Alors, comment ce mécanisme fonctionne-t-il vraiment, et pourquoi la France en bénéficie-t-elle ? Plongeons dans les coulisses d'un système qui fait encore débat soixante-dix ans après sa création.
Le droit de veto : un héritage de la Seconde Guerre mondiale et ses paradoxes
Tout commence en 1945, dans les ruines fumantes d'un conflit qui a fait près de 60 millions de morts. Les vainqueurs – États-Unis, URSS, Chine, Royaume-Uni et France – décident de créer une organisation capable d'empêcher une troisième guerre mondiale. Le problème ? Personne ne veut abandonner son pouvoir de décision face à des menaces futures.
C'est là que naît le Conseil de sécurité de l'ONU, avec ses cinq membres permanents (les "P5"). Leur droit de veto – ce pouvoir de bloquer toute résolution – est la contrepartie logique de leur responsabilité historique : celle d'avoir porté le poids le plus lourd dans la victoire contre le nazisme et l'impérialisme japonais. La France, malgré sa défaite de 1940 et son humiliation sous l'Occupation, obtient ce statut grâce à deux atouts indéniables : son empire colonial (qui lui donne une influence mondiale) et la reconnaissance de son rôle dans la Résistance, incarné par de Gaulle.
Le hic ? Ce système a été conçu par des hommes qui ne représentaient que 15% de la population mondiale à l'époque. Aujourd'hui, avec 7,8 milliards d'habitants, cette répartition semble pour le moins déséquilibrée. Pourtant, essayer de réformer le P5 relève du parcours du combattant : il faudrait l'accord de tous ses membres, dont certains n'ont aucun intérêt à voir leur pouvoir réduit.
Pourquoi la France et pas l'Allemagne ou le Japon ?
L'Allemagne, vaincue en 1945, était tout simplement exclue du club des vainqueurs. Quant au Japon, occupé par les États-Unis jusqu'en 1952, il n'avait ni la capacité militaire ni l'influence diplomatique nécessaire pour prétendre à un siège permanent. La France, en revanche, avait un atout dans sa manche : son empire.
À l'époque, l'Union française (qui regroupait l'Hexagone, l'Afrique équatoriale, l'Indochine et d'autres territoires) couvrait près de 12 millions de km² – soit presque trois fois la superficie de l'Inde actuelle. Ce réseau colonial donnait à Paris une voix dans toutes les régions stratégiques : Moyen-Orient, Afrique, Asie du Sud-Est. Sans ces territoires, la France n'aurait probablement jamais obtenu ce siège : sa puissance militaire et économique à elle seule ne suffisait pas à rivaliser avec les États-Unis ou l'URSS.
Les négociations de San Francisco en 1945 furent un marchandage à grande échelle. La Chine, par exemple, était représentée par le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek – un choix plus politique que géographique, puisque la Chine continentale était alors sous contrôle communiste. Autant le dire clairement : le droit de veto était moins un droit qu'un troc, une monnaie d'échange dans le grand jeu des alliances de l'après-guerre.
Le veto comme outil de paix… ou de paralysie ?
Les défenseurs du système soulignent que le veto a permis d'éviter des conflits directs entre grandes puissances. Lorsque l'URSS bloquait des résolutions sur Berlin en 1948 ou Cuba en 1962, elle empêchait une escalade militaire qui aurait pu mener à une guerre nucléaire. Même la France l'a utilisé en 1956 pour critiquer l'invasion anglo-française de Suez – un geste qui, sans être héroïque, a évité une confrontation ouverte avec les États-Unis.
Mais le veto a aussi servi à protéger des intérêts moins glorieux. En 1971, la France et le Royaume-Uni bloquaient une résolution condamnant l'apartheid en Afrique du Sud. En 2003, la France (avec la Russie et la Chine) s'opposait à la guerre en Irak, non par pacifisme, mais parce que Paris craignait une destabilisation de la région qui aurait nui à ses intérêts pétroliers en Afrique. Le problème, c'est que ces usages du veto donnent l'impression d'un club où l'on protège ses copains, quels que soient leurs agissements.
Comment fonctionne concrètement ce droit de veto ? Et pourquoi personne n'ose le supprimer ?
Techniquement, le droit de veto est simple : un seul "non" d'un membre permanent du Conseil de sécurité suffit à enterrer une résolution, même si les 14 autres pays sont d'accord. Ce n'est pas un vote : c'est un couperet. Il peut être utilisé en coulisses, avant même qu'un texte ne soit déposé, ou lors d'un vote formel où il devient définitif.
