Le truc c'est que, pour un homme de sa stature, la question de savoir "où il se trouve" ne se limite pas à des coordonnées GPS. C'est un voyage permanent. Entre les rumeurs de décès qui ont secoué Twitter (ou X, peu importe le nom qu'on lui donne) en octobre 2023 et ses prises de position tranchées sur la politique indienne, Sen est partout là où on débat de justice sociale. Franchement, voir un intellectuel de cette trempe rester aussi vif alors que la plupart de ses contemporains ont pris une retraite bien méritée depuis vingt ans, ça force le respect.
Cambridge, Massachusetts : le port d'attache académique d'un Nobel infatigable
C'est ici, dans cette enclave intellectuelle de la côte Est américaine, que l'essentiel du quotidien d'Amartya Sen se déroule. Harvard n'est pas juste un employeur pour lui ; c'est un écosystème. Il y enseigne non seulement l'économie, mais aussi la philosophie, une dualité qui définit toute sa carrière. On le croise parfois près du Littauer Center, le cœur battant du département d'économie. Mais attention, ne vous attendez pas à le voir courir d'un amphithéâtre à l'autre comme un jeune thésard stressé.
Le bureau du Littauer Center et la vie à Harvard
À Harvard, Sen bénéficie d'un statut particulier. Le titre de "University Professor" est la plus haute distinction académique de l'institution, accordée à seulement une poignée de chercheurs dont les travaux dépassent les frontières d'une seule discipline. Il y dispose d'une infrastructure qui lui permet de continuer à écrire. Son emploi du temps est, de ce que l'on sait, encore rythmé par des rencontres avec des doctorants et des échanges avec d'autres sommités. Reste que, physiquement, ses déplacements sont plus limités qu'auparavant, ce qui est bien normal quand on a traversé presque un siècle d'histoire mondiale.
Un emploi du temps qui défie les statistiques de l'âge
On n'y pense pas assez, mais maintenir une activité de recherche à 90 ans passés est une anomalie statistique. Sen publie encore. Il intervient dans des webinaires. Il répond à des interviews. Sa présence à Cambridge lui assure une proximité avec les centres de pouvoir intellectuel mondiaux, tout en lui offrant le calme nécessaire pour peaufiner ses mémoires ou ses essais critiques sur la démocratie. C'est là-bas qu'il a rédigé une grande partie de son livre autobiographique "Home in the World", publié récemment, qui retrace justement son parcours nomade.
Santiniketan et Calcutta : l'ancrage indien indéboulonnable
Si Cambridge est son lieu de travail, l'Inde reste son foyer spirituel et politique. Plus précisément Santiniketan, au Bengale-Occidental. C'est là qu'il possède sa maison familiale, baptisée "Pratichi". Le problème, c'est que cet attachement territorial a récemment été au cœur d'une polémique assez laide avec les autorités universitaires locales de Visva-Bharati. On l'a accusé d'occuper illégalement une partie du terrain de sa propre maison. Autant le dire clairement : pour beaucoup, c'était une attaque politique déguisée visant à discréditer l'un des critiques les plus féroces du gouvernement actuel de Narendra Modi.
La maison Pratichi : un symbole de résistance
Cette maison n'est pas qu'un tas de briques. C'est un héritage de son grand-père, Kshitimohan Sen, qui travaillait aux côtés du poète Rabindranath Tagore. Quand Amartya Sen se trouve en Inde, c'est là qu'il se ressource. Or, ces dernières années, les séjours se sont espacés à cause de la pandémie de COVID-19 et de sa santé fragile, mais le lien n'est jamais rompu. Chaque fois qu'il y retourne, c'est un événement national. La presse indienne suit ses moindres faits et gestes, car sa simple présence à Santiniketan est perçue comme un acte de soutien à une certaine idée de l'Inde : laïque, pluraliste et ouverte.
Les polémiques foncières et la bataille juridique
Le conflit avec l'université Visva-Bharati a duré des mois. Les autorités affirmaient qu'il détenait 1,38 acre de terre alors qu'il n'en aurait eu droit qu'à 1,25. Une broutille administrative transformée en affaire d'État. Le truc, c'est que Sen a tenu bon. La justice a fini par suspendre les ordres d'expulsion, mais cela montre à quel point, même à distance, il reste une cible. Je trouve ça assez révélateur de notre époque : même un Nobel de 90 ans n'est pas à l'abri des tracasseries bureaucratiques quand il dérange le pouvoir en place.
La santé d'Amartya Sen : pourquoi on a cru qu'il nous avait quittés ?
Le 10 octobre 2023, la panique a pris le dessus sur la raison. Un tweet provenant d'un compte parodiant Claudia Goldin (la lauréate du prix Nobel d'économie 2023) annonçait le décès d'Amartya Sen. En quelques minutes, l'information a fait le tour du globe. Sauf que c'était un "hoax", une fausse nouvelle totale. C'est sa fille, Nandana Sen, qui a dû monter au créneau sur les réseaux sociaux pour rassurer tout le monde en publiant une photo d'elle avec son père, tout sourire, en train de déguster un repas à Cambridge.
