Alicia Oliveira : l'amie des années de plomb et de fer
On ne peut pas comprendre qui est François sans plonger dans les archives sombres de l'Argentine des années 1970. C'est là que tout commence vraiment pour son amitié avec Alicia Oliveira. Elle était juge, une femme de poigne, et surtout une cible pour la junte militaire. Le futur Pape, alors jeune provincial des Jésuites, l'a protégée. Il l'emmenait secrètement au séminaire de San Miguel pour qu'elle puisse voir ses enfants en sécurité. C'est un truc de dingue quand on y pense : un prêtre qui risque sa peau pour une magistrate traquée par les militaires. Leur lien ne s'est jamais rompu, jusqu'au décès d'Alicia en 2014, un an seulement après l'élection de son ami au trône de Pierre.
Une complicité politique et humaine hors norme
Leur relation n'était pas faite de politesses ecclésiastiques. Ils s'engueulaient, ils débattaient. Alicia n'avait pas sa langue dans sa poche. Elle le poussait dans ses retranchements sur la question des disparus et de la justice sociale. Le truc, c'est que Bergoglio aimait ça. Il aimait cette contradiction franche. Elle représentait pour lui une forme de courage civil qui lui manquait peut-être dans certains couloirs de l'Église. Alicia Oliveira n'était pas une dévote silencieuse ; elle était une force de la nature qui tutoyait le futur Pape et le rappelait à la réalité du terrain quand il se perdait dans ses dossiers administratifs.
Le soutien indéfectible lors de l'élection de 2013
Quand la fumée blanche s'est échappée de la chapelle Sixtine le 13 mars 2013, Alicia n'a pas été surprise. Elle savait. Elle connaissait l'étoffe de l'homme. Mais elle s'inquiétait aussi pour lui. Elle savait que la Curie romaine serait un panier de crabes bien plus complexe que les tribunaux de Buenos Aires. Elle a été l'une des premières personnes qu'il a tenté de joindre. Cette amitié-là, c'était son ancrage, sa boussole argentine dans un Vatican qui lui semblait parfois bien lointain et étranger.
Clelia Luro et le défi permanent au célibat sacerdotal
Il y a une autre femme dont le nom revient sans cesse quand on gratte un peu le vernis des biographies officielles : Clelia Luro. Elle était l'épouse de l'ancien évêque Jerónimo Podestá, qui avait démissionné pour l'épouser. Autant dire que dans l'Église pré-François, elle était un peu la paria, celle qu'on ne recevait pas. Sauf que Bergoglio, lui, l'appelait tous les dimanches. On est loin du compte si l'on imagine un Pape rigide sur les dogmes quand il s'agit d'amitié. Il décrochait son téléphone à 16h00 précises, presque chaque semaine, pour prendre des nouvelles de cette femme qui représentait tout ce que l'institution rejetait.
Les coups de fil du dimanche : une tradition de fidélité
Pourquoi une telle régularité ? Parce que Jorge Mario Bergoglio a horreur de l'abandon. Il voyait en Clelia une femme qui avait souffert pour l'homme qu'elle aimait, et qui avait été traitée avec une dureté qu'il jugeait injuste. Ces conversations duraient parfois des heures. Ils parlaient de la vie, de la solitude, de la foi aussi, mais d'une foi incarnée, loin des traités de théologie poussiéreux. Reste que cette amitié a longtemps été vue d'un mauvais œil par ses pairs, qui y voyaient une forme de complaisance envers ceux qui avaient "trahi" leurs vœux. Lui s'en moquait éperdument.
Le rôle de Clelia dans la compréhension du monde laïc
Clelia a été les yeux et les oreilles de Bergoglio dans le monde des "rejetés" de l'Église. Elle lui racontait les difficultés des prêtres mariés, les galères des familles marginalisées. Grâce à elle, il a gardé un pied dans la réalité sociale brute. C'est peut-être là que s'est forgée son idée d'une "Église hôpital de campagne". On n'y pense pas assez, mais sans ces discussions dominicales avec une femme mariée à un ex-évêque, le discours de François sur la miséricorde n'aurait sans doute pas la même saveur, la même épaisseur humaine.
Esther Ballestrino : la patronne marxiste qui a tout changé
S'il y a une femme qui a intellectuellement "accouché" le Pape François, c'est bien Esther Ballestrino de Careaga. Elle était sa patronne dans un laboratoire d'analyses chimiques où il travaillait quand il avait 17 ou 18 ans. Elle était biochimiste, elle était Paraguayenne, et elle était surtout communiste. Une vraie de vraie. Elle lui a appris la rigueur du travail, mais elle lui a surtout ouvert les yeux sur la littérature politique et les luttes sociales. "Je lui dois tant", a-t-il souvent répété. C'est elle qui lui a fait lire les textes du parti communiste, non pas pour l'endoctriner, mais pour qu'il comprenne le monde.