Ce mécanisme a été utilisé 367 fois depuis 1946 (chiffre 2023). Les États-Unis sont les champions toutes catégories avec 83 vetos, suivis par l'URSS/Russie (38) et le Royaume-Uni (32). La France, elle, n'en a utilisé que 18 – un score modeste comparé à ses partenaires. Pourquoi cette retenue ? Parce que Paris a souvent préféré négocier en amont plutôt que de bloquer frontalement.
Les trois types de veto : du bluff à la crise ouverte
Tous les vetos ne se valent pas. Certains sont des outils de négociation, d'autres des actes désespérés. Voici comment ils se répartissent :
1. Le veto "stratégique" : Utilisé pour faire pression sur un dossier précis. Exemple : en 2011, la Russie et la Chine bloquent une résolution sur la Syrie, non parce qu'elles soutiennent Bachar el-Assad, mais pour éviter une intervention occidentale comme en Libye. Leur message était clair : "On ne se fera pas avoir deux fois."
2. Le veto "défensif" : Quand un pays sent que ses intérêts vitaux sont menacés. En 1982, les États-Unis opposent leur veto à une résolution condamnant leur invasion du Liban – un geste qui visait clairement à protéger leur allié israélien.
3. Le veto "symbolique" : Parfois, un membre permanent utilise son veto pour marquer un point politique, même si le dossier est secondaire. En 2014, la Russie bloque une résolution sur la Crimée… alors que la résolution n'avait aucune chance d'être adoptée. Purement symbolique, mais ça envoie un message.
Le plus surprenant ? Ces vetos ne déclenchent presque jamais de crise institutionnelle. Pourquoi ? Parce que tout le monde sait que supprimer le veto reviendrait à donner un pouvoir absolu à une majorité de pays qui n'ont ni la puissance militaire ni les ressources financières des P5. C'est un peu comme si on demandait à des milliardaires de partager leur fortune avec des inconnus : ils préfèrent menacer de tout brûler plutôt que de renoncer à leur avantage.
Pourquoi personne ne peut supprimer le veto, même quand ça semble injuste ?
Imaginez un instant que l'ONU décide de supprimer le droit de veto. Qui serait d'accord ?
Les États-Unis ? Ils perdraient leur capacité à bloquer des résolutions hostiles à Israël ou à leurs alliés du Golfe. La Russie ? Elle verrait ses mains libres pour envahir l'Ukraine sans craindre une condamnation formelle. La Chine ? Elle pourrait enfin imposer sa vision des droits de l'homme sans se faire critiquer. Bref, personne n'a intérêt à ce que le système change.
Les tentatives de réforme ont toutes échoué. En 2005, le secrétaire général Kofi Annan propose d'élargir le Conseil de sécurité à l'Allemagne, au Japon, au Brésil, à l'Inde et à l'Afrique du Sud – mais sans toucher au veto des P5. Résultat : rien ne bouge. En 2015, la France propose elle-même de s'auto-limiter en s'engageant à ne pas utiliser son veto en cas de crimes de masse… mais seulement si les trois autres membres européens (Royaume-Uni, Russie, Chine) font de même. Las : la Russie a immédiatement rejeté l'idée.
Le plus ironique ? Les pays qui critiquent le plus le veto (comme l'Allemagne ou le Japon) en veulent un pour eux-mêmes. Leur argument ? Sans veto, ils seraient à la merci des grandes puissances. Autrement dit, tout le monde veut le gâteau… mais personne ne veut partager la recette.
La France face à son veto : entre usage mesuré et diplomatie schizophrène
Avec seulement 18 vetos en près de 80 ans, la France a une approche plus discrète que ses partenaires. Pourtant, Paris n'a jamais renoncé à ce pouvoir – et pour cause, il lui a servi à plusieurs reprises. Le dernier veto français remonte à 2003, lorsque Jacques Chirac bloque une résolution préparant l'invasion américaine de l'Irak. À l'époque, la France est accusée de tous les maux : anti-américaine, pro-Saddam, hypocrite (puisqu'elle a elle-même participé à des guerres controversées).