Le canular de 2023 et la réaction de sa famille
Cette fausse alerte a eu le mérite de rappeler à quel point le monde tient à lui. Nandana Sen a précisé que son père était en excellente forme (pour son âge) et qu'il travaillait sur ses prochains projets. Ce genre d'incident montre la toxicité de l'immédiateté numérique. On enterre les gens avant même de vérifier la source. Mais au-delà du buzz, cela a confirmé que Sen reste sous une surveillance médiatique constante. Il ne peut pas simplement "être" quelque part ; sa localisation et son état de santé sont devenus des enjeux d'information publique.
Comment un nonagénaire gère sa visibilité mondiale
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de savoir comment il gère sa fatigue. Il ne voyage plus autant qu'il y a dix ans, où on le voyait passer de Londres à Delhi en passant par New York en une semaine. Aujourd'hui, ses interventions se font par visioconférence. Il choisit ses combats. Mais ne vous y trompez pas : la voix est peut-être plus frêle, mais l'argumentation reste d'une précision chirurgicale. Il n'a rien perdu de sa superbe intellectuelle, ce qui est peut-être la meilleure réponse à ceux qui voudraient le voir se retirer définitivement.
L'approche par les capabilités : une boussole qui n'a pas vieilli
Si vous vous demandez pourquoi on s'intéresse encore à l'endroit où il se trouve, c'est parce que ses idées sont plus actuelles que jamais. Sen a révolutionné l'économie en disant : "Arrêtez de regarder uniquement le PIB, regardez ce que les gens sont réellement capables de faire". C'est ce qu'il appelle les capabilités. Aujourd'hui, alors que les inégalités explosent, son cadre d'analyse est utilisé par l'ONU pour calculer l'IDH (Indice de Développement Humain).
Capabilités vs PIB : le combat de sa vie
Le problème avec le PIB, c'est qu'il peut augmenter alors que la population crève de faim. Sen a vécu la famine du Bengale en 1943 (il avait 9 ans). Ça change la donne. Il a compris très tôt que la famine n'est pas un manque de nourriture, mais un manque de droits et d'accès. C'est là où ça coince souvent dans les théories économiques classiques : elles oublient l'humain derrière le chiffre. Sen, lui, remet l'humain au centre. Que vous soyez à Cambridge ou dans un village du Bihar, la question reste la même : avez-vous la liberté réelle de choisir la vie que vous avez des raisons de valoriser ?
L'IDH, 30 ans après sa création
On oublie souvent que c'est lui, avec son ami pakistanais Mahbub ul Haq, qui a pondu ce concept dans les années 90. Aujourd'hui, c'est la norme. Mais Sen reste critique. Il trouve que l'IDH est encore trop réducteur. Il pousse pour des mesures plus fines de la liberté politique et de l'agence individuelle. C'est précisément là que son travail actuel à Harvard se concentre : affiner ces outils pour qu'ils ne deviennent pas de simples gadgets bureaucratiques.
Amartya Sen face à l'Inde contemporaine : une voix qui dérange à distance
Je reste convaincu que si Sen ne vivait pas aux États-Unis, sa liberté de parole en Inde serait bien plus menacée. Depuis son bureau de Cambridge, il observe la dérive identitaire de son pays d'origine avec une inquiétude non dissimulée. Il ne mâche pas ses mots contre le "majoritarisme" hindou. Pour lui, l'Inde est en train de saboter son propre avenir en excluant ses minorités et en affaiblissant ses institutions démocratiques.
Mais attention, il n'est pas un opposant systématique par principe. Il critique sur la base de données. Quand il compare les progrès sociaux du Bangladesh ou de certains États indiens comme le Kerala par rapport à la moyenne nationale, il fait de l'économie, pas de la politique de comptoir. Résultat : ses détracteurs l'accusent d'être déconnecté de la réalité indienne parce qu'il vit dans le confort de la Ivy League. C'est un argument facile, mais qui ne tient pas la route quand on lit la profondeur de ses analyses de terrain.
Sen vs Arrow : deux visions de la démocratie et du choix social
Pour comprendre où se situe Sen intellectuellement aujourd'hui, il faut se pencher sur ses vieux débats avec Kenneth Arrow. On entre là dans le dur de la théorie du choix social. Arrow avait prouvé, avec son théorème d'impossibilité, qu'il était impossible de construire une fonction de bien-être social cohérente à partir de préférences individuelles sans être dictatorial. Sen a passé une partie de sa vie à essayer de contourner ce résultat, non pas en niant la logique d'Arrow, mais en enrichissant l'information disponible.
Le théorème d'impossibilité revisité
Là où Arrow voyait une impasse mathématique, Sen a vu une opportunité philosophique. Il a montré que si l'on permet des comparaisons interpersonnelles d'utilité (ce que les économistes orthodoxes détestent faire), le problème change de visage. C'est technique, certes, mais c'est ce qui permet aujourd'hui de justifier des politiques de redistribution ou des systèmes de santé publique. Sans les travaux de Sen, l'économie serait restée une science froide de l'allocation des ressources, incapable de dire quoi que ce soit sur la justice.