La tragédie des Mères de la Place de Mai
Le destin d'Esther est tragique. Elle est devenue l'une des fondatrices des Mères de la Place de Mai après l'enlèvement de sa fille par la dictature. Elle-même a fini par être enlevée, torturée et jetée à la mer lors des sinistres "vols de la mort". Bergoglio a tenté de l'aider, il a caché ses livres chez lui pour lui éviter des ennuis avec les militaires. La perte d'Esther a laissé une cicatrice béante. C'est peut-être pour cela qu'il est si sensible au sort des femmes qui luttent pour la justice : il voit le visage d'Esther derrière chaque militante qu'il reçoit au Vatican.
L'influence du marxisme dans la pensée sociale du Pape
On l'accuse souvent d'être un "pape rouge". C'est un raccourci un peu facile, mais il est vrai que sa sensibilité aux pauvres vient en partie de ce que cette femme lui a transmis. Elle ne l'a pas rendu marxiste — il est resté profondément jésuite — mais elle lui a donné une méthode d'analyse de la réalité. Elle lui a appris que la souffrance n'est pas qu'une affaire spirituelle, mais qu'elle a des racines économiques et structurelles. Bref, sans cette biochimiste athée et révolutionnaire, François ne serait probablement pas le Pape de Laudato Si.
Pourquoi Bergoglio a-t-il toujours préféré la compagnie des femmes ?
C'est une question qui brûle les lèvres de beaucoup d'observateurs du Vatican. Pourquoi cet homme, issu d'une institution si masculine, semble-t-il plus à l'aise avec des amies qu'avec ses cardinaux ? La réponse est peut-être à chercher du côté de sa grand-mère, Rosa. C'est elle qui lui a transmis la foi, c'est elle qui lui a appris à résister au fascisme en Italie avant de s'exiler. Bergoglio a toujours associé la figure féminine à la résistance, à la transmission et à la tendresse. Pour lui, la femme n'est pas un "sujet" de discussion théologique, c'est une force motrice.
Là où ça coince pour certains, c'est que cette préférence pour les amitiés féminines ne se traduit pas toujours par des réformes radicales sur la place des femmes dans la hiérarchie de l'Église. C'est le grand paradoxe de François. Il adore les femmes, il les écoute, il les place à des postes de secrétaires au Vatican (on en compte environ 25 % de plus qu'à son arrivée), mais il bloque sur le diaconat ou la prêtrise. Je reste convaincu que pour lui, l'amitié est un espace de liberté totale, tandis que l'institution reste un carcan de traditions qu'il manipule avec une prudence de sioux.
Les amitiés actuelles au Vatican : entre diplomatie et confidences
Depuis qu'il habite à la résidence Sainte-Marthe (il a refusé les appartements pontificaux, trop isolés à son goût), François a recréé un petit cercle. Parmi ses proches, on trouve Sœur Geneviève Jeanningros, une Petite Sœur de Jésus qui travaille avec les gens du voyage et les circassiens. Elle est française, elle a un franc-parler décapant, et elle vient souvent prendre le thé avec lui. Elle représente ce qu'il aime : une foi qui a les mains dans le cambouis, loin des dorures et de l'encens.
Le rôle de Sœur Geneviève dans le cercle intime
Elle n'est pas là pour lui donner des conseils géopolitiques. Elle est là pour lui raconter la vie des gens normaux, de ceux qui galèrent pour finir le mois. Elle est son lien avec les marges. François a besoin de ces retours de terrain pour ne pas se laisser étouffer par la bureaucratie vaticane. C'est une amitié de "missionnaires" de la rue. Ils se comprennent à demi-mot parce qu'ils parlent le même langage : celui de la proximité. Elle est sans doute l'une des rares personnes à pouvoir lui dire qu'il fait fausse route sur un sujet sans qu'il ne se vexe.
La présence de Maria Lia Zervino
Une autre figure monte en puissance : Maria Lia Zervino, présidente de l'Union mondiale des organisations féminines catholiques. Elle n'hésite pas à lui écrire des lettres ouvertes pour lui demander plus de place pour les laïcs. C'est une relation plus institutionnelle mais empreinte d'une grande affection. Elle fait partie de ces femmes qui "challengent" le Pape au quotidien. Elle ne cherche pas à lui plaire, elle cherche à faire avancer la cause, et c'est précisément ce que François respecte chez ses amies : l'absence de courtisanerie.
Influence spirituelle vs influence politique : le duel des amitiés
Si l'on compare ses amitiés masculines et féminines, la différence saute aux yeux. Ses amis hommes sont souvent des alliés tactiques, des cardinaux comme Maradiaga ou Tagle, avec qui il gère la boutique. Ses amies femmes, elles, gèrent son âme. C'est une distinction fondamentale. Ses amies ne veulent pas devenir évêques (enfin, pas toutes), elles ne cherchent pas de promotion. Elles lui offrent un espace de gratuité absolue.