Mais ce veto a marqué les esprits. D'abord, parce qu'il a divisé l'Europe (le Royaume-Uni soutenant les États-Unis). Ensuite, parce qu'il a révélé une vérité gênante : le droit de veto n'est pas un outil de paix, mais un instrument de puissance. Paris a utilisé son veto non pour éviter une guerre, mais pour défendre une vision alternative de l'ordre mondial.
Quand la France dit "non" : trois veto qui ont marqué l'histoire
1956 : le veto sur Suez – La France et le Royaume-Uni tentent d'empêcher l'Égypte de nationaliser le canal. Leur veto bloque une résolution de l'ONU… mais c'est trop tard : les États-Unis et l'URSS les forcent à reculer. Humiliation cuisante, mais preuve que le veto ne suffit pas toujours.
1976 : le veto sur l'Afrique du Sud – Face à l'apartheid, la France (avec le Royaume-Uni) bloque une résolution imposant des sanctions. Motif officiel : "Le dialogue est préférable." Motif réel : Paris entretenait des relations économiques et militaires avec Pretoria. Un veto honteux, mais qui illustre comment la Realpolitik prime souvent sur les principes.
2003 : le veto sur l'Irak – Chirac utilise son veto pour bloquer une résolution légitimant l'invasion. Résultat ? La guerre a eu lieu quand même, mais sans l'aval de l'ONU. Certains y voient une victoire de la diplomatie ; d'autres, une preuve que le veto est un leurre quand les grandes puissances décident d'agir seules.
La France, championne de la diplomatie… ou du double jeu ?
Paris aime se présenter comme un médiateur impartial, un pays capable de trouver des compromis là où les autres échouent. Pourtant, son usage du veto révèle une autre facette : celle d'une puissance qui défend ses intérêts avant tout. Le problème, c'est que ces intérêts ne sont pas toujours ceux du reste du monde.
Prenez l'exemple de la Libye en 2011. La France, avec le Royaume-Uni, pousse pour une intervention militaire contre Kadhafi. Pourquoi ? Parce qu'elle veut éviter un bain de sang en Europe (avec des réfugiés) et parce qu'elle voit une opportunité de s'implanter économiquement après la chute du régime. Pourtant, personne ne demande l'avis des Libyens. Résultat : chaos, guerre civile, trafics d'armes… et une intervention qui a empiré la situation. Le veto ? Inutile ici, car la résolution a été adoptée grâce à l'abstention de la Russie et de la Chine.
Autre paradoxe : la France se dit attachée au multilatéralisme, mais elle utilise son veto pour bloquer des résolutions qu'elle juge contraires à ses intérêts. En 2018, elle s'oppose à une résolution condamnant les frappes israéliennes à Gaza – alors même qu'elle critique régulièrement la politique israélienne. Pourquoi ? Parce que Paris craint que cette résolution ne soit utilisée contre Israël à l'ONU… et que cela nuise à ses relations avec Washington.
Alors, la France est-elle un pays hypocrite ? Pas forcément. Mais elle illustre parfaitement ce que le droit de veto fait aux nations : il les transforme en juges et parties, capables de bloquer des décisions qu'elles ne veulent pas voir appliquer… tout en exigeant que les autres respectent les règles quand ça les arrange.
Le casse-tête des alliances : quand le veto devient un casse-tête
La France doit aussi composer avec ses alliances changeantes. En 1956, elle bloque une résolution sur Suez… mais en 1991, elle vote pour la résolution 678 autorisant la guerre du Golfe. Pourquoi cette volte-face ? Parce qu'en 1991, les États-Unis sont devenus son principal partenaire militaire (via l'OTAN), et que Paris veut éviter de les froisser. Le veto, ici, devient un outil de bargaining : "Je ne bloquerai pas tes résolutions… si tu me soutiens sur les miennes."
Ce jeu d'alliances a un prix. En 2022, lorsque la Russie envahit l'Ukraine, la France vote pour condamner Moscou… mais refuse de s'engager militairement. Pourquoi ? Parce qu'elle sait que son veto ne servirait à rien face à un P5 divisé, et que ses intérêts (énergie, commerce) la poussent à ménager Moscou sur d'autres dossiers. Le veto n'est plus un bouclier, mais un bouclier en papier mâché.
Le veto français face aux autres puissances : qui joue le mieux ce jeu dangereux ?
Comparer la France aux autres membres permanents du Conseil de sécurité, c'est comme comparer un couteau de cuisine à une épée laser : tout le monde a la capacité de tuer, mais certains le font avec plus de style… et moins de dégâts collatéraux.