La place du choix social dans l'économie moderne
Aujourd'hui, à Harvard, il continue de superviser des travaux qui appliquent ces théories aux défis du XXIe siècle : le changement climatique, l'intelligence artificielle et les migrations. Comment agréger les préférences de milliards d'individus pour sauver la planète ? C'est le genre de questions qui l'occupent. On est loin du compte si on pense que Sen ne fait que de la philosophie morale ; il reste un mathématicien hors pair qui utilise les outils les plus pointus pour défendre des causes humaines.
Les erreurs de lecture courantes sur sa situation et son œuvre
Il y a pas mal d'idées reçues qui circulent sur Amartya Sen. La première, c'est qu'il serait "à la retraite". C'est faux. À Harvard, un professeur de son rang peut rester en poste tant qu'il le souhaite et tant qu'il est capable d'enseigner. La deuxième erreur, c'est de croire qu'il a abandonné l'économie pour la philosophie pure. En réalité, pour lui, les deux sont indissociables. On ne peut pas faire de bonne économie sans une base éthique solide.
Non, Amartya Sen n'est pas devenu "simplement" philosophe
Certains économistes "durs" (ceux qui ne jurent que par les régressions économétriques) ont tendance à rejeter Sen dans le camp des philosophes pour ne plus avoir à discuter ses arguments. C'est une erreur fondamentale. Ses contributions à la théorie de la mesure, à l'axiomatique du choix social et à l'analyse de la pauvreté sont purement techniques. Il a juste l'élégance de les emballer dans une prose accessible, ce qui, soit dit en passant, devrait être la norme et non l'exception.
L'idée reçue sur son opposition systématique au marché
On entend souvent dire que Sen est un anti-marché primaire. C'est absurde. Il a toujours reconnu l'efficacité du marché pour allouer certains biens. À ceci près qu'il refuse de voir le marché comme une fin en soi. Pour lui, le marché est un outil. Si le marché ne permet pas à une petite fille d'aller à l'école ou à un vieillard de se soigner, alors le marché a échoué. C'est une nuance de taille qui le sépare des idéologues des deux bords.
Questions fréquentes sur la situation actuelle d'Amartya Sen
Quel est l'âge d'Amartya Sen et quel est son état de santé ?
Amartya Sen a fêté ses 90 ans le 3 novembre 2023. Malgré les rumeurs de décès infondées qui ont circulé cette année-là, il est en vie et continue d'être intellectuellement actif. Sa santé est celle d'un homme de son âge : il est plus fragile physiquement et limite ses déplacements internationaux, mais il conserve toute sa lucidité et sa capacité de travail.
Continue-t-il d'enseigner à Harvard en 2024 ?
Oui, il détient toujours son titre de Thomas W. Lamont University Professor à Harvard. Bien que sa charge de cours soit adaptée, il reste membre du corps professoral et participe à la vie académique, notamment à travers la direction de thèses et des conférences ponctuelles. Son bureau se trouve toujours au sein du département d'économie de l'université.
Où vit-il la majeure partie de l'année ?
Il réside principalement à Cambridge, dans le Massachusetts, à proximité du campus de Harvard. C'est son lieu de résidence habituel depuis plusieurs décennies. Il effectue toutefois des séjours réguliers (quand sa santé le permet) en Inde, dans sa maison de Santiniketan au Bengale-Occidental.
Quel est son dernier livre publié ?
Son ouvrage majeur le plus récent est "Home in the World: A Memoir", publié en 2021. C'est un livre très personnel où il revient sur son enfance en Birmanie et au Bengale, ses années d'études à Cambridge (Royaume-Uni) et la genèse de ses idées sur la justice et la liberté. Il continue par ailleurs de publier des articles dans des revues spécialisées et des journaux d'opinion comme The New York Review of Books.
L'essentiel : un citoyen du monde toujours en mouvement
Finalement, Amartya Sen se trouve là où les idées bougent. Géographiquement, il est ancré à Harvard, mais son esprit parcourt les zones de conflit, les poches de pauvreté et les parlements du monde entier. Il reste cette voix singulière capable de parler de poésie bengalie et de théorèmes mathématiques dans la même phrase. Sa présence physique à Cambridge est presque secondaire par rapport à sa présence intellectuelle globale. On est loin du compte si on pense qu'il appartient au passé ; ses travaux sur l'identité et la violence, notamment son livre "Identity and Violence", sont d'une brûlante actualité à l'heure où les nationalismes reprennent du poil de la bête.
Qu'il soit dans son bureau du Massachusetts ou dans sa véranda à Santiniketan, Sen continue de nous poser la seule question qui vaille : comment vivre ensemble dans un monde de diversité sans sacrifier la justice ? Tant qu'il sera là pour nous la poser, il y aura un peu d'espoir pour la science économique. Et ça, c'est une sacrée bonne nouvelle, peu importe où il se trouve exactement sur la carte.
