L'égalité de droit face au mur du quotidien
L’égalité civile est le socle, la base indispensable, mais elle s’avère parfois d’une neutralité désarmante. Elle postule que la règle est la même pour tous (le principe d'universalité). Or, appliquer une règle identique à des situations de départ profondément inégales ne fait que figer les hiérarchies existantes. Imaginons une course de 100 mètres où certains partent avec des boulets aux pieds alors que les autres sont en baskets de compétition. La ligne de départ est la même, pourtant la compétition est jouée d’avance. C'est ce qu'on appelle l'égalité de façade, et honnêtement, c'est flou pour beaucoup de citoyens qui ne voient pas la couleur de cette promesse dans leur fiche de paie.
Reste que ce cadre juridique protège. Sans lui, ce serait l'arbitraire total. Mais force est de constater que le passage de l'égalité théorique à l'égalité réelle demande plus que des textes constitutionnels. Il faut des moyens. Des chiffres ? En France, malgré ce principe, l’écart de patrimoine entre les 10% les plus riches et les 50% les plus pauvres a explosé de plus de 40% en trois décennies. On voit bien que la loi ne fait pas tout.
La méritocratie et l’égalité des chances : un idéal sous perfusion
C'est ici que le débat s'enflamme. L'égalité des chances, c'est l'idée que chacun peut atteindre le sommet, peu importe d'où il vient. Un beau récit national. Mais la réalité des chiffres est plus cruelle : selon l'OCDE, il faut en moyenne 6 générations en France pour qu'un enfant d'une famille pauvre atteigne le revenu moyen. Six \! On n'y pense pas assez, mais cela signifie que l'ascenseur social est en panne de batterie, coincé entre deux étages depuis les chocs pétroliers.
Le talent est-il vraiment le seul juge ?
Le système éducatif est censé être le grand égalisateur. Pourtant, les statistiques montrent que les enfants de cadres ont 2,5 fois plus de chances d'obtenir un diplôme du supérieur que les enfants d'ouvriers. Est-ce une question de neurones ? Évidemment que non. Le capital culturel, ce bagage invisible fait de codes, de lectures et de réseaux, change la donne dès la maternelle. L'égalité des chances finit par ressembler à une loterie où certains possèdent déjà la moitié des numéros gagnants avant même d'avoir gratté le ticket.
Je pense sincèrement que nous nous berçons d'illusions en pensant que le mérite seul explique la réussite. C'est une vision confortable pour ceux qui ont réussi, car elle transforme leur chance en vertu. Mais qu'en est-il de la justice ? Si l'on ne corrige pas les inégalités de départ par des politiques ciblées, la méritocratie n'est qu'une aristocratie qui a changé de nom. Car, au fond, l'égalité des chances suppose une égalité des moyens qui n'existe nulle part.
Ce que signifie l'égalité quand on parle de redistribution et de résultats
On entre ici dans la zone rouge, celle qui fait trembler les économistes libéraux. L'égalité de résultat vise à réduire les écarts effectifs entre les individus, notamment par l'impôt et les services publics. L'idée n'est plus seulement de donner la même chance, mais de s'assurer que personne ne reste sur le bas-côté. Résultat : la France redistribue environ 32% de son PIB en protection sociale, l'un des taux les plus élevés au monde. C'est le prix de notre cohésion, paraît-il.
La tension entre équité et égalité mathématique
C'est là que le bât blesse pour certains. Est-il juste de prendre à ceux qui travaillent plus pour donner à ceux qui ont moins ? La réponse divise les spécialistes depuis des siècles. L'égalité arithmétique (donner la même chose à tout le monde) s'oppose à l'équité (donner en fonction des besoins). Imaginez une salle de classe où l'on donnerait une paire de lunettes à chaque élève, même à ceux qui ont 10/10 à chaque œil. Ce serait égal, mais totalement absurde. D'où la nécessité de cibler les aides, quitte à créer des différences de traitement pour rétablir une forme de justice supérieure.
Certains crient à l'assistanat, d'autres au manque de solidarité. Mais la vérité est ailleurs : l'égalité de résultat absolue est une utopie qui finit souvent en dystopie (les expériences du XXe siècle nous l'ont prouvé). À l'inverse, l'absence totale de redistribution crée des sociétés explosives où la violence devient le seul langage de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Autant le dire clairement, l'équilibre est précaire.
Les alternatives contemporaines : équité, inclusion et discrimination positive
Face à l'échec relatif des modèles classiques, de nouveaux concepts ont émergé. La discrimination positive, par exemple, consiste à favoriser volontairement certains groupes historiquement lésés. C'est l'admission de Sciences Po via des conventions avec les lycées de ZEP ou les quotas de femmes dans les conseils d'administration (loi Copé-Zimmermann de 2011). À ceci près que cette méthode heurte frontalement le dogme de l'indifférenciation. En France, pays de l'universalisme, dire que l'on traite différemment les gens selon leur origine ou leur sexe pour les rendre égaux, ça passe mal.
L'inclusion, le nouveau mot d'ordre ?
L’inclusion va plus loin. Elle ne demande pas seulement d’ouvrir la porte, mais de changer la structure de la maison pour que tout le monde puisse y circuler. Si l'on prend le cas du handicap, l'égalité ne consiste pas à dire que l'étudiant en fauteuil roulant a le droit de s'inscrire à la fac, mais à construire des rampes et des ascenseurs pour qu'il puisse réellement accéder aux cours. Mais attention, l'inclusion à toutes les sauces peut aussi devenir un gadget marketing pour entreprises en quête de label. On voit des chartes de diversité fleurir partout, sauf que les salaires, eux, stagnent pour les mêmes catégories de population. Bref, le discours avance plus vite que les virements bancaires.
Il faut bien comprendre que l'égalité n'est pas un état stationnaire, c'est un combat permanent contre l'entropie sociale. Dès qu'on arrête de pousser, les privilèges reprennent le dessus. Est-ce décourageant ? Peut-être. Mais c’est le propre des idéaux : ils servent de boussole, pas de destination finale. Sans cette tension constante, nos sociétés s'effondreraient sous le poids des égoïsmes. Or, la question qui demeure est de savoir jusqu'où nous sommes prêts à sacrifier une part de notre liberté individuelle pour garantir cette égalité collective si chère et si coûteuse.