France vs Royaume-Uni : deux veto, deux philosophies
Le Royaume-Uni et la France ont des approches radicalement différentes du veto. Londres l'utilise comme un outil de puissance pure, sans états d'âme. En 1971, le Royaume-Uni et les États-Unis bloquent une résolution condamnant leur occupation des îles Falkland/Malouines. En 1980, c'est le tour de Margaret Thatcher de s'opposer à une résolution sur l'apartheid en Afrique du Sud – un veto qui a choqué même ses alliés européens.
La France, en revanche, a une approche plus "diplomatique". Elle évite les vetos spectaculaires et privilégie les négociations en coulisses. Résultat : elle a utilisé son veto bien moins souvent que Londres (18 fois contre 32). Mais quand elle le fait, c'est souvent pour marquer un coup politique – comme en 2003 avec l'Irak.
Pourtant, les deux pays partagent une même faiblesse : leur veto est de moins en moins crédible. En 2011, lorsque la France et le Royaume-Uni poussent pour une intervention en Libye, ils doivent composer avec la Russie et la Chine, qui refusent de les suivre. Leur veto ? Inutile. Leur influence ? En déclin.
France vs États-Unis : le géant et le nain stratégique
Comparer la France aux États-Unis, c'est comme comparer un boxeur poids mi-moyen à un sumo. Washington utilise son veto comme une massue : 83 fois depuis 1946, principalement pour protéger Israël (42 vetos) ou bloquer des résolutions hostiles à ses alliés du Golfe (19 vetos).
La France, elle, a utilisé son veto 18 fois en près de 80 ans. Pourquoi une telle différence ? Parce que les États-Unis ont les moyens de faire plier le monde sans passer par l'ONU. Ils ont une armée capable d'intervenir n'importe où, une économie qui domine les institutions financières, et une influence culturelle qui permet de contourner les blocages diplomatiques.
Pour Paris, le veto est un dernier recours. Pour Washington, c'est un outil parmi d'autres. Les États-Unis peuvent se permettre de bloquer une résolution… puis de faire la guerre quand même. La France, elle, n'a ni la puissance militaire ni l'économie pour se passer de l'ONU.
Autre différence majeure : l'opinion publique. Aux États-Unis, le veto est rarement critiqué, car il est perçu comme un moyen de défendre Israël (un allié stratégique). En France, chaque veto est analysé à la loupe – et souvent condamné, car il est associé à des positions perçues comme égoïstes (Suez, Afrique du Sud, Irak).
France vs Russie/Chine : le veto comme arme de dissuasion massive
La Russie et la Chine utilisent leur veto comme une arme de dissuasion massive. Moscou l'a utilisé 38 fois, principalement pour bloquer des résolutions sur la Syrie (16 vetos), l'Ukraine (7 vetos), ou les droits de l'homme (5 vetos). Pékin, lui, l'a utilisé 16 fois, surtout pour protéger ses alliés africains (Zimbabwe, Soudan) ou bloquer des résolutions sur Taïwan.
Pourquoi une telle agressivité ? Parce que la Russie et la Chine voient l'ONU comme un champ de bataille où elles peuvent limiter l'influence occidentale. Leur veto n'est pas un outil de paix, mais un bouclier contre ce qu'elles perçoivent comme une tentative de domination américaine.
La France, elle, est dans une position bien plus inconfortable. Elle doit concilier son statut de puissance moyenne avec ses ambitions de leader européen et son rôle de médiateur international. Résultat : elle est souvent tiraillée entre ses alliances (OTAN, UE) et ses principes (multilatéralisme, droits de l'homme).
En 2022, lorsque la Russie envahit l'Ukraine, la France vote pour condamner Moscou… mais refuse de s'engager militairement. Pourquoi ? Parce qu'elle sait que son veto ne servirait à rien face à un P5 divisé, et que ses intérêts (énergie, commerce) la poussent à ménager Moscou sur d'autres dossiers. Le veto n'est plus un bouclier, mais un bouclier en papier mâché.
Le veto français est-il encore utile en 2024 ? Quand le pouvoir se transforme en fardeau
À une époque où les conflits sont de plus en plus asymétriques (terrorisme, cyberattaques, guerres hybrides), le droit de veto semble appartenir à un autre siècle. Pourtant, il reste l'un des rares outils dont dispose la France pour peser sur la scène internationale. Mais jusqu'à quand ?