Le problème, c'est que cette influence de l'ombre agace profondément la vieille garde. On murmure dans les couloirs que le Pape est "sous influence". Mais honnêtement, c'est flou. Est-ce qu'Alicia Oliveira a dicté des décrets ? Non. Est-ce qu'elle a influencé son regard sur la justice ? Absolument. C'est là que réside la véritable puissance de ces amitiés : elles ne sont pas politiques au sens politicien, elles sont pré-politiques, elles forment le terreau sur lequel ses décisions vont ensuite pousser.
Idées reçues : Le Pape est-il vraiment entouré de conseillères de l'ombre ?
Il faut casser ce mythe du Pape manipulé par un gynécée secret. C'est une vision très romanesque mais assez éloignée de la réalité. François est un homme très solitaire dans ses décisions finales. Il écoute beaucoup, il consulte ses amies, il prend des notes, mais au moment de trancher, il est seul face à son bureau. L'idée reçue selon laquelle une "meilleure amie" ferait la pluie et le beau temps au Vatican est une erreur de perspective.
Une autre erreur courante est de croire que ses amies sont toutes des progressistes forcenées. C'est faux. Il a des amitiés très conservatrices, des femmes qui défendent une vision traditionnelle de la famille mais qui partagent avec lui une exigence de charité. Ce qui lie toutes ces femmes, ce n'est pas une idéologie commune, c'est une authenticité de vie. François déteste l'hypocrisie, et il trouve souvent chez les femmes une cohérence entre le dire et le faire qu'il juge plus rare chez les hommes de pouvoir.
Questions fréquentes sur les amitiés du pape François
Le pape François a-t-il déjà été amoureux ?
Oui, et il l'a admis lui-même avec une franchise désarmante. Avant d'entrer au séminaire, il a eu une petite amie avec qui il aimait danser le tango. Plus tard, alors qu'il était déjà séminariste, il a eu un "coup de foudre" lors d'un mariage familial qui l'a fait vaciller pendant une semaine. "Elle était si belle et si intelligente que cela m'a fait tourner la tête", a-t-il confié. C'est peut-être cette expérience de l'altérité qui lui permet aujourd'hui d'avoir des amitiés féminines aussi saines et décomplexées.
Est-ce que ses amies vivent au Vatican ?
Non, aucune de ses amies proches ne réside de façon permanente au Vatican. Elles mènent leur vie à Buenos Aires, à Paris ou ailleurs. Elles viennent lui rendre visite, elles l'appellent, elles lui envoient des mails. Cette distance physique est importante pour lui : elle garantit que ces relations restent ancrées dans le monde réel et non dans le microcosme étouffant de la cité-État.
Comment réagit la Curie romaine face à ces amitiés ?
Mal, globalement. La culture du Vatican est une culture de l'entre-soi masculin depuis des siècles. Voir un Pape appeler une veuve en Argentine ou recevoir une religieuse française pour discuter du prix du pain, cela déstabilise les protocoles. Mais François s'en amuse. Il utilise même parfois ces amitiés pour court-circuiter les canaux officiels d'information, ce qui rend les diplomates du Saint-Siège chèvres.
Quelle place occupent les femmes dans l'administration de François ?
Depuis 2013, le nombre de femmes à des postes de responsabilité au Vatican a considérablement augmenté. On peut citer Barbara Jatta à la tête des Musées du Vatican ou Alessandra Smerilli au dicastère pour le Développement humain intégral. Ce ne sont pas nécessairement des "amies" au sens intime, mais leur présence est le fruit de la conviction de François que les femmes ont une capacité de gestion et une vision du monde dont l'Église ne peut plus se passer.
L'essentiel : Une théologie de l'amitié
Au final, chercher "la" meilleure amie du Pape est un exercice un peu vain, car François est un homme de réseaux affectifs. Ce qu'il faut retenir, c'est que ces femmes — Alicia, Clelia, Esther, Geneviève — ne sont pas des satellites autour d'une star. Elles sont les piliers d'une structure mentale qui refuse l'isolement clérical. Elles lui ont appris que le monde est vaste, complexe, parfois cruel, mais toujours digne d'être aimé.
Le truc c'est que, pour François, l'amitié féminine est un rempart contre le narcissisme. Dans un monde où le Pape est traité comme un demi-dieu, avoir des amies qui vous rappellent que vous êtes juste Jorge, un homme qui vieillit et qui fait des erreurs, c'est un luxe absolu. C'est sans doute là que réside le secret de sa longévité mentale : il n'est jamais seul, car il est habité par les voix de ces femmes qui, chacune à leur manière, lui ont appris à être un homme avant d'être un pontife. Autant dire que ces amitiés ne sont pas un détail de sa biographie, elles en sont le cœur battant, le moteur discret mais puissant d'un pontificat qui n'en finit pas de bousculer les codes.