Le veto, un dinosaure géopolitique ?
Le problème du veto, c'est qu'il a été conçu pour une ère révolue. En 1945, les cinq membres permanents représentaient 50% de la production mondiale de pétrole, 80% des dépenses militaires, et 90% des armes nucléaires. Aujourd'hui, ces chiffres ont drastiquement chuté. La Chine est devenue la première puissance économique mondiale, l'Inde et le Brésil émergent comme des acteurs incontournables, et l'Afrique représente 17% de la population… mais seulement 3% des sièges à l'ONU.
Autant le dire clairement : le système est obsolète. Il donne un pouvoir démesuré à des pays qui ne représentent plus l'équilibre du monde. Pourtant, personne ne veut y toucher. Pourquoi ? Parce que les P5 savent que réformer l'ONU, c'est risquer de perdre leur avantage.
La France, elle, est coincée entre deux feux. D'un côté, elle défend le multilatéralisme et l'ONU comme seul rempart contre un monde chaotique. De l'autre, elle utilise son veto pour protéger ses intérêts, même quand cela va à l'encontre de ses principes. Un équilibre impossible.
Les alternatives au veto : des solutions qui ne marchent pas
Plusieurs pistes ont été envisagées pour contourner le droit de veto, mais aucune n'a vraiment fonctionné :
1. Le "veto collectif" : Si les trois membres permanents européens (France, Royaume-Uni, et théoriquement l'UE) s'accordaient pour ne pas utiliser leur veto en même temps, cela affaiblirait la Russie et la Chine. Problème : ces trois pays ne s'entendent pas toujours (regardez leur position sur l'Ukraine).
2. L'Assemblée générale des Nations Unies : Elle peut contourner le Conseil de sécurité en adoptant des résolutions non contraignantes. Mais ces textes n'ont aucun pouvoir exécutif – ils ne servent qu'à exprimer une opinion. En 2022, l'Assemblée générale a condamné l'invasion de l'Ukraine par 141 voix contre 5… mais la Russie n'en a cure.
3. Les coalitions militaires : L'OTAN, l'UE, ou des alliances ad hoc (comme la coalition contre Daech) permettent d'agir sans l'ONU. Problème : ces interventions sont souvent perçues comme illégitimes par les pays du Sud. En 2011, l'intervention en Libye a été approuvée… puis critiquée pour ses conséquences désastreuses.
Résultat : aucune de ces solutions ne remplace vraiment le veto. Elles ne font que révéler son caractère indispensable… et son caractère dépassé.
Et si le veto français devenait un boulet ?
La France est le seul P5 à avoir une tradition diplomatique aussi forte. Pourtant, son veto pourrait un jour se retourner contre elle. Imaginez un scénario où :
- Un conflit éclate entre la France et un autre pays membre permanent (par exemple, une crise avec les États-Unis sur l'OTAN).
- La France utilise son veto pour bloquer une résolution… mais se retrouve isolée.
- Les autres membres du P5 décident de contourner l'ONU et d'agir seuls (comme en 2003 avec l'Irak).
Dans ce cas, le veto de la France ne servirait à rien… sauf à montrer son impuissance. Un scénario improbable, mais pas impossible.
Autre risque : la France pourrait perdre son statut de médiateur crédible. En utilisant son veto contre des résolutions qu'elle juge injustes (comme sur l'Afrique du Sud en 1976), elle donne l'impression de défendre ses intérêts égoïstes plutôt que la justice internationale. Résultat ? Les pays africains et arabes pourraient un jour refuser de la soutenir sur d'autres dossiers.
Le casse-tête de l'Union européenne : un veto sans Europe ?
La France est censée représenter l'Europe au Conseil de sécurité… mais elle le fait souvent seule. Pourquoi ? Parce que les 27 États membres de l'UE n'arrivent pas à s'entendre sur une position commune. En 2022, lorsque la Russie envahit l'Ukraine, l'UE vote en bloc pour condamner Moscou… mais la France, elle, utilise son veto ? Non, car elle n'en a pas besoin : elle suit la ligne européenne.
Le problème, c'est que cette division affaiblit la crédibilité de la France. Si l'UE voulait avoir un siège permanent unique (une idée qui circule depuis des années), elle devrait renoncer aux vetos individuels des États membres. Mais cela signifierait abandonner un outil de puissance que Paris n'est pas prêt à lâcher.
En 2015, François Hollande proposait que l'UE obtienne un siège permanent… mais sans veto. Une idée généreuse, mais qui n'a jamais abouti. Pourquoi ? Parce que les autres États membres ne veulent pas renoncer à leur influence, et que la France ne veut pas partager son siège.
Les idées reçues sur le droit de veto français : ce qu'on vous a toujours caché
Le droit de veto français est entouré de mythes et de malentendus. Voici trois idées reçues qu'il est temps de déconstruire.
Idée reçue n°1 : "Le veto est un outil de paix"
C'est l'argument des défenseurs du système : grâce au veto, les grandes puissances évitent de se faire la guerre. Pourtant, les faits contredisent cette belle théorie. En réalité, le veto a surtout servi à paralyser l'ONU quand elle aurait dû agir. Prenez l'exemple de la Syrie : depuis 2011, la Russie et la Chine ont opposé leur veto à 17 résolutions sur le conflit. Résultat ? Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, et une région en ruines.
Le veto n'a pas empêché la guerre… il l'a rendue plus longue et plus meurtrière. Le vrai outil de paix, ce n'est pas le veto, c'est la dissuasion mutuelle : tant que les grandes puissances ont peur de l'escalade, elles évitent les conflits directs. Mais dès qu'un membre permanent se sent en position de force (comme la Russie en Ukraine), le veto devient un moyen de bloquer toute critique.
La France, elle, a utilisé son veto pour des causes qui n'avaient rien à voir avec la paix. En 2003, elle bloque une résolution sur l'Irak… mais c'est pour défendre une vision alternative de l'ordre mondial, pas pour éviter une guerre. En 1976, elle bloque une résolution sur l'Afrique du Sud… parce qu'elle entretenait des relations économiques avec le régime d'apartheid.
Idée reçue n°2 : "Sans veto, les petits pays seraient écrasés"
C'est l'argument des pessimistes : sans droit de veto, les grandes puissances feraient ce qu'elles veulent, et les petits pays n'auraient plus aucune voix. Pourtant, les faits montrent que l'ONU est déjà largement dominée par les P5. Sur les 7 000 résolutions adoptées depuis 1946, seulement 200 ont été bloquées par un veto. Autrement dit, 97% des textes passent… mais ceux qui sont bloqués sont souvent les plus importants.
Prenez l'exemple de la Palestine. Depuis 1947, l'ONU a adopté des centaines de résolutions en faveur d'un État palestinien… mais les États-Unis bloquent systématiquement toute reconnaissance officielle. Résultat ? La Palestine est un État "observateur" à l'ONU, sans droits de vote. Sans veto américain, elle aurait peut-être obtenu son indépendance il y a 50 ans.
Le vrai problème, ce n'est pas que les petits pays sont écrasés… c'est qu'ils sont ignorés. L'ONU sans veto serait peut-être plus lente à agir, mais elle serait au moins plus représentative. Le veto ne protège pas les faibles : il protège les forts.
La France, elle, a parfois utilisé son veto pour défendre des causes justes (comme en 2003 contre l'Irak). Mais le plus souvent, elle l'a fait pour des raisons égoïstes. En 1956, elle bloque une résolution sur Suez… parce qu'elle veut garder le contrôle du canal. En 1976, elle bloque une résolution sur l'Afrique du Sud… parce qu'elle commerce avec Pretoria. Autant le dire clairement : le veto français n'est pas un outil de justice, mais un outil de Realpolitik.
Idée reçue n°3 : "La France est plus morale que les autres avec son veto"
Paris aime se présenter comme un pays modéré, un médiateur impartial. Pourtant, son usage du veto révèle une autre réalité : la France défend ses intérêts avant tout. En 2011, elle vote pour une intervention en Libye… parce qu'elle veut éviter une crise migratoire en Europe. En 2018, elle s'oppose à une résolution sur Gaza… parce qu'elle craint que cela ne nuise à ses relations avec Israël et les États-Unis.
Le problème, c'est que ces positions ne sont pas toujours cohérentes. En 2022, la France condamne l'invasion de l'Ukraine… mais refuse de s'engager militairement. Pourquoi ? Parce qu'elle a besoin du gaz russe et qu'elle ne veut pas froisser Moscou sur d'autres dossiers.
Autre exemple : en 2015, la France propose de limiter l'usage du veto en cas de crimes de masse… mais seulement si les trois autres membres européens (Royaume-Uni, Russie, Chine) font de même. Las : la Russie a immédiatement rejeté l'idée. Résultat ? Paris a reculé, et le projet est mort dans l'œuf. La France n'est pas plus morale que les autres : elle est juste plus discrète dans ses égoïsmes.
Idée reçue n°4 : "Le veto est un héritage intouchable"
Beaucoup pensent que le droit de veto est un dogme sacré, une règle immuable depuis 1945. Pourtant, rien n'est plus faux. Le système a déjà été modifié plusieurs fois : en 1965, le nombre de membres non permanents au Conseil de sécurité est passé de 6 à 10. En 1971, la Chine remplace Taïwan comme membre permanent. En 1991, l'URSS est remplacée par la Russie.
Pourquoi ces changements ? Parce que le monde évolue, et que les institutions doivent s'adapter. Pourtant, personne n'ose toucher au veto. Pourquoi ? Parce que les P5 savent que réformer l'ONU, c'est risquer de perdre leur avantage.
La France, elle, a un rôle clé à jouer dans cette réforme. Elle pourrait proposer un compromis : élargir le Conseil de sécurité à de nouveaux membres (Allemagne, Japon, Brésil, Inde, Afrique du Sud)… mais en échange, limiter l'usage du veto à des cas exceptionnels (crimes de masse, menaces à la paix). Une idée généreuse, mais qui reste lettre morte tant que les P5 refusent de lâcher du lest.
Autre piste : la France pourrait renoncer à son veto sur certains dossiers (comme elle l'a fait en 2015 pour les crimes de masse). Une façon de montrer l'exemple… mais qui n'a aucune chance d'aboutir sans soutien des autres membres permanents.
Questions fréquentes : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le veto français (sans oser le demander)
Pourquoi la France a-t-elle un droit de veto à l'ONU et pas l'Allemagne ?
L'Allemagne n'était pas un vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, et son statut de puissance divisée (jusqu'en 1990) ne lui permettait pas de prétendre à un siège permanent. Pourtant, Berlin pousse depuis des années pour obtenir un siège au Conseil de sécurité. En 2011, elle a même proposé de renoncer à son veto en échange d'un siège permanent… mais les autres P5 ont rejeté l'idée. Résultat : l'Allemagne devra se contenter d'un siège non permanent, renouvelable tous les deux ans.
La France, elle, a obtenu son siège grâce à son empire colonial et à son rôle dans la Résistance. Un héritage qui semble de plus en plus anachronique à l'ère de la décolonisation.
Un pays peut-il être exclu du Conseil de sécurité s'il abuse de son veto ?
Techniquement, oui… mais en pratique, c'est impossible. Le seul moyen d'exclure un membre permanent serait de réformer la Charte des Nations Unies, ce qui nécessite l'accord de tous les P5. Autant dire que c'est une utopie. La Russie, par exemple, a utilisé son veto plus de 30 fois depuis 2011… mais personne ne peut l'exclure. Pourquoi ? Parce que Moscou a un droit de veto sur toute réforme qui la concernerait.
La France, elle, n'a jamais été menacée d'exclusion. Pourtant, son usage du veto (notamment en 1976 pour l'Afrique du Sud) a parfois été critiqué. Mais Paris a toujours réussi à se sortir de ces situations en négociant en coulisses.
Peut-on contourner un veto ?
Oui, mais c'est très difficile. L'Assemblée générale de l'ONU peut adopter une résolution "Uniting for Peace" (résolution 377), qui permet de contourner le Conseil de sécurité en cas de blocage. Cette résolution a été utilisée 12 fois depuis 1950, notamment pour condamner l'invasion soviétique de la Hongrie en 1956 et l'apartheid en Afrique du Sud en 1981.
Problème : ces résolutions ne sont pas contraignantes. Elles n'ont aucun pouvoir exécutif. Résultat ? Elles servent surtout à exprimer une opinion… sans changer le cours des événements. En 2022, l'Assemblée générale a condamné l'invasion de l'Ukraine par 141 voix contre 5… mais la Russie n'en a cure.
Autre moyen de contourner un veto : les coalitions militaires. En 2011, la France et le Royaume-Uni ont poussé pour une intervention en Libye… sans l'aval de l'ONU. Résultat ? Une guerre qui a dégénéré en chaos. Le veto peut être contourné, mais cela mène souvent à des catastrophes.

